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Full text of "Maison pour dames"

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I 


$ 


BibUOTHECA    ) 


Maison  pour  Dames 


DU   31ÊME  AUTEUR 


La  Petite  Classe  (Epuisé). 

Propos  dAmes  simples. 

Monsieur  de  Bougrelon. 

Fards  et  Poisons. 

Histoires  de  Masques  (Épuisé). 

Poussières  de  Paris  (Épuisé). 

Monsieur  de  Phocas. 

Le  Vice  errant. 

Princesses  d ivoire  et  divresse. 

L'École  des  vieilles  femmes. 

Madame  Monpalou. 

L'Aryenne. 

Théâtre  (i  vol.). 

Prochainement  : 
Hélie,  garçon  d  hôtel. 


JEAN  LORRAIN 


Maison  pour  Dames 


DIXIEME    EDITION 


^ 


PARIS 

SOCIÉTÉ  d'Éditions  littéraires  et  artisticlues 

Librairie  Paul  OUendorff 

50,     CHAUSSÉE    d'aXTIK,     50 

1908 
Tous  droits  réservés. 


IL    A    ETE    TIRE    A    PART 
DOUZE    EXEMPLAIRES    SUR    PAPIER    DE    HOLLANDE 

[Numérotés  de  i  à  12) 


PQ 


^ 


Maison  pour  Dames 


LAURÉATE 

Quand  M"*  Emma  Farnier,  la  femme  de 
M.  Emile  Farnier,  conservateur  des  hypothè- 
ques d'Avignon,  lut  dans  le  Laurier  d'Or,  la 
Revue  d'Art  féministe  de  la  rue  de  la  Paix, 
que  le  premier  prix  de  poésie  du  concours 
ouvert  par  le  Laurier  était  échu  à  Florise 
d'EUebreuse,  M"'''  Farnier  poussa  mu  cri  et 
le  numéro  de  la  Revue  lui  tomba  des  mains. 
Elle  demeura  un  moment  figée  au  milieu  de 
son  fauteuil,  les  pupilles  agrandies,  halluci- 
née, puis,  se  reprenant  peu  à  peu,  elle  pro- 
menait un  lent  regard  sur  le  modeste  salon, 
au  mobilier  médiocre,  où  elle  était  assise  ;  et 
des  fauteuils  Louis  XV,  tendus  de  satin  ce- 
rise, et  du  guéridon  recouvert  d'un  tapis  de 

4 


MAISON    POUR    DAMES 


velours  rouge  égayé  de  bandes  de  tapisseries 
ouvrées  de  sa  main,  ses  beaux  yeux  tristes 
allaient  se  poser  dans  le  jardinet  planté  de 
buis  taillé  et  de  pins  parasols,  qui  était  la 
seule  joie  de  la  maison. 

Une  palissade  verte  le  coupait  en  deux.  Le 
vert  déteint  par  la  pluie  et  rongé  par  le  soleil 
avait  tourné  au  bleu  glauque.  Durant  les  heu- 
res vides  de  la  journée,  la  jeune  femme  cli- 
gnaitsouventdes  paupières,  s'efTorçantàl'hyp- 
nos°et  essayant,  à  force  de  volonté,  de  retrou- 
ver dans  le  moutonnement  immobile  de  la 
palissade  bleue,  l'azur  remueurde  la  Méditer- 
ranée. M"^^  Farnier  avait  été  élevée  à  Toulon  ; 
après  quatre  ans  de  mariage,  la  nostalgie  de 
la  rade  et  du  port,  le  regret  des  promontoires 
découpés  de  la  baie  l'obsédaient  encore  et  la 
jeune  femme  oisive  et  sentimentale  avait 
tout  le  temps  de  rêver  :  le  ménage  Farnier 
n'avait  pas  d'enfants. 

Mais  son  extase  hypnotisée  sur  le  bois  dé- 
teint de  la  palissade  était  brusquement  inter- 
rompue par  les  apparitions  de  têtes   coiffées 


LAUREATE  à 

de  casquettes  ou  de  chapeaux  melons,  des 
têtes  bourgeoises  et  insignifiantes  roulant, 
comme  des  boules  sur  une  piste,  au-dessus 
de  la  clôture  du  jardin.  C'étaient  tout  simple- 
ment des  Avignonnais  ou  des  gens  des  envi- 
rons se  rendant  au  bureau  des  hypothèques, 
et  la  jeune  femme,  avec  un  soupir,  reprenait 
quelque  ouvrage  de  broderie  ou,  le  plus  sou- 
vent, une  des  brochures  éparses  sur  les  meu- 
bles du  salon. 

Florise  d'Ellebreuse,  le  premier  prix  de 
poésies  du  concours  du  Laurier  rf' Or,  Florise 
d'Ellebreuse  !  Elle  répétait  et  balbutiait  ma- 
chinalement ce  nom.  Une  grande  émotion  la 
pénétrait  toute,  en  même  temps  qu'une  stu- 
peur. Ainsi,  elle  était  la  lauréate  déclarée  du 
concours  du  Laurier,  car  Florise  d'Ellebreuse, 
c'était  elle,  M""^  Farnier,  la  petite  Emma 
Claverie  des  Dames  bleues  d'Aix-en-Provence, 
la  troisième  fille  du  commandant  de  frégate 
Âdalbert  Claverie,  retraité  à  Toulon  1  Elle 
n'en  croyait  pas  ses  yeux,  c'était  pourtant 
bien  son  pseudonyme. 


4  MAISON    POUR    DAMES 

Ce  Florise  d'Ellebrense  imprimé  fulgurait 
à  ses  yeux  comme  un  feu  d'artifice  ;  les  noms 
des  autres  lauréates  primées  suivaient,  mais 
son  nom  ouvrait  la  liste.  L'article  consacré 
aux  poétesses  annonçait  la  publication,  dans 
le  prochain  numéro,  des  poésies  couronnées; 
il  en  donnait  môme  les  titres  :  \q  Laurier  d'Or 
priait  aussi  les  lauréates  de  faire  connaître 
leurs  véritables  noms  et  leurs  adresses  et  de 
vouloir  bien  y  joindre  leurs  photographies, 
qui  seraient  publiées  dans  un  numéro  sui- 
vant :  une  fête  serait  donnée  dans  les  bureaux 
du  Laurier  d'Or  en  l'honneur  des  trois  pre- 
miers prix. 

Si  la  lauréate  hors  concours  habitait  la  pro- 
vince, une  somme  de  mille  francs  était  mise 
à  sa  disposition  pour  ses  frais  de  voyage  et 
d'hôtel  ;  et  Sous  les  Lauriers  roses,  la  poésie 
de  Florise  d'Ellebreuse,  était  déclarée  hors 
concours. 

M™"  Farnier  eut  un  éblouissement. 

Tant  de  gloire  l'enivrait,  la  fascinait  et 
l'accablait  en  môme  temps  qu'une  chose  la 


LAUREATE  5 

gênait.  M""*  Farnier  n'avait  pas  confié  à  son 
mari  l'envoi  de  sa  poésie  au  Laurier  d'Or; 
elle  avait  fait  la  chose  à  l'insu  d'Emile.  Le 
conservateur  des  hypothèques  n'ignorait  pas 
que  sa  femme  taquinât  la  muse  ;  il  n'y  voyait 
aucun  mal,  bien  qu'il  eût  préféré  voir 
M""'  Farnier  surveiller  un  peu  plus  la  cuisi- 
nière et  s'occuper  plus  strictement  du  train 
de  la  maison.  Le  temps  qu'elle  consacrait  à 
tresser  des  rythmes  et  des  rimes,  elle  eût 
certes  pu  l'employer  plus  utilement  aux  rac- 
commodages du  linge  et  à  la  confection  de 
confitures  de  saison  ;  c'était  un  travers  de 
jeune  fille  qu'il  tolérait  chez  Emma.  Il  la 
préférait  studieuse  et  absorbée  par  ses  chi- 
mères, qu'affolée  de  toilettes  et  préoccupée  de 
flirts  secrets  et  de  rencontres  fortuites  avec 
les  officiers  de  la  garnison  ;  la  haute  intellec- 
tualité  d'Emma  lui  était  une  garantie  de  sa 
moralité  ;  une  Muse  ne  déchoit  pas,  et  puis 
M.  Farnier  n'était  pas  fâché  d'avoir  à  lui  une 
femme  supérieure  et,  quand  au  café  de  la 
Préfecture,  M.  Maton,   le  Receveur  des  con- 


6  MAISON   POUR    DAMES 

tributions,  qui  avait  fait  son  droit  à  Paris  et 
fréquenté  des  poètes,  l'accablait  de  l'étalage 
de  ses  connaissances  littéraires,  encouragé 
par  M.  Colliveau,  capitaine  de  gendarmerie 
en  retraite,  qui  partageait  ses  loisirs  entre  la 
tapisserie  au  métier  et  de  laborieux  acrosti- 
ches publiés  à  la  quatrième  page  du  Progrès 
(TAcignon,  le  Conservateur  des  hypothèques 
réprimait  un  fin  sourire  en  songeant  inpelto  : 
«  J'ai  mieux  chez  moi  »  ;  non  qu'il  comprît 
grand'chose  aux  élucubrations  de  sa  femme, 
mais  un  espèce  de  flair  et  un  certain  bon  sens 
lui  avaient  révélé  son  talent.  Mais  il  se  gar- 
dait bien  d'en  souffler  mot  à  quiconque  :  une 
femme  auteur,  en  province,  eût  couvert  son 
mari  de  ridicule  et  le  fonctionnaire  déconsi- 
déré en  aurait  vu  certainement  retarder  son 
avancement. 

C'était  à  tout  cela  que  songeait  M""  Emma 
Farnier,  car  elle  n'était  point  sotte,  et  puis 
une  chose  aussi  retardait  ses  aveux  :  elle  n'a- 
vait pas  communiqué  la  pièce  couronnée  à 
Emile,  et  la  poésie,  dont  elle  se  récitait  men- 


LAUREATE  7 

talement  chaque  vers,  lui  apparaissait  main- 
tenant d'une  exaltation  peut-être  un  peu  bien 
passionnée  pour  la  femme  d'un  fonctionnaire 
et  surtout  pour  l'opinion  d'Avignon. 

Si  elle  livrait  son  incognito,  qu'en  pense- 
rait la  société  de  la  ville  :  elle  se  voyait  déjà 
toisée  de  haut  à  la  sortie  de  la  Grdnd'Messc. 

Et  pourtant,  tant  de  gloire  entrevue  l'exal- 
tait !  son  nom  proclamé  à  tous  les  coins  de 
Paris,  que  dis-je,  de  la  France,  et  même  de 
l'Europe,  plus  loin  encore  !  (le  Laurier  était 
lu  jusqu'en  Amérique  ;  c'était  le  premier 
journal  féministe  de  ce  temps  ;  il  régnait 
inexorablement  sur  une  époque  uniquement 
préoccupée  et  affolée  de  la  femme)  ;  et  puis 
sa  photographie  publiée  dans  la  Revue  et 
certainement  reproduite  dans  d'autres  jour- 
naux ;  la  fête  donnée  en  son  honneur  ;  la 
bourse  de  voyage  mise  à  sa  disposition  ;  son 
volume  de  vers  édité  enfin,  caries  éditeurs 
allaient  accourir  vers  la  première  poétesse  de 
l'année,  sinon  de  ce  siècle  !  Elle  ne  pouvait 
pourtant  pas  sacrifier  son  avenir,  sajeunesse*,' 


8  MAISON    POUR    DAMES 

à  l'esprit  étroit  d'une  petite  ville  provençale/ 
Elle  en  ferait  part  à  son  mari,  elle  dirait  tout  à 
Emile  :  elle  ne  put  pourtant  prendre  le  parti  de 
le  faire  avant  trois  jours.  Ce  délai  passé,  elle  ne 
pouvait  plus  attendre,  le  L«?<mr  </' Or  parais- 
sait toutes  les  quinzaines  et  il  y  avait  déjà 
cinq  jours  de  perdus. 

Ce  soir-là,  elle  soignait  particulièrement  le 
menu,  surveillait  elle-même  l'aïoli  et  les 
choux-fleurs  au  fromage  dont  Emile  était  par- 
ticulièrement friand,  et,  après  le  dîner, 
voyant  son  seigneur  et  maître  épanoui  par 
une  digestion  heureuse,  les  yeux  humides  el 
comme  frisés  par  une  pointe  de  Château  du 
Pape  (elle  avait  su  le  verser  à  propos),  elle  se 
penchait  sur  son  fauteuil  et  lui  mettait 
Ja  Revue  entre  les  mains.  Le  fonction- 
naire parcourait  vaguement  la  liste  des 
lauréates.  «  Qu'est-ce  que  tu  veux  que 
ça  me  fasse  ?  disait  M.  Farnier  à  sa  femme. 
—  Mais  Florise  d'Ellebreuse,  c'est  moi  !  — 
Tu  dis!  — Mais  oui,  c'est  moi,  j'ai  remporté 
le  premier  prix  du  Laurier  d'Or.  —  Comment, 


LAUREATE  9 

Florise  d'EIlebreuse,  c'est  toi,  mais  tu  ne 
m'en  avais  rien  dit  !  Florise!!  mais  tu  veux 
donc  nous  compromettre  à  jamais,  petite  mal- 
heureuse !  » 

Emma  Farnier  tournait  froidement  la  page 
et  indiquait  du  doigt  au  fonctionnaire  la 
requête  du  Laurier,  demandant  le  nom, 
l'adresse  et  la  photographie  des  lauréates; 
l'annonce  de  la  fêle  qui  serait  donnée  en  leur 
honneur  et  tojs  les  avantages  attachés  à  la 
gloire  des  palmes. 

Tant  de  grandeur  oppressait  Emile,  des 
petites  gouttes  de  sueur  perlaient  à  la  racine 
de  ses  cheveux.  «  Ton  nom,  mon  nom  impri- 
mé dans  les  feuilles  !  ta  photographie  publiée  ! 
balbutiait-il  en  épongeant  un  front  moîte,  toi, 
figurant  dans  une  fête  de  journal  avec  des 
actrices  et  des  créatures,  mais  tu  veux  me 
faire  perdre  ma  situation,  non,  non,  non,  ça, 
jamais  !  »  La  promesse  de  la  bourse  de  voyage 
et  les  mille  francs  mis  à  la  disposition  de  la 
lauréate  de  province  coupaient  court  à  ce  flux 
de  paroles  ;   M.  Farnier  reprenait  la  Revue 


10  MAISON    POUR    DAMES 

pour  relire  l'article.  Sous  les  Lauriers  roses 
était  bien  hors  concours,  les  mille  francs  du 
Laurier  dOr  étaient  bien  dévolus  à  sa  femme. 

M.  Farnier  n'avait  été  que  deux  fois  à 
Paris.  De  brefs  passages,  pendant  lesquels, 
descendu  chez  des  parents  âgés,  il  avait  à 
peine  vu  la  capitale  ;  et  Paris  nocturne  l'atti- 
rait, le  fascinait  comme  toutes  les  phalènes 
de  province.  M"""  Farnier  n'avait  jamais  été, 
elle,  plus  loin  que  Dijon  où,  trois  fois  par  an, 
elle  allait  cultiver  la  mémoire  d'une  vieille 
tante  à  héritage.  Ce  voyage  à  Paris  demandait 
réflexion. 

«  Ça  te  ferait  bien  plaisir  ?  »  disait-il  à  sa 
femme.  Emma  s'était  assise  sur  ses  genoux  ; 
elle  avait  passé  un  bras  autour  du  cou  d'Emile 
et,  les  yeux  câlins,  la  voix  enfantine  :  «  Tu 
le  demandes  !  »  et  elle  se  blottissait,  confuse, 
dans  le  gilet  de  son  mari. 

«  Nous  y  réfléchirons  donc  !  »  et,  avec  une 
petite  tape  sur  la  joue  duveteuse  et  rose  de 
la  jeune  femme  :  «  Grande  gosse,  va  !  »  et  il 
la  repoussait  doucement.  «  Mais  celte  poésie, 


LAURÉATE  1 1 

Sons  les  Lauriers  roses,  je  ne  la  connais  pas, 
moi!  —  Ah  1  quelle  cachotière  tu  fais!  des 
Revues  publient  de  toi  des  vers  que  j'ignore  ! 
peut-on  les  connaître  ?  »  C'était  là,  la  pilule 
amère.  «  Mais  oui,  rien  de  plus  facile,  faisait 
innocemment  la  jeune  femme  :  mais  ils  sont 
dans  ma  chambre.  Viens  avec  moi,  nous 
serons  mieux  là-haut.  —  Nous  étions  si  bien 
là.  —  Mais  non,  mais  non,  nous  serons  tout 
montés.  »  Emile  obtempérait  au  désir  d'Em- 
ma ;  la  jeune  femme  savait  ce  qu'elle  faisait  ; 
au  premier,  un  feu  clair  pétillait  dans  la  che- 
minée, des  fleurs  fraîches  en  décoraient  les 
vases,  M*"^  Farnier  installait  son  mari  dans 
un  fauteuil,  les  pieds  sur  les  chenets,  puis 
elle  allait  à  son  secrétaire,  en  ouvrait  la 
tablette,  y  prenait  un  manuscrit,  et,  baisant 
son  mari  sur  la  bouche  :  «  Lisez,  monsieur  !  » 
M.  Farnier  se  recueillait.  Les  huit  pre- 
miers vers  étaient  consacrés  au  décor,  mais, 
au  neuvième,  le  conservateur  du  bureau  des 
hypothèques  fronçait  brusquement  le  sourcil. 
M.  Farnier  ne  soupçonnait   pas  à  sa  femme 


12  MAISON    POUR    DAMES 

une  âme  si  passionnée,  tant  de  chaleur  inat- 
tendue Tcffarait,  sous  des  lauriers  roses, 
thyr^cs  gonflés  de  sève  et  raidis  de  désir, 

Eunice,  la  dryade  aux  bras  svelles  et  souples 
A  la  croupe  amoureuse  et  brûlante... 

guettait  au  passage  le  retour  du  pâtre  Alexis, 
lé  plus  beau  des  bergers.  Un  soir  d'orage, 
lourd  d'eflluves  et  d'émanations  troublantes, 
opprimait  le  paysage  ;  un  crépuscule  tragique 
enflammait  l'horizon,  et  des  nuées  d'un  déchi- 
rant lyrisme,  des  nuées  de  pourpre  et  de 
braise  s'y  effondraient  dans  un  désordre  de 
lit  nuptial  dévasté  par  l'ardeur  de  deux  jeu- 
nes époux.  L'âme  d'Eunice  était  à  la  hauteur 
do  ce  décor  emphatique.  La  dryade  haletait, 
écrasant  en  vain  sa  gorge  dans  la  fraîcheur 
le  l'herbe,  les  mains  égarées  aux  rondeurs 
de  ses  flancs.  Vénus,  tout  entière,  la  dévorait 
et,  dans  une  langue  hyperbolique,  mais  au 
verbe  superbe,  retentissant  et  meublé  des 
plus  chaudes  images,  la  dryade  exhalait  son 
âme  et  son  désir  sauvage  vers  la  jeunesse  et 


LAURÉATE  13 

la  force. virile  du  beau  berger.  La  sueur  avait 
reparu  en  lourdes  gouttes  sur  le  front  de 
M.  Farnicr;  un  voile  venait  de  se  déchirer 
devant  lui;  il  avait  le  vertige  d'un  homme  se 
réveillant  soudain  au  bord  d'un  précipice  ;  il 
n'en  revenait  pas.  Comment!  c'était'cette  petite 
femme  de  tempérament  plutôt  froid  et  aux 
larges  prunelles  candides,  qui  avait  commis 
ces  vers  tumultueux!  M.  Farnierse  mouchait 
bruyamment  et  continuait  sa  lecture. 

Les  vers  qui  suivaient  n'avaient  rien  pour 
l'enchanter.  Ils  étaient  consacrés  à  la  gloire 
physique  d'Alexis. 

Depuis  seize  ans  qu"il  court  les  grands  bois  au  réveil, 

Sa  bouche  épaisse  a  pris  l'âpre  saveur  des  mûres, 

Et  ses  lourds  cheveux  roux,  l'or  vivant  du  soleil. 

Quoique  mâle  et  viril,  il  a  la  lèvre  imberbe, 

Kt  r.Egipan  guetteur  craint  son  regard  superbe, 

S'indignant  au  contact  des  regards  étrangers. 

Car  Alexis  est  chaste  en  dépit  des  bergers, 

Et  malgré  leurs  présents  de  fruits  et  de  feuillages. 

Garde  encor  son  parfum  de  fleur  vierge  et  sau'age. 

Le  conservateur  des  hypothèques  faisait 
une  grimace  ;  il  était  noir  comme  un  grillon, 


14  MAISON    POUR    DAMES 

chevelu  comme  un  Mage  et  poilu  comme  un 
ours;  plus  maigre,  avec  cela,  qu'un  cchalas. 
Il  était  évident  qu'en  évoquant  la  nudité 
imberbe  et  savoureuse  de  ce  jeune  éphèbe 
roux,  M""'  Farnier  n'avait  pas  songé  à  lui. 
La  découverte  était  plutôt  pénible  :  Emile 
regardait  Emma,  la  jeune  femme  attachait 
sur  lui  la  candeur  de  deux  yeux  de  violette  ; 
elle  était  sûrement  inconsciente.  M.  Farnier 
reprenait  sa  lecture.  Le  dithyrambe  sur  la 
splendeur  de  chair  et  les  beautés  secrètes 
d'Alex:isse  poursuivait  pendant  dix  vers,  puis 
c'était  l'entrée  en  scène  du  beau  pâtre,  mais 
porté  sur  une  civière  par  des  bûcherons  de 
la  forêt.  Gomme  Adonis,  Alexis  venait  d'être 
blessé  à  l'aine  par  un  sanglier  ;  sa  nudité 
blessée  saignait  dans  la  pourpre  du  soleil 
couchant  et  le  désespoir  d'Eunice  devenait  le 
prétexte  à  d'admirables  strophes. 

La  deuxième  partie  de  :  Soiis  les  Lauriers 
roses  (car  le  poème  se  divisait  en  deux)  char- 
mait par  son  contraste.  C'était  la  rencontre, 
à  l'aurore,  d'Eunice    et   d'Alexis      Legucri; 


LAURÉATE  1 5 

désir  du  jeune  homme  s'était  éveillé  pendant 
sa  convalescence,  et,  devant  ce  désir  la  nym- 
phe devenait  tout  à  coup  tremblante  et 
chaste;  elle  s'épeuraitde  ses  baisers,  repous- 
sait son  étreinte.  Hardie  et  provocante  dans 
le  désir,  avec  l'amour  la  pudeur  lui  était 
venue  ;  la  psychologie  de  ce  revirement  était 
très  imprévue,  très  raffinée  et  très  femme,  et 
la  poésie  s'achevait  dans  une  atmosphère  de 
tendresse  émue  et  d'inattendue  douceur.  Les  . 
Lauriers  roses,  éclatants  au  début  comme  un 
incendie,  avaient  des  frissons  argentés  d'oli- 
viers dans  une  aube  plus  pâle  qu'un  lever  de 
lune. 

M.  Farnier  était;  malgré  lui,  pénétre,  11 
n'en  fermait  pas  moins  le  manuscrit  d'un 
coup  sec  et,  d'une  voix  un  peu  brève  :  «  Je 
ne  vous  savais  pas  ce  talent,  ma  chère...  C'est 
tout  réfléchi,  je  ne  vous  laisserai  jamais 
publier  votre  vrai  nom,  et  nous  n'irons  pas  à 
Paris.  —  Comment,  mon  ami  !  —  En  vérité, 
vous  êtes  inconsciente  !  La  portée  des  mots 
vous  échappe  et  vous  ne  comprenez  pas   ce 


16  MAISON    POUR    DAMES 

que  vous  écrivez,  alors  ;  mais  c'est  de  Thys- 
térie,  de  la  pure  hystérie  ;  relisez  ce  passage, 
vous  désirez  publiquement  cet  Alexis...  Avec 
le  physique  que  vous  lui  prêtez,  c'est  un 
adultère  mental!  Est-ce  que  j'ai  l'âge  de  ce 
godelureau,  ses  cheveux  roux  et  sa  nudité  de 
jeune  àthlcte?mais  je  serais  montré  du  doigt, 
si  l'on  vous  savait  l'auteur  de  ces  vers  ;  mais 
vous  m'y  faites  publiquement  cocu  !  »  La 
jeune  femme  avait  un  soubresaut  de  tout  le 
corps  :  «  Oh  !  mon  ami,  mais  c'est  de  la  pure 
imagination,  Emile  !  —  Je  l'espère  bien, 
mais  l'intention  n'en  demeure  pas  moins 
coupable.  En  casuistique,  c'est  le  péché  de 
délectation  morose  ;  il  est  classé  et  prévu.  J'ai 
été  élevé  chez  les  Pères...  —  Mais,  Emile,  je 
vous  jure...  —  Ne  jurez  rien!  Et  puis,  un 
point  à  éclaircir  :  Où  avez-vous  vu  déjeunes 
éphèbes  roux,  pour  les  dépeindre  avec  cette 
chaleur  et  cette  exactitude  ?  il  y  a  là  dedans 
des  détails  qui  vous  compromettent.  —  Mais, 
mon  ami,  j'ai  lu  Théocrite,  Homère,  les  poè- 
tes grecs,    Virgile.  —  Oh  !  alors.  —  Et  les 


LAURÉATE  17 

chansons  de  Bilitis.  —  Et  où  cela,  grand 
Dieu  ?  »  La  jeune  femme  baissait  ses  longues 
paupières  :  «  Mais,  à  la  bibliothèque  de  la 
ville.  —  Où  vous  alliez,  soi-disant,  pour 
copier  des  recettes  de  cuisine  dans  les  livres 
des  Bénédictins  !  Déjà  dissimulée  !  oh  !  le 
poison  de  la  littérature  !...  Et  les  chansons  de 
Bilitis  !  vous  les  avez  trouvées  à  la  bibliothè- 
que ?  —  Non,  je  les  ai  achetées  à  celle  du 
chemin  de  fer.  »  Emile  levait  les  deux  bras 
au  plafond  :  «  Alors,  mon  ami  ?  insistait  la 
jeune  femme.  —  Alors,  nous  allons  dormir, 
nous  réfléchirons  en  dormant.  La  nuit  porte 
conseil.  » 

La  nuit  porta- t-elle  vraiment  conseil,  ou 
M"""  Farnier  trouva-t-elle  pour  Emile  les 
pudeurs  frissonnées  et  les  caresses  ardentes 
d'Eunice  pour  Alexis  ?...  Mais,  le  len- 
demain, le  Conservateur  des  hypothèques 
se  réveillait  adouci,  ébranlé  dans  sa  résolu- 
tion. Le  soir,  le  menu  était  encore  plus  soi- 
gné et  l'atmosphère  de  la  chambre  à  coucher 
plus  enveloppante  encore,    plus    intime   et 


18  MAISON    POUR    DAMES 

plus  nuptiale...  Que  fut  la  nuit?  Mais  il  est 
certain  que,  le  surlendemain,  la  volonté  de 
M.  Farnier  faiblissait.  A  la  troisième  aurore, 
Emma  Farnier  avait  gagné  sa  cause.  Il  avait 
été  décidé  sur  l'oreiller  que  :  \&  Laurier  d'Or 
serait  informé  du  véritable  nom  et  de  la  per- 
sonnalité de  Florise  d'EUébreuse,  mais  on 
n'enverrait  pas  de  photographie  et  on  ne 
paraîtrait  pas  à  la  fête  donnée  dans  les  salons 
de  la  Revue.  Du  coup  le  voyage  à  Paris,  qui, 
dès  le  premier  jour,  avait  fait  hésiter  les 
scrupules  du  fonctionnaire,  était  tombé  dans 
l'eau. 

La  lettre  d'Emma  à  la  direction  AuLaurier 
(ÏOr  partait  le  matin  même  à  dix  heures. 


II 

M;    DE   FARENBOURG 

Le  lendemain,  un  télégramme  tombait  au 
milieu  du  déjeuner,  effarant  à  la  fois  Emma 
et  Emile.  Il  était  de  la  direction  du  Laurier 
dOr  et  adressé  à  Madame  ;  la  réponse  était 
payée.  Télégramme  laconique  :  «  M.  Emile 
Farnier  n'a-t-il  pas  fait  ses  études  au  lycée  de 
Toulouse?  N'y  était-il  pas  de  1882  à  1888, 
et  en  même  temps  qu'un  élève  appelé  Oscar 
De  Mbngey  ?  On  serait  reconnaissant  à 
M"°  Farnier  d'un  prompt  renseignement.  » 
Et  c'était  signé,  le  Laurier.  La  jeune  femme 
tendait  le  papier  bleu  à  son  mari  :  «  Mais, 
oui,  parfaitement,  c'était  bien  moi,  les  années 
84,  8o,  86,  87,  88,  ma  sixième,  ma  cinquième, 
ma  quatrième,  ma  troisième  et  ma  seconde  ; 
j^ai  fait  ma  rhétorique  et  ma  philosophie  chez 


20  MAISON    POUR    DAMES 

les  Pères,  à  Marseille  !  Ce  bon  Oscar  !  si  je 
m'en  souviens  !  Mais  en  quoi  cela  peut-il 
intéresser  la  direction  du  Laurier?  —  Tu 
vois  que  ça  l'intéresse  pourtant,  ils  deman- 
dent une  réponse.  —  Réponds  !  »  Un  scrupule 
prenait  le  fonctionnaire  :  «  Que  vont-ils  penser 
au  télégraphe  ;  ces  dépêches  échangées  entre 
toi  et  la  direction  d'une  Revue  ?  —  Bah  ! 
est-ce  qu'ils  connaissent  ici  le  Laurier  d' Or  ; 
et  puis,  le  connaîtraient-ils,  je  n'en  ai  pas 
moins  reçu  le  télégramme.  Le  coup  est 
porté.  » 

M""  Farnier  avait  de  la  logique  ;  le  Conser- 
vateur des  hypothèques  portait  lui-même  la 
réponse  au  télégraphe  de  la  gare. 

Le  lendemain, M.  Farnier  recevait  par  le  pre- 
mier courrier  une  lettre  du  Laiwierd'Or  adres- 
sée à  lui-même.  Le  Conservateur  des  hypothè- 
ques eut  un  éblouissement  :  le  directeur  de  la 
Revue,  M.  de  Farenbourg,  l'y  tutoyait:  «  Com- 
ment, c'était  lui,  ce  vieil  Emile,  ce  vieux  Laba- 
dens  du  lycée  de  Toulouse,  l'heureux  seigneur 
et  maître  de  la  femme  charmante  qui  signait 


M.    DE    FARENBOURG  21 

Floriss  d'Ellébreuse?  Mais  il  était  né  coiiïé 
et  n'appréciait  pas  son  bonheur  !  M""*  Farnier 
avait  du  génie;  et  il  s'y  connaissait,  en  poé- 
tesses ;  il  venait  de  lire  plus  de  trois  mille 
manuscrits.  Il  était  tous  les  jours  assiégé  par 
plus  de  dix  belles  dames  en  mal  de  pla- 
cer leurs  élucubrations.  Si  Florise  d'EUé- 
breuse,  que  nul  n'avait  recommandée  à  son 
attention,  avait  été  déclarée  lauréate  hors 
concours,  c'est  que  la  signataire  de  Sous  les 
Lauriers  l'oscs  joignait  à  l'imagination  la 
plus  ardente  et  la  plus  personnelle  un  sens 
inné  de  la  nature  et  une  conception  du 
monde  païen  la  plus  imprévue  chez  une  aussi 
jeune  femme,  car  M"""  Farnier  était  jeune, 
cela  se  devinait  à  la  hardiesse  de  ses  méta- 
phores comme  à  la  fraîcheur  de  ses  images 
et  à  la  passion  de  son  verbe...  »  Et  le  dithy- 
rambe continuait  pendant  dix  lignes.  Il 
s'achevait  dans  desfélicitations  hyperboliques, 
adressées  tant  au  mari  qu^à  la  femme,  mais 
s'aiguisait  en  fins  reproches.  La  décision  de 
M""*  Farnier,  qu'on  devinait  dictée  par  son 


22  MAISON    POUR    DAMES 

mari,  son  refus  d'envcide  photographie  ;  son 
refus,  plus  grave  encore,  de  paraître  à  la 
fùle  du  Laurier  donnée  en  son  honneur,  tout 
cela  désolait  et  désorientait  la  rédaction  du 
Laurier  ;  pis,  une  sourde  irritation  grondait 
dans  les  bureaux  de  la  Revue  contre  ce  mari 
intransigeant.  Ce  cher  Emile  était  donc 
devenu  un  bourreau?  «  Tu  n'as  pas  le  droit, 
disait  la  lettre  devenue  familière,  tu  n'as  pas 
le  droit,  mon  vieux,  d'étouffer  un  génie  nais- 
sant et  de  sacrifier,  à  une  jalousie  stupide,  à 
des  préjugés  bourgeois,  à  pis  peut-être,  la 
carrière  et  la  gloire  d'un  être  marqué  par  les 
dieux.  Ton  veto  est  un  sacrilège  ;  c'est  tout 
un  avenir  que  tu  brises  !  En  t'opposant  à  la 
venue  de  M""^  Farnier  à  Paris,  c'est  l'arrêt 
de  mort  de  Florise  d'Ellébreuse  que  tu  signes  ; 
tu  écrases  un  fruit  dans  son  germe,  tu  incen- 
dies une  moisson  en  herbe  et  tu  éteins  une 
étoile  ;  tu  n'es  qu'un  odieux  philistin.  » 

Emile  Farnier,  qui  lisait,  pour  la  première 
fois,  la  prose  de  M.  de  Farenbourg,  trouvait  le 
directeur  du  Laurier  d'Or  malappris  et  fami- 


M.    DE    FARENBOURG  23 

lier;  une  sueur  avait  reparu  sur  son  front. 
Emma,  qui  déchiffrait  la  lettre  par-dessus 
l'épaule  de  son  mari,  buvait  du  lait  et  du  miel. 
L'explication  du  tutoiement  et  de  la  familia- 
rité arrivait  enfin:  M.  de  Farenbourg  n'était 
autre  qu'Oscar  De  Mongey,  le  De  Mongey  du 
lycée  de  Toulouse,  ce  cancre.  Ce  mauvais 
élève  d'Oscar,  le  dernier  à  toutes  les  compo- 
sitions, était  devenu  le  directeifi'  de  la  Revue 
la  plus  littéraire  de  Paris  ;  ses  jugements 
faisaient  loi,  de  Farenbourg  lançait  les  répu- 
tations, inventait  les  talents  et  découvrait  les 
étoiles.  Le  Laurier  d'Or  proclamait  les 
gloires,  décernait  les  couronnes  et  disposait 
des  palmes  ;  \q  Laurier  d'Or  avait  l'oreille  du 
Ministère  et  un  pied  à  l'Académie,  et  il  était, 
de  par  le  génie  de  Florise  d'Ellébreuse  et  de 
par  le  hasard  d'une  enfance  commune,  atta- 
ché tout  entier  à  l'avenir  de  W"  Farnier  ! 

Emile  respirait.  La  lettre  se  terminait  en 
objurguant  et  suppliant  M.  Farnier  de  ne  pas 
différer  d'un  jour  le  voyage  de  Florise  d'Ellé- 
breuse à  Paris.  M.  de  Farenbourg  était  dis- 


24  MAISON    POUR    DAMES 

posé  à  tous  les  sacrifices  pour  lancer  un 
génie  qu'il  avait  découvert.  Ce  cher  Emile 
n'avait  qu'à  accompagner  sa  fenjme  ;  il 
obtiendrait  bien  un  congé  d'un  mois  ;  il  fallait 
trois  ou  quatre  semaines,  pas  plus,  pour 
imposer  Florise  d'EUébreuse  à  Paris.  M.  de 
Farenbourg  comptait  sur  le  ménage  à  la  fin 
de  la  semaine  ;  il  réclamait  à  M"*"  Farnier  sa 
photographie  pour  son  prochain  numéro,  une 
ou  deux  poses  autant  que  possible  (il  choisi- 
rail),  photographie  en  robe  décolletée  natu- 
rellement ;  les  épaules  et  la  gorge  d'une  jeune 
femme  impressionnaient  toujours  favorable- 
ment le  public. 

Emile  et  Emma  échangeaient  un  regard 
consterné.  M"^  Farnier  ne  possédait  pas  de 
photographie  en  robe  décolletée  et  puis,  en 
eùt-elle  possédée,  jamais,  au  grand  jamais, 
autant  pour  la  carrière  d'Emile  que  pourl'opi- 
aion  des  Avignonnais,  elle  n'aurait  consenti 
à  être  publiée  ainsi  dans  une  revue  illustrée  ! 

Les  mil  1  e  francs  de  bourse  de  voyage  étaient, 
Qaturellement,  à  leur  disposition,  et,  en  cas 


M.    DE    FARENBOURG  2a 

de  faux-frais  supplémentaires,  le  Laurier 
d'Or  était  là.  M.  Farnier  n'avait  pas  à  s'en 
préoccuper,  la  caisse  de  la  Revue  leur  était 
ouverte  ;  le  Laurier  se  rembourserait  sur  la 
copie  de  Florise,  car  M.  de  Farenbourg,  dès 
le  lancement  de  la  jeune  femme  et  sa  présen- 
tation à  la  société  parisienne,  comptait  bien 
commander  un  roman  à  M""*"  Farnier. 

Les  deux  époux  se  regardaient,  pris  à  la 
fois  d'une  envie  de  rire  et  de  pleurer.  C'était  la 
gloire  et  c'était  la  fortune  ;  leur  joie  se  figeait 
dans  une  stupeur,  puis,  tout  à  coup,  ils  tom- 
baient dans  les  bras  l'un  de  l'autre. 

Dans  la  journée,  le  Conservateur  des  hypo- 
thèques répondait  la  lettre  qu'il  fallait  ;  il 
l'avait  écrite  sous  la  dictée  de  sa  femme.  Le 
ménage  Farnier  irait  donc  à  Paris,  le  temps  de 
demander  le  congé  que  monsieur  se  faisait  fort 
d'obtenir,  il  y  avait  droit  depuis  deux  ans  ;  ils 
débarqueraient  à  la  rédaction  du  Laurier  d'Or. 

Florise  d'Ellébreuse  n'avait  pas  de  photo- 
graphie en  robe  décolletée  et  envoyait  à 
M.  de  Farenbourg  la  seule  qu'elle  crût  digne 

2 


26  MAISON    POUR    DAMES 

du  Laurier  ;  le  surlendemain,  une  lettre 
amicale  de  ce  cher  Oscar  remerciait  M'°'  Far- 
nier  de  son  envoi,  mais  il  lui  déclarait  qu'il 
n'avait  rien  pu  faire  de  sa  photographie.  Ça 
n'avait,  d'ailleurs,  aucune  importance.  Le 
prochain  numéro  du  Laurier  publierait  les 
portraits  des  neuf  autres  lauréates  du  con- 
cours ;  M.  de  Farenbourg  aimait  autant  que 
celui  de  Florise  d'Ellébreuse  n'y  figurât  pas  ; 
il  lui  consacrerait  un  numéro  spécial.  Le  pro- 
chain numéro  contiendrait  seulement  sa 
poésie  avec  un  commentaire  qui  exciterait 
d'autant  plus  la  curiosité  ;  mais  Oscar  De 
Mongey  suppliait  instamment  M"^  Farnier  de 
se  faire  photographier  au  plus  vite.  Si  elle 
répugnait  à  être  reproduite  épaules  nues,  ne 
pouvait-elle  se  faire  photographier  dans 
quelque  costume  pittoresque,  drapée  à  l'an- 
tique dans  un  décor  de  plein  air,  bois  d'oli- 
viers ou  ruines  historiques,  une  de  ces  ruines 
qui  abondent  à  Avignon.  C'était  une  chance 
pour  Florise  d'Ellébreuse  d'habiter  la  ville 
des    Papes,   elle   trouverait   sûrement    dans 


M.    DE    FaRENBOURO  27 

l'ancienne  Chartreuse  de  Villeneuve  un  cadre 
romantique  où  encadrer  sa  beauté. 

Pour  mieux  renseignerla  jeune  femme  sur 
ce  qu'il  désirait  d'elle,  M.  de  Farenbourg  lui 
envoyait  un  numéro  du  Laurier,  déjà  vieux 
d'un  an,  où  une  jeune  poétesse  était  portrai- 
turée selon  l'esthétique  la  plus  propre  à 
enthousiasmer  l'opinion. 

Le  ménage  dépliait  avidement  le  numéro  ; 
il  trouvait  de  suite  la  page  intéressante;  on 
l'avait,  d'ailleurs,  marquée  au  crayon  bleu. 
Une  jeune  femme  s'y  étalait,  couchée  sur  une 
stèle  de  marbre  ombragée  de  lourds  feuil- 
lages d'eucalyptus.  Enroulée  dans  une  étroite 
draperie  orientale,  un  bout  d'épaule  nue 
émergeant  des  broderies  de  l'étoffe  ;  la  poé- 
tesse, une  face  prognate  aux  yeux  largement 
ouverts  sous  un  front  couronné  de  chèvre- 
feuille, se  cambrait  dans  la  gaine  de  soie  qui 
la  moulait.  Deux  vers  en  exergue  donnaient 
la  psychologie  du  portrait  : 

Mon  âme  vous  regarde  à  travers  mes  yeux  doux. 
Sauvagement  et  sans  pilié,  comme  une  louve. 


28  MAISON    POUR   DAMES 

M.  et  M"**  Farnier  échangeaient  une  fois  de 
plus  un  regard  navré  :  «  Vraiment,  ce  cher 
Oscar  en  demande  trop  !  »  concluait  M.  Far- 
nier. M™*  Farnier  était  de  son  avis  :  il  n'était 
pas  possible  de  traverser  Avignon,  môme  en. 
voiture,  dans  un  pareil  costume  et  d'al- 
ler poser  ainsi  dans  n'importe  quel  coin 
de  Villeneuve.  En  pleine  solitude  on  eût 
ameuté  la  ville,  et  puis,  à  quel  photographe 
se  confier?  Le  lendemain,  on  eût  été  montré 
au  doigt.  —  «  Il  n'y  faut  pas  penser,  concluait 
la  jeune  femme,  nous  emporterons  notre 
album  de  photographies  à  Paris  ;  l'important 
est  d'y  partir  le  plus  tôt.  Ici  on  est  épié,  sur- 
veillé, sans  liberté  aucune.  »  Emma  parlait 
d'oi-,  Emile  se  rangeait  à  son  avis.  Le  congé 
de  M.  Farnier  arrivait  justement  le  soir.  Au 
dîner,  on  arrêtait  le  départ  pour  le  surlende- 
main. —  «  Oui,  le  plus  tôt  sera  le  mieux, 
proclamait  Florise  impatiente  ;  je  commande- 
rai mes  robes  là-bas'.  —  Gomment,  des  robes  ! 

mais  tu  en  as  déjà —  Mes  robes  d'ici,  à 

Paris,   ripostait   la   jeune    femme,   mais  je 


M.    DE    FARENBOURG  29 

serais  ridicule!  Qu'est-ce  que  cela  te  fait, 
puisqu'un  crédit  m'est  ouvert  au  Laurier 
d'Or  !  Une  lauréate  hors  concours  ne  s'habille 
pas  comme  une  bourgeoise  d'Avignon  !  »  Il 
n'y  avait  rien  à  dire,  M.  Farnier,  le  front 
soudain  assombri,  humait  dans  l'air  l'odeur 
de  vagues  désastres. 

Pendant  deux  jours,  une  bousculade  de 
malles  ébranlait  du  grenier  à  la  cave  le  calme 
logis  de  la  rue  Vice-Légat.  La  vieille  cuisi- 
nière ne  reconnaissait  plus  madame;  une 
femme  de  journée  avait  été  requise  pour  l'ai- 
der à  boucler  les  valises.  Au  bureau,  mon- 
sieur gourmandait  les  deux  scribes,  une 
fièvre  emplissait  la  maison. 

Et  puis  ce  fut  le  départ.  L'omnibus  de 
l'hôtel  Grillon  venait  prendre  les  bagages, 
leur  quantité  était  telle  qu'on  eût  pu  croire 
à  un  déménagement.  Le  ménage  se  rendait  à 
la  gare  à  pied  ;  en  chemin,  il  rencontrait  le 
facteur  qui  lui  remettait  une  lettre  et  le  der- 
nier numéro  de  quinzaine,  celui  paru  l'avant- 
veille. 

2 


30  MAISON    POUR    DAMES 

A  peine  dans  le  train,  Emma  dépliait  la 
Revue  avidement.  Le  numéro  contenait  le 
portrait  des  neuf  premières  lauréates  :  les 
cinq  premières  couronnées,  en  première  page  ; 
les  quatre  autres,  au  verso.  Un  blanc  au 
milieu  de  la  série  marquait  la  place  de  sa 
photographie  absente.  Un  loup  de  velours 
noir  ouvrait  ses  yeux  vides  à  l'endroit  même 
oii  aurait  dû  sourire  son  visage.  Sous  le  loup, 
s'étalait  son  nom  :  Florise  d'EUébreuse,  hors 
concours.  Trois  points  d'interrogation  en 
soulignaient  l'énigme.  M.  de  Farenbourg 
avait  bien  fait  les  choses.  Son  poème  Sous 
les  Lauriers  roses  et  son  portrait  étaient 
annoncés  pour  le  prochain  numéro  ;  une 
brève  notice  informait  le  public  que  le  pseu- 
donyme de  Florise  d'EUébreuse  cachait  une 
jeune  femme  charmante,  mariée  à  un  ionc- 
tionnaire  du  Midi,  et  occupant,  dans  le  monde 
officiel,  une  haute  situation  ;  des  raisons 
personnelles  empêchaient  jusqu'ici  la  poé- 
tesse de  trahir  son  incognito,  mais  le  Laurier 
d'Or  se  faisait  fort  de  triompher  de  ses  scru- 


M.    DE   FARENBOURG  31 

pules  et,  dans  quinze  jours,  révélerait  à  ses 
lecteurs  un  nom  qu'ils  connaissaient  déjà. 
—  «  Je  n'aurais  jamais  cru  Oscar  aussi  fort, 
faisait  M.  Farnieren  parcourant  le  numéro,  il 
a  tiré  parti  même  de  nos  hésitations,  quel 
bluff!  »  Mais,  du  coup,  ils  étaient  engagés. 

]Vr"^Farnier  s'applaudissait  maintenant  de  ne 
pas  avoir  eu  de  photographie  convenable  ;  elle 
s'applaudissait  surtout  de  ne  pas  figurer  dans 
la  galerie  des  autres  lauréates,  dont  la  plu- 
part déjà  mûres,  exhibaient,  jusqu'aux  der- 
nières limites  de  l'impudeur,  des  opulences 
de  gorges  qu'il  eût  été  de  bon  goût  de  voiler  ; 
mais  la  préciosité  des  attitudes,  l'extrava- 
gance des  coiffures,  la  prétention  des  joaille- 
ries étalées,  marquaient  ces  femmes  de  l'indé- 
lébile sceau  de  la  littérature;  la  majorité  des 
candidates  était  grasses  et  déshabillées  à  la 
grecque  ;  les  maigres,  ennuagées  de  gazes  et 
de  tulles,  affectaient  une  simplicité  voulue. 
L'une  d'elles,  Gorisandre  de  Sénancourt,  avait 
une  libellule  posée  sur  l'épaule.  Florise 
d'Ellébreuse   trouvait  que   les   vers   de    ces 


32  MAISON    POUR    DAMES 

dames  ressemblaient  à  leurs  portraits.  Elle 
n'avait  même  pas  ouvert  la  lettre  de  son 
directeur,  elle  la  donnait  à  Emile  et  s'assou- 
pissait dans  l'angle  du  compartiment.  Le 
rapide  de  Paris  emportait  ses  rêves. 

A  Avignon,  le  brusque  départ  du  ménage 
était  vivement  commenté  ;  ce  congé  d'un 
mois  au  Conservateur  des  hypothèques  pas- 
sionnait l'opinion  :  Qu'allaient-ils  faire  à 
Paris?  On  interrogeait  la  vieille  cuisinière; 
elle  avait  bien  surpris  des  conversations? 
De  propos  en  propos,  on  concluait  que 
]yjme  Parnier  avait  un  engagement  au  théâtre 
et  allait  débuter  sur  une  scène  du  boulevard. 


Le  rapide  les  mettait  à  neuf  heures  du  matin, 
en  gare.  M.  deFarenbourgleur  avait  lui-même 
indiqué  un  hôtel  ;  leurs  deux  chambres  y 
avaient  été  retenues.  C'était  un  vieil  hôtel  de 
province,  situé  en  plein  fauboiirg  Saint-Ger- 
main, entre  la  rue  du  Bac  et  la  rue  Bona- 
parte, au  coin  d'une  des  petites  voies  débou- 


M.    DE    FARENBOURG  33 

chant  sur  le  quai.  Maison  de  prix  abordable 
et  de  toute  tranquillité.  M.  de  Farenbourg 
leur  avait  bien  recommandé  de  ne  donner  leur 
adresse  à  personne;  ils  auraient  été  assiégés 
de  Taube  au  soir  par  les  reporters  à  court  de 
copie  et  n'auraient  plus  une  minute  à  eux. 
M.  de  Farenbourg  ne  se  souciait  pas  de  voir 
les  autres  journaux  accaparer  sa  muse  et  son 
étoile.  L'hôtel  avait  été  choisi  sans  téléphone, 
c'était  une  garantie  de  plus,  M™^  Farnier  y 
serait  moins  dépaysée  que  dans  quelque 
Palace  moderne  bourdonnant  de  continuelles 
allées  et  venues  et  de  sonneries  perpétuelles. 
Dans  sa  lettre,  le  rédacteur  du  Laurier  d'Or 
conseillait  à  la  jeune  femme  de  se  reposer 
tranquillement  toute  la  journée  ;  il  passerait 
vers  les  cinq  heures  lui  présenter  ses  hom- 
mages. Florise  d'Ellébreuse  défaisait  donc 
méthodiquement  ses  malles  ;  l'hôtel  Florian 
la  ravissait.  La  chambre  haute  et  claire 
toute  en  boiseries  de  l'autre  siècle,  ouvrait 
deux  fenêtres  sur  la  grisaille  des  toits 
du  Louvre  et  le  mouvement  des  quais.  La 


34  MAISON    POUR    DAMES 

jeune  femme  ne  pouvait  détacher  ses  yeux  du 
lit  ardoisé  de  la  Seine,  des  bateaux-mouches, 
des  lourds  chalands  et  des  balcons  ouvragés 
et  dorés  de  l'emphatique  et  vieux  Palais. 

A  midi,  le  portier  de  l'hôtel  remettait  un 
petit  bleu  à  Emma  ;  M.  de  Farenbourg  s'y 
désolait  de  ne  pouvoir  se  présenter  à  l'hôtel 
Florian;  ce  n'était  que  partie  remise,  mais  il 
était  débordé  d'affaires.  Il  priait  ce  bon  Emile 
de  vouloir  passer  à  la  rédaction  du  Lam7>r<f  Or, 
rue  de  la  Paix,  vers  six  heures;  ils  prendraient 
langue  et  M.  de  Farenbourg  donnerait  à 
M.  Farnicr  quelques  instructions  nécessaires. 
La  gloire  de  Florise  d'EUébreuse  s'organisait. 

Emile,  très  ému,  se  mettait  dès  deux  heu- 
res à  sa  toilette.  Emma  était  consultée  :  «  Ta 
jaquette,  ta  jaquette  !  »  faisait,  à  la  fin,  la 
jeune  femme,  et,  après  avoir  noué  elle-même 
la  cravate, elle  mettait  son  mari  dehors  :  «  Hé, 
pas  de  fiacre,  vas  à  pied  »,  insistait-elle, 
penchée  en  peignoir  sur  la  rampe  de  l'esca- 
lier :  «  Tu  as  une  heure  à  toi,  tu  as  tout 
le  temps,   suis    les  quais,    c'est    tout   près, 


M.    DE    FARENBOURG  35 

juste  en  face  et  n'arrive  pas  avant  !  »  M""'  Emma 
Farnier  était  déjà  Parisienne. 

A  huit  heures,  M.  Farnier  rentrait,  ravi  ;  il 
trouvait  Emma  à  table.  M.  de  Farenbourg  avait 
été  charmant,  il  ne  l'avait  fait  attendre  que 
cinquante-cinq  minutes,  mais  quel  accueil! 
Ils  s'étaient  tutoyés  simultanément,  comme 
s'ils  s'étaient  quittés  la  veille,  mais  quelle 
métamorphose  !  Jamais  lui  ne  l'aurait 
reconnu,  mais  Oscar  De  Mongey  l'avait  remis 
de  suite:  «  Tu  n'as  pas  changé  »,  lui  avait-il 
dit  en  lui  tendant  la  main. 

Ce  n'était  pas  le  cas  de  De  Mongey.  II  avait 
trouvé  un  monsieur  chauve  au  crâne  luisant 
comme  une  bille  d'ivoire,  les  cheveux  rame- 
nés sur  les  tempes  en  deux  touffes  de  neige, 
une  face  de  diplomate  entre  deux  longs  favoris 
en  nageoires.  Où  ce  brouillon  de  De  Mongey 
avait-il  trouvé,  lui,  jadis  rougeaud  et  suant 
de  santé,  cette  minceur  aristocratique,  cette 
pâleur  de  cire,  ce  profil  de  duc  et  ces  allures 
d'ambassadeur?  Un  torse  d'écuyer  moulé 
dans  une  redingote  dernier  style,  un  panta- 


36  MAISON    POUR    DAMES 

Ion  sans  im  pli  et  des^mains  baguées,  comme 
celles  d'un  dentiste,  complétaient  le  person- 
nage ;  dans  les  plis  étoffés  d'une  cravate  de 
satin  olive  une  perle  énorme  miroitait  d'un 
fabuleux  orient.  Si  M.  de  Farenbourg  l'avait 
fait  attendre  cinquante-cinq  minutes,  il  en 
avait  mis  cinq  à  l'expédier.  Il  l'avait  fait 
à  peine  asseoir  :  «  Vous  êtes  bien  arrivés  ! 
Tant  mieux  ;  parlons  bien  et  peu  ;  je  n'ai  que 
quelques  minutes  à  te  donner.  M"""  Farnier  va 
bien  !  c'est  l 'important.  Je  vous  enverrai  demain 
matin  mon  photographe,  elle  pourra  le  rece- 
voir?—  Ton  photographe,  mais — Oh! 

pas  de  questions  !  Laisse-moi  faire,  aucune  de 
vos  photographies  ne  peut  convenir.  Oh  !  je  ne 
les  ai  pas  vues,  mais  je  le  sais  d'avance.  Mon 
photographe  se  présentera  demain  chez  vous, 
à  dix  heures,  avec  des  albums  et  des  numéros 
de  revues  similaires  ;  il  expliquera  à  ta 
femme,  elle  comprendra  très  bien,  elle  est  très 
intelligente  et  maintenant  sauve-toi.  Excuse- 
moi,  j'ai  vingt  visiteurs  qui  m'attendent.  Je 
t'ai  fait  passer  avant  ton  tour.  Mes  hommages 


M.    DE    FAIIENBOURG  37 

chez  toi.  Et  M"^  Farnier  que  j'aurais  tant 
voulu  saluer  !  et,  domain,  je  ne  suis  pas 
libre  !  Ah  !  ce  journal  !  Au  fuit,  venez  dîner 
avec  moi  après-demain.  Je  vous  invite  au 
restaurant;  delà,  nous  irons  au  théâtre,  j'ai 
une  loge  aux  Français.  Au  restaurant,  oui,  au 
restaurant,  au  cabaret,  chez  moi  impossible, 
M"**^  de  Farenbourg  est  souffrante.  —  Ah  !  tu 
es  marié  ?  —  Sans  doute,  tu  ne  le  savais  pas  ! 
Chez  Paillard,  à  huit  heures  et  demie,  Pail- 
lard, Chaussée-d'Anlin,  répétait-il  à  M.  Far- 
nier ahuri,  d'ailleurs,  mon  auto  ira  vous 
prendre.  Ce  sera  plus  simple  ;  nous  arriverons 
après  le  deuxième  acte  ;  la  pièce  est  mau- 
vaise. »  Et  il  mettait  M.  Farnier  dehors. 

Le  fonctionnaire  traversait  une  anticham- 
bre encombrée  de  solliciteurs.  Il  passait, 
toisé  de  haut  par  de  grands  larbins,  immo- 
biles dans  des  livrées  marron  relevées  d'ai- 
guillettes d'or.  Leurs  mollets  soyeux,  leurs 
culottes  courtes,  de  longues  enfilades  de  salles, 
emplies  de  rédacteurs  entrevus  par  des  portes 
à  chaque  instant  refermées  et  rouvertes,  et 

3 


38  MAISON    POUR    DAMES 

une  incessante  sonnerie  de  téléphone  en 
imposaient  à  M.  Farnier.  L'installation  du 
Laurier  d'Or  était  splendide  ;  ses  bureaux 
occupaient  tout  un  second  étage  de  la  rue  de 
la  Paix,  au-dessus  d'un  grand  modiste  et 
au-dessous  d'un  grand  couturier. 

M.  Farnier  rentrait  à  l'hôtel  pénétré  d'admi- 
ration ;  le  souvenir  de  sa  visite  l'hypnotisait. 
Il  en  racontait  à  Emma  toutes  les  phases.  Flo- 
rise  d'EUébreuse  écoutait  de  haut  son  mari, 
et  le  jugeait  vaguement  un  pauvre  homme. 
Dans  tout  ce  récit  elle  ne  voyait  qu'une 
chose  :  le  photographe  viendrait  le  lende- 
main, u  Dis  que  je  n'ai  pas  de  pressentiments  ! 
disait-elle  au  Conservateur  des  hypothèques. 
Je  me  suis  fait  coiffer.  Gomment  me  trouves- 
tu?  hein?  c'est  du  flair!  »  Les  lourds  che- 
veux châtain  clair  de  M™"  Farnier,  ramenés 
sur  le  front  en  bouclettes  folles,  la  casquaient 
comme  d'une  conque  de  métal  ;  la  nuque 
dégagée  affinait  son  galbe  ;  les  boucles  sur  le 
front  éveillaient  sa  physionomie.  M.  Farnier 
trouvait  sa  femme  plus  blonde,  avec  un    air 


M.    DE    FARENBOURG  39 

vaguement  cocolle.  Emoustillé  par  cette  nou- 
velle Emma  et  peut-être  excité  par  la  trépi- 
dation du  train,  à  peine  au  lit,  M.  Farniei 
voulait  prouver  sa  tendresse  à  sa  femme  ; 
^|rae  Farnier  le  repoussait.  Elle  craignait  pour 
ses  frisures  ;  le  photographe  venait  le  lende- 
main ! 

Et  ce  fut  la  première  journée  du  ménage  à 
Paris. 


m 

DEVANT  L'OBJECTIF 

Le  lendemain  matin  à  neuf  heures,  M"**  Far- 
nier  était  sous  les  armes.  Son  premier  soin, 
en  se  levant,  avait  été  de  vérifier  le  mouve- 
ment de  ses  boucles.  Un  peignoir,  beaucoup 
trop  léger  pour  la  saison,  l'enveloppait;  on  dut 
faire  du  feu;  M.  Farnier  le  déplora,  car  on  était 
le  quinze  avril.  Intuitive,  la  jeune  femme 
avait  envoyé  son  mari  acheter  une  gerbe  de 
lilas,  puis  elle  avait  réclamé  et  obtenu  de 
l'hôtel  un  vase.  Ce  feu  flambant  et  les  fleurs 
élcgantisaient  un  peu  la  banalité  de  la  cham- 
bre. M"^  Farnier  avait  mis,  puis  retiré  ses 
bagues;  tant  de  parures  eût  été  bourgeois.  Un 
coup  d'œil  à  la  haute  glace  tachée  de  l'appar- 
tement la  rassurait.  Un  nuage  de  veloutine, 
un  soupçon  de  rouge  aux  lèvres  et  une  ombre 


42  MAISON    POUR    DAMES 

de  kohl  entre  les  cils  la  rendaient  vraiment 
désirable.  La  veille,  pendant  l'absence  de  son 
mari,  Emma  avait  sauté  en  fiacre  et  avait 
dévalisé  la  parfumerie  du  «  Bon  Marché  ». 

A  dix  heures,  le  garçon  venait  avertir  que 
le  photographe  était  en  bas  au  salon,  et  atten- 
dait le  bon  plaisir  de  M""^  Farnier;  il  remettait 
aussi  une  carte  :  «  Monsieur  Robert  Evimore, 
photographe  d'art.  »  —  «  C'est  lui,  vas  le  rece- 
voir, faisait  la  jeune  femme  à  son  mari;  tu  le 
feras  monter  ici.  » 

M.  Farnier  s'exécutait. 

M.  Robert  Evimore  était  un  long  jeune 
homme  blond,  qu'une  évidente  ressemblance 
avec  le  Nazaréen  destinait  aux  carrières 
artistes.  Du  Christ  il  avait  les  longs  yeux 
bleus  cillés  de  noir,  les  lourds  cheveux  ondes 
et  la  maigreur  transparente.  Cette  ressem- 
blance était  peut-être  un  peu  travaillée,  car 
un  savant  coup  de  fer  avait  certainement 
divisé  sa  barbe  en  deux  peintes.  Un  complet 
bleu  violet  moulait  sa  sveltesse  ;  une  cravate 
rose  saumon  éclairait  sa  pâleur.  «  Madame 


DEVANT    L  OBJECTIF  43 

Florise  d'Ellébreuse,  faisait-il,  courbé  en 
deux  sur  le  seuil,  je  suis  envoyé  par  le  Lmi- 
rier...  —  Je  sais,  monsieur,  daignez  donc 
vous  asseoir.  »  Et  la  jeune  femme  poussait  un 
siège  ;  M.  Evimore  l'indiquait  au  chasseur 
galonné  qui  l'accompagnait,  chargé  d'un  im- 
mense carton;  il  allait  et  venait  dans  l'appar- 
tement, inspectant  les  boiseries  et  les  hautes 
fenêtres,  cherchant  un  point  de  repaire  pour 
sa  vision  :  «  Oui,  ces  fenêtres  !  la  vue  est 
admirable,  le  Louvre,  la  Seine,  monologuait- 
il  en  arrondissant  les  doigts;  et  puis,  contre 
cette  console,  en  y  mettant  le  vase,  avec  un 
faux  jour...  »  Et  il  déplaçait  la  gerbe  de  lilas. 
jyjme  Parnier  le  regardait  dans  une  stupeur  : 
«  Oh!  ne  vous  inquiétez  pas,  madame,  c'est 
pour  ma  mise  au  point,  je  cherche.  Le  point 
de  repaire  est  tout,  en  photographie.  — Vous 
aller  me  photographier  ici?  —  Sans  doute.  Il 
faut  profiter  de  cette  vue,  et  puis  l'apparte- 
ment a  du  style  ;  c'est  très  province,  très 
faubourg.  »  M.  Farnier  croyait  devoir  inter- 
venir :  «  Nous  avons  apporté-toute  une  série 


44  MAISON    POUR    DAMES 

de  photographies,  notre  alhum;  et,  dans  notre 
album...  »  M.  Robert  levait  la  main  :  «  Inu- 
tile. Les  publications  comme  le  Laurier  d'Or, 
Fémina,  la  Vie  heureuse  sont  très  spéciales  ; 
il  faut  que  les  photographies  reproduites  im- 
pressionnent et  charment  le  public.  C'est 
notre  affaire,  une  affaire  de  métier  et  surtout 
d'habitude.  Oh!  ne  vous  préoccupez  do  rien; 
tout  mon  attirail  est  en  bas,  il  était  inutile  de 
le  faire  monter  ici  si  l'appartement  ne  s'y 
prêtait  pas;  j'ai  tenu  à  voir,  à  m'assurer 
d'avance.  Allez,  Wilhem  !  »  Le  chasseur 
s'éclipsait.  «  D'ailleurs,  nous  en  ferons  d'au- 
tres en  plein  air.  M™^  d'EUébreuse  est  d'Avi- 
gnon? —  De  Toulon,  rectifiait  M.  Farnier, 
mais  nous  habitons  Avignon.  —  Toulon, 
Avignon!  s'exclamait  le  photographe,  à 
merveille  !  Paysages  décoratifs  et  suggestifs  ! 
Toulon!  la  rade,  les  promontoirs,  le  cap 
Brun,  les  souvenirs  de  Bonaparte.  Avignon, 
le  château  des  Papes,  le  Dôme,  Saint- Agricole 
où  Pétrarque  rencontra  Laure,  tout  le  moyen 
âge  pontifical  et  religieux  !  Oh  !  nous  ferons 


DEVANT    L  OBJECTIF  45 

de  très,  très  belles  choses.  Oh  !  ce  ne  sera 
qu'une  affaire  de  superposition.  »  Emile  et 
Emma  échangeaient  des  regards  inquiets. 
M.  Evimore  daignait  enfin  remarquer  leur 
ahurissement  :  —  «  Je  vous  demande  pardon, 
je  suis  mon  idée,  sans  me  préoccuper  de... 
C'est  que  je  cherche  à  tirer  parti  de  tout  ce 
que  je  vois  et  de  tout  ce  que  vous  me  dites.  » 
«  Les  albums?  »  demandait-il  au  chasseur  qui 
avait  reparu,  portant  un  objectif  et  tout  un 
attirail  de  photographe. 

M.  Robert  étalait  les  albums  sur  la  table; 
c'étaient  des  collections  de  journaux  illustrés; 
M.  et  M""*  Farnier  comprenaient  de  moins  en 
moins.  M.  Robert  les  faisait  asseoir  à  côté  de 
lui,  monsieur  à  droite,  madame  à  gauche  : 
«  Nous  allons  feuilleter  ces  Revues,  ce  qui 
nous  évitera  un  tas  d'explications.  Ces  Illus- 
trés sont  tous  consacrés  à  la  gloire  de  la 
femme,  la  femme  peintre,  la  femme  artiste, 
la  femme  sculpteur,  la  femme  auteur.  Fc'mina 
a  tenu  longtemps  le  record,  le  Laurier  d'Or 
est  en  train  de  le  supplanter  ;  Fémina  a  eu 

3. 


46  MAISON    POUR    DAMES 

des  trouvailles  de  génie.  Je  vais  vous  les  faire 
admirer  et  vous  comprendrez  alors  ce  que  je 
veux  de  vous  ;  car  il  n'y  a  pas  que  les  photo- 
graphies, il  y  a  le  texte  qui  les  accompagne, 
et  c'est  de  la  parfaite  harmonie  du  texte  et  du 
portrait  que  naissent  l'intérêt  et  l'imprévu 
qui  passionnent  l'opinion.  Tenez  dans  ce 
numéro,  par  exemple,  cet  article  intitulé  : 
Que  Font-elles'^.  Article  consacré  à  des  femmes 
de  lettres  célèbres  et  déjà  mûres.  Cette  belle 
dame  poudrée  aux  allures  de  marquise;  Sa 
Majesté  la  reine  de  Roumanie,  Carmen  Sylva. 
Que  dites-vous  de  ce  texte  :  S.  M.  la  Reine  de 
Roumanie,  Cannen  Sylva...  Ecrit  en  ce  mo- 
ment le  livret  cCiin  opéra  dont  la  musique  sera 
composée  par  le  Jeune  Florizel,  un  petit  musi- 
cien de  treize  ans,  dont  le  talent  s'affirme  déjà 
considérable...  Ce  petit  Florizel  est-il  assez 
cour  d'Allemagne,  principauté  des  Balkans 
et  xviii*  siècle?  On  dirait  une  page  de  la  vie 
de  la  grande  Catherine.  Cette  femme  à  figure 
expressive,  coiffée  d'un  tricorne  de  cour  est 
M™"  Séverine.  Il  nous  importe  peu  de  savoir 


DEVANT    L  OBJECTIF  47 

qu'elle  prépare,  à  Pierrcfonds,  un  roman 
populaire.  M™^  Daniel  Lesueur,  sur  la  place 
Saint-Marc,  à  Venise,  entourée  de  pigeons,  a 
la  banalité  d'une  carte  postale  ;  la  Force  du 
passé,  le  roman  qu'elle  prépare,  perd  tout  in- 
térêt par  le  déjà  vu  du  décor.  Cette  jeune 
femme,  assise  sur  un  banc  de  jardin  avec  un 
joli  enfant,  debout,  appuyé  contre  elle,  nous 
charme  et  nous  intrigue  au  contraire  par  sa 
touchante  attitude  ;  et  puis  la  discrétion  de  la 
réclame  :  Madame  Gabrielle  Rêvai  prépare 
deux  volumes  à  Aix-les-Bains.  C'est  discret 
comme  un  bouquet  de  violettes.  »  Cette  lon- 
gue femme  au  visage  étroit  de  Luini,  debout 
contre  un  massif  d'azalées,  se  recommande 
surtout  par  la  maestria  de  la  pose  car  le  texte 
est  insignitiant  :  M^""  J.  Marni  prépare  une 
grande  féerie,  une  comédie  :  les  Pacifiques. 
M.  Robert  avait  tourné  la  page  :  «  Voyez  au 
verso.  M'^'^de  Peyrebrune nous  informe  qu'elle 
passe  ses  étés  à  Biarritz  et  y  peint  au  milieu  des 
rochers.  Ce  texte  égare  l'opinion,  c'est  une 
femme  auteur  et  non  une  femme  peintre.  Il 


48  MAISON    POUR    DAMES 

n'y  a  donc  à  retenir  dans  ces  trois  pages 
que  la  reine  de  Roumanie  et  M"""  Gnbrielle 
Réval;  mais  tout  cela  est  approximatif,  puis- 
qu'il s'agit  de  femmes  connues  et  que  vous 
êtes  à  connaître.  C'est  de  votre  passé  et  de 
votre  présent  qu'il  faut  informer  le  public. 
Ces  dames  appartiennent  déjà  à  l'avenir. 
Vous  saisissez,  n'est-ce  pas?  » 

Le  jeune  homme  avait  atteint  un  autre  feuil- 
let de  l'album  :  «  Prêtez  toute  votre  attention  à 
ces  pages  intitulées  :  Ménages  d'artistes.  Le 
public  est  très  friand  de  l'intimité  de  ses  gloi- 
res. Je  suis  très  fier  de  ce  numéro,  car  j'y  ai 
collaboré.   J'étais  alors  attaché  à  Fémina.  » 

^jme  Parnier  contemplait  de  tous  ses  yeux 
une  longue  jeune  femme  à  la  physionomie 
de  langueur,  debout  sur  les  degrés  d'un  esca- 
lier de  jardin.  La  lourde  retombée  de  sa  robe 
noire,  répandue  sur  les  marches,  sa  minceur 
et  la  tristesse  de  son  attitude  la  désignaient 
comme  une  créature  d'élite;  des  mimosas, 
jaillis  on  ne  sait  d'où,  l'emprisonnaient  d'une 
mouvante  guirlande. 


DEVANT    L  OBJECTIF  49 

a  M"""^  Edmond  RosLand,  faisait  M.  Robert, 
lisez  le  texte,  il  est  admirable  :  —  1/*""  Edmond 
Rostand,  exquiscment  poète,  s'est  faite,  main- 
tenant, la  Muse  exquise  de  son  jnari.  Ce  joli 
homme  au  front  de  génie,  à  la  tète  pensive, 
est  le  mari.  Son  texte  est  parfait  :  —  M.  Ed- 
mond Rostand,  toujours  insatisfait,  recherche 
les  encouragements  de  M'^"  Rostand,  qui 
entoure  son  mari  de  mille  sollicitudes.  C'est 
la  réclame  cubique.  Ce  couple,  penché  sur  un 
manuscrit,  est  le  ménage  Catulle  Mendès.  Je 
me  suis  opposé  de  toutes  mes  forces  à  cette 
attitude;  elle  donne  au  mari,  comme  à  la 
femme,  un  caractère  trop  bourgeois.  Le  texte 
vaut  la  photographie  :  M.  et  M"^  Catulle 
Mendès.  —  Sont  de  grands  travailleurs.  S'ils 
ne  collaborent  jamais  effectivement  au  même 
ouvrage,  ils  se  consultent  réciproquement  sur 
tout  ce  qu'ils  font,  et  l'un  nest  véritablement 
satisfait  de  sa  besogne  que  si  l'autre  l'ap- 
prouve. Le  public  n'aime  pas  les  ménages  si 
unis.  Cette  intimité  rappelle,  il  est  vrai,  Plii- 
lémon  et  Baucis,   mais  fait   songer  aussi  à 


50  MAISON    POUR    DAMES 

M.  et  M""'  Denis,  La  photographie  et  le  texte 
du  ménage  Dorchain  sont  un  chef-d'œuvre  : 
il/,  et  M"^"  Dorchain  vivetit  très  simjylement 
parmi  de  belles  œucres  d'art.  Le  texte  et  la 
photographie  sont  de  moi.  Je  ne  vous  parle 
pas  de  M.  et  M™*  Henri  de  Régnier.  Tout  ce 
que  font  ceux-là  est  si  discret  que  ça  ne  dépasse 
pas  la  rampe.  C'est  une  élégance.  » 

«  —  Oh  !  mais  rien  de  plus  facile,  alors, 
s'exclamait  M""^  Farnier  ;  cela  va  être  char- 
mant de  nous  photographier,  Emile  et  moi  !  » 
M.  Robert  arrêtait  ce  bel  élan  :  «  Ah  !  distin- 
guons, madame,  il  s'agit,  ici,  de  ménages 
d'artistes.  MM.  Rostand,  Catulle  Mendès,  Dor- 
chain, Henri  de  Régnier  sont  des  poètes,  des 
écrivains  connus.  M.  Farnier  est  fonction- 
naire, sa  photographie  n'aurait  aucune  raison 
d'être,  aucune  saveur.  Ce  n'est  pas  la  femme 
c'est  le  mari  qui  fait  le  ménage  d'artistes. 
Florise  d'EUébreuse  a  beau  être  un  déli- 
cieux poète,  son  intérieur  sera  toujours  un 
intérieur  bourgeois.  Y  évoquer  la  présence 
de    M.    Farnier  serait   dangereux;   M.   Far- 


DEVAM    L  OBJECTIF  51 

nier   ne    sera    jamais    que    le    mari    de    la 
Reine.  » 

Emile  trouvait  que  M.  Evimore  allait  un 
peu  loin;  il  se  rebiffait  :  «  Oh  !  je  vous  en 
prie,  ne  prenez  pas  ce  que  je  dis  au  pied  de  la 
lettre,  s'exclamait  M.  Robert,  j'exagère  à  des- 
sein pour  vous  faire  comprendre.  Il  y  a  mieux 
que  l'harmonie  du  texte  et  de  la  photographie 
pour  surexciter  le  public,  il  y  a  l'antithèse  de 
ce  texte  avec  le  personnage  que  s'imagine 
l'opinion.  Une  légende  veut  les  artistes  viveurs 
altérés  d'émotions  violentes  et  s'agitant  dans 
le  désordre  et  la  passion.  On  les  représente 
dans  des  intérieurs  d'étude  et  de  calme,  la 
chose  est  très,  très  forte...  Dé  même  pour  ce 
numéro,  que  je  ne  fais  que  vous  soumettre, 
à  titre  de  renseignement  :  Artistes  parisiennes 
en  vacances.  Où  vont-elles  ?  On  croit,  généra- 
lement, les  actrices  dépensières,  affolées  de 
plaisirs  et  brûlées  dans  la  vie  des  ardeurs 
outrancières  qu'elles  incarnent  au  théâtre. 
Admirez  l'antithèse.  Cette  jeune  femme,  s'at- 
tardant,  en  large  capeline  de  jardin,  au  ber- 


52  MAISON    POUR    DAMES 

cernent  d'un  rocking-chair  et  là,  dans  l'om- 
bre feuillue  d'un  parc,  s'amusantà  câliner  un 
chien,  c'est  M""  Segond-Weber,  l'étoile  de 
rOdéon,  aujourd'hui  sociétaire  :  —  M""^  Se- 
cond-Weber,  dans  sa  propriété,  sur  les  bords  de 
la  Marne,  se  repose  des  fatigues  du  théâtre  en 
élevant  des  bêtes,  —  des  chiens,  des  oiseaux, 
des  tapins  et  des  poules.  Eh  bien,  le  public  est 
ravi  d'apprendre  qu'une  tragédienne  de  la 
valeur  de  M""*  Segond-Weber,  au  lieu  de  poi- 
gnarder et  d'empoisonner  les  gens  et  de  se 
consumer  d'amour,  comme  Camille,  Lucrèce 
Borgia  et  Marie  Tudor,  se  consacre,  dans  la 
vi^  réelle,  à  l'élevage  des  poules  et  des 
lapins.  Cette  belle  personne,  campée  au  pied 
d'une  meule  de  foin,  avec,  à  la  main,  un 
râteau  de  faneuse,  est  M"^  Marthe  Régnier,  à 
Bois-le-Roi  :  Retour  de  Londres  et  fixée  pour 
quelques  jours  à  la  campagne,  elle  partage 
son  te7nps  entre  l'automobile,  l'équilation  et  le 
travail  des  champs.  Rien  de  bien  saillant, 
comme  vous  voyez.  Le  souci  du  sport  gâte 
un  peu  ces  vacances-là.  La  photographie  du 


DEVANT    L  OBJECTIF  o3 

dessous,  trop  noire  et  mal  réussie,  représente 
W  Berthe  Bady  à  Forges-les-Eaux  :  M"'  Ber- 
the  Bady  se  prépare  aux  fatigues  de  la  sai- 
son prochaine,  dont  elle  sera  une  des  étoiles 
les  plus  recherchées  (la  phrase  est  maladroite), 
en  pratiquant  des  sports  un  peu  rudi?7ientaires, 
le  canot  à  rames  et  la  projnenade  à  âne. 

«  Quant  à  celle-ci...  (M.  Robert  désignait, 
allongée  dans  l'herbe  haute  d'une  prairie,  une 
longue  forme  blanche  enroulée,  tirebouchon- 
née  plutôt  dans  les  plis  compliqués  d'une 
tunique  d'ange  ou  d'une  chemise  de  nuit  de 
l'espèce  d'abat-jour  en  mousseline,  dont  s'om- 
brageait le  profil  de  la  femme  étendue  là, 
dans  un  abandon  prétentieux  et  voulu,  fei- 
gnant de  lire  ou  lisant,  et  M"^  Farnier  s'éton- 
nait. M.  Robert  scandait  la  légende  :  M"* 
Georgette  Leblanc,  a  Cruchet-Saint-Siméon. 
—  J/""^  Georgette  Leblanc  unit,  dans  sa  dis- 
traction de  vacances,  la  simplicité'  de  la  vie 
rustique  aux  difficultés  de  la  vie  littéraire... 
Il  eût  mieux  valu,  peut-être,  ne  pas  parler  de 
simplicité,   déclarait    M.    Robert,    d'un    ton 


*54  MAISON    POUR   DAMES 

bref...  En  somme,  la  palme  de  ces  pages 
demeure  àM"*"  Piérat...  i¥"*  Piérat,  à  Bougi- 
val  emploie  ses  loisirs  à  coudre  et  à  broder  de 
délicats  otivrages  de  lingerie.  Regardez,  ma- 
dame et  monsieur.  La  pose  est  charmante, 
d'un  naturel  exquis,  et  M"^  Piérat  est  une  des 
plus  jeunes  et  des  plus  talentueuses  pension- 
naires de  M.  Claretie.  Elle  a  mis  dans  le 
mille.  Ceci  pour  vous  prouver...  —  et  M.  Ro- 
bert fermait  la  livraison  —  que  le  public  est 
un  grand  enfant,  épris  surtout  d'imprévu.  Il 
est  ravi  d'apprendre  que  ses  artistes  préférées 
ont  des  goûts  de  petites  bourgeoises,  mais  ce 
qui  le  ravit  dans  une  tragédienne  et  une 
éloile  de  comédie,  le  décevrait  en  vous.  11 
exige  plus  d'envolée  de  ses  poétesses,  et  nous 
avons  là  le  modèle  du  genre  ». 

Et  le  photographe  atteignait  une  autre 
publication. 

Illa  feuilletait  lentement,  il  y  eut  un  silence  : 
«  Ça,  c'est  le  nec  plus  ultra  du  genre.  On 
ne  peut  pas  aller  plus  loin,  on  ne  peut  pas 
faire  mieux,   et  ce  n'est  pas  Fémina  qui  en 


DEVANT    l'objectif  53 

tient  le  record,  mais  la  Vie  heureuse.  Et 
notez  qu'il  s'agit  d'une  poétesse,  d'une  écri- 
vain comme  vous. 

«  M°^  Lucie  Delarue-Mardrus.  Vous  ne 
pouvez  ignorer  ce  nom!  M"°  Lucie  Mardrus, 
M'"^  de  Montgomery  et  M""^  de  Noailles  sont 
actuellement  les  trois  premières  poétesses  de 
France.  Vous  allez  bientôt,  être  la  quatrième 
madame.  Non  seulement  M"^  Lucie  Mardrus  a 
du  génie,  mais  elle  a  Ir.  chance  d'avoi.r  pour 
mari  un  érudit  et  un  voyageur  doublé  du 
plus  rare  écrivain.  Auteur  de  la  plus  belle 
traduction  des  Mille  et  une  miils^  M.  Mardrus 
a  préparé  une  traduction  du  Coran  et  vient 
dètre  commissionné  par  le  gouvernement  à 
travers  l'Algérie  et  la  Tunisie  pour  recueillir 
les  documents  nécessaires  à  son  œuvre. 
M.  Mardrus  a  emmené  avec  lui  sa  jeune 
femme.  Non  seulement  M""  Lucie  Mardrus  a 
eu  la  chance  de  parcourir  et  de  visiter  le 
plus  beau  pays  du  monde,  mais  son  mari  a  eu 
la  géniale  idée  de  la  kodachquer  dans  les  sites 
les  plus   imprévus  et  les  costumes   les  plus 


56  MAISON    POUR   DAMES 

captivants.  Le  numéro,  dont  je  vous  fais  les 
honneurs,  est  consacré  aux  voyages  de 
jyjme  Mardrus  à  travers  la  Haute- Afrique.  Au 
point  de  vue  public,  c'est  la  plus  admirable 
réclame.  Vous  me  suivez,  n'est-ce  pas?  Je 
vous  fais  grâce  du  médaillon.  M"^  Lucie  Mar- 
drus  a  un  très  joli  profil,  mais  moins  joli  que 
le  vôtre,  madame.  Examinez,  à  gauche,  ce 
jeune  boy  à  cheval,  la  tête  auréolée  d'un 
grand  feutre  boer.  Bien  en  selle  et  droite  sur 
les  élriers,  cravatée  de  haut  sur  un  col  carcan, 
c'est  M"""  Lucie  Mardrus  elle-même.  Le  texte 
est  explicite  :  Montée  comme  un  garçon  sur 
un  cheval  arabe,  svelte  et  fine,  cette  jeune 
femme  qui  rêve  d'explorer  V Arabie,  chevauche 
devant  les  horizons  infinis  du  désert.  Ce  jeune 
homme  la  cigarette  aux  lèvres,  le  poing  sur 
la  hanche,  guêtre  de  cuir  fauve  et  pantalonné 
de  velours,  est  encore  M"'^  Lucie  Mardrus, 
Comment  voulez-vous  que  le  lecteur  résiste 
à  un  travesti  aussi  suggestif?  Plus  bas,  nous 
retrouvons  la  jeune  femme  vêtue  d'une  lon- 
gue tunique,   debout  contre  une  balustrade 


DEVANT    L  OBJECTIF  57 

qui  domine  le  désert.  Ici,  le  texte  est  un 
chef-d'œuvre  :  Sur  la  colline  de  Byrsa,  qui 
fut  la  citadelle  de  Carthage,  devant  le  pay- 
sage désolé  où  frémissent  quelques  oliviers^  la 
jeune  femme,  ayant  repris  la  longue  robe  des 
Muscs,  met  sur  ces  ruines  la  grâce  du  génie 
vivant.  Il  n'y  a  rien  à  ajouter  à  cela...  Je  vous 
fi  il  grâce  de  la  photographie  oii  M""*  Mardrus 
est  reproduite  dans  les  jardins  de  la  Marsa, 
causant  avec  la  princesse  Nazeli.  En  Tunisie, 
toutes  les  étrangères  démarque  sont  admises 
auprès  des  princesses  beylicales  ;  je  vous  fais 
grâce  du  cul-de-lampe  où  la  poétesse  nous  est 
montrée  causant  avec  son  mari  en  zouave.  En 
Afrique  qui  est-ce  qui  n'a  pas  un  zouave  ou  un 
spahi  dans  sa  vie?  mais  le  cliché  où  s'affirme 
le  génie  de  ce  mari  bon  organisateur  de  la 
cloire  de  sa  femme,  c'est  celui  du  milieu  de  la 
page.  Admirez  ce  jeune  garçon  assis,  les  jam- 
bes croisées  dans  les  racines  d'un  arbre.  Le 
complet  kaki  de  nos  coloniaux  l'étoffe  et  l'af- 
fine à  la  fois;  un  passe-montagne,  savam- 
ment ramené  sur  les  yeux,  le  coiffe  d'une  tiare 


o8  MAISON    POUR    DAMES 

de  sphinx.  C'est  presque  un  portrait  de  Maître  ; 
la  légende  est  digne  du  portrait  :  Les  monta- 
gnes de  la  Kroumirie,  i^rolongeant  leurs  j)lans 
étages,  sont  couvei^tes  d'une  double  végétation 
où  la  haute  futaie  des  -pays  du  hord  se  mêle 
aux  arbustes  quia.i)nent  le  soleil,  à  F  arbousier 
et  à  Vazérolier.  M'^^  Delarue-Mardrus,  au 
cours  d'une  chevauchée^  se  repose  ici,  sous  un 
chêne  2ee;i.  Remarquez,  le  chêne  zéen  est  tout  ! 
ah  !  ce  chêne  zéen,  quelle  trouvaille  !  quel 
coup  de  maître,  oh  !  ce  chêne  zéen  !  » 

M.  Robert  s'était  levé,  transporté  d'enthou- 
siasme. 11  se  tournait  vers  le  couple  :  «  Voilà, 
il  faudrait  trouver  pour  vous  quelque  chose 
d'analogue,  madame  ;  mais  voilà,  je  cherche 
et  je  ne  trouve  pas.  » 

Emile  et  Emnia  ne  trouvaient  pas  non  plus  ; 
le  ménage  était  perplexe.  Une  angoisse  et 
une  stupeur  les  figeaient.  Si  la  gloire  était  à 
ce  prix,  lalutte  devenait  impossible.  Comment 
entrer  en  lice  avec  des  existences  aussi  mou- 
vementées"? M"*"  Farnier  n'avait  jamais  par- 
couru la  Kroumirie  et  les  sables  du  désert  ; 


DEVANT    L  OBJECTIF  59 

^|me  Parnier  n'avait  jamais  chevauché,  traves- 
tie en  garçon,  sur  les  routes  de  la  Haule- 
Afrique  ;  elle  n'avait  jamais  chaussé  de  guêtres 
d'homme,  et  coilTé  le  chapeau  boer.  Revêtue 
de  la  longue  robe  des  Muses,  elle  n'avait 
jamais  rêvé  dans  les  oliviers  de  la  Byrsa,  pas 
même  devant  ceux  de  la  vallée  du  Rhône  ! 
M.  Farnier  n'avait  servi  ni  dans  les  zouaves 
ni  dans  les  spahis  ;  elle  n'avait  pas  de  prin- 
cesse beylicale  dans  sa  vie  ;  elle  ne  s'était 
jamais  reposée  sous  un  chêi;o  zéen  !  Un  im- 
mense découragement  dévastait  son  joli 
visage. 

M.  Robert  avait  pitié  :  «  Qu'à  cela  ne  tienne! 
nous  trouverons  quelque  chose.  Et  d'abord, 
je  vais  vous  photographier.  — Tout  de  suite? 
—  Mais  oui,  mais  oui.  Cet  appartement  a  du 
style  et  le  jour  est  bon.  »  M.  Evimore  voulait 
profiter  de  l'expression  de  mélancolie,  dont 
venaient  dô  se  poétiser  les  traits  de  son  mo- 
dèle. Il  ne  laissait  pas  M""^  Farnier  se  repren- 
dre; il  ôtait  lui-même  les  rideaux  de  vitrage 
d'une  des  hautes  fenêtres  et  campait  la  jeune 


60  MAISON    POUR    DAMES 

femme  contre,  debout,  une  tempe  appuyée  à 
la  vitre,  la  silhouette  bien  en  valeur  sur  le 
ciel  et  les  toits  entrevus  du  Louvre.  D'une 
main  familière  il  faisait  bomber  en  deux  ban- 
deaux flous  les  boucles  défrisées  de  Florise  et 
inclinait  un  peu  cette  tête  charmante.  La 
lumière  frisante  du  dehors  en  affinait  encore 
le  profil  perdu.  M"""  Farnier  donnait  deux  fois 
la  pose,  et  puis  ce  fut  une  troisième  attitude. 
M.  Robert  conduisait  la  jeune  femme  auprès 
de  la  console,  et,  toujours  debout  et  la  tête 
penchée,  lui  faisait  arranger  la  haute  gerbe  de 
lilas  blanc  dans  son  vase  :  la  pose  était  tout 
à  fait  exquise. 

D'un  doigt  expert,  M.  Robert  avait  échancré 
l'ouverture  du  corsage  et  dégagé  la  ligne  du 
cou.  M""*  Farnier  avait  une  si  jolie  nuque,  il 
fallait  qu'on  la  vît.  Il  fit  mieux  ou  pis.  S'em- 
parant  d'une  paire  de  ciseaux  qui  traînait  sur 
une  table,  en  cinq  sec,  avant  qu'Emma  eût  le 
temps  de  protester,  il  décousait  les  manches 
de  sa  robe  et  les  relevait  jusqu'au-dessus  du 
coude.  M.   Farnier,   qui  assistait,  énervé,  à 


DEVANT    L  OBJECTIF  61 

toutes  ces  familiarités,  croyait,  cette  fois, 
devoir  intervenir  :  —  «  Mais,  monsieur,  il  y 
a  des  bornes  !  »  Emma  l'arrêtait  d'un  coup 
d'œil.  Robert  faisait  pour  le  mieux,  il  fallait 
le  laisser  faire.  Le  photographe  prenait  trois 
poses  de  la  dame  au  vase  :  «  Je  vous  soumet- 
trai les  épreuves  après-demain.  C'est  très 
bien  venu  ;  vous  serez  contente  »,  et,  pendant 
que  le  chasseur  réemballait  tout  l'attirail  : 
Pour  les  poses  en  plein  airs  il  en  faudra  bien 
trois  ;  nous  prendrons  jour  le  plus  tôt  possible. 
—  Comment,  de  plein  air?  M.  Farnier  s'éru- 
pait  :  «  Mais  oui,  nous  allons  faire  madame 
devant  la  rade  de  Toulon,  et  puis  à  Ville- 
neuve-les- Avignon.  C'est  une  aubaine  que  le 
décor  de  ces  deux  villes.  —  Mais  comment, 
puisque  nous  sommes  à  Paris  ?  discutait  ce 
mari  tatillon.  —  Oh  !  ne  vous  préoccupez 
pas,  c'est  notre  affaire:  c'est  un  jeu  d'enfant. 
Il  suffira  que  madame  vienne  poser  devant  un 
grand  espace,  la  terrasse  de  Bellevue  ou  de 
Saint-Germain,  le  parc  de  Saint-Cloud  peut- 
être.  —  Mais...  —  Un  jeu  d'enfant,  vous  dis- 

4 


62  MAISON    POUR    DAMES 

je.  Nous  procédons  par  superpositions...  lime 
reste  à  vous  remercier,  madame.  »  Et  M.  Ro- 
bert prenait  congé. 

Les  deux  époux  se  regardaient  ahuris. 


iv 

POUR  RÉUSSIR  ! 

Après  le  dcjeiiner,  M.  Farnier  consulta,  à 
la  quatrième  pag^e  du  journal,  le  programme 
des  spectacles  et  proposa  un  tour  en  voiture 
au  Bois  ;  Emma  accepta  avec  joie  la  proposi- 
tion d'une  soirée  au  théâtre,  mais  déclina  la 
promenade.  Elle  voulait  courir  les  grands 
magasins,  visiter  les  expositions  du  Louvre  et 
des  Trois-Quartiers  pour  se  renseigner  sur  la 
mode.  M.  Farnier  haussait  les  épaules:  elle 
verrait  la  mode  bien  mieux  au  Bois  que  par- 
tout ailleurs  ;  le  Bois,  les  Acacias  surtout, 
étaient  le  rendez-vous  de  toutes  les  élégances, 
c'était  là  que  paradaient  et  se  rencontraient 
les  plus  jolies  femmes  de  Paris.  Emma  trouva, 
pour  une  fois,  que  son  mari  avait  raison  ;  elle 
consentait    à  la   promenade,  mais  à  quatre 


64  MAISON   POUR    DAMES 

heures  ;  le  défilé  ne  commençait  pas  avant. 
Pour  la  soirée,  Florise  d'EUébreuse  se  réser- 
vait de  choisir  le  théâtre  ;  elle  voulait  un 
théâtre  du  boulevard,  suivi  par  un  public 
mondain,  où  elle  pût  rencontrer  des  femmes 
vraiment  mises  et  se  renseigner  sur  les  robes. 
Elle  en  avait  trois  à  commander  !  Elle  vou- 
lait au  programme  une  pièce  moderne,  car 
les  toilettes  des  artistes  pouvaient  lui  être, 
aussi,  d'un  précieux  renseignement.  M.  Far- 
nier  écoutait  avec  stupeur  et  acceptait  les 
volontés  de  sa  femme  ;  c'était,  en  somme,  sa 
carrière  à  elle,  qui  se  décidait. 

En  rentrant,  à  six  heures,  le  ménage  trou- 
vait à  l'hôtel  un  télégramme  et  un  chasseur  du 
Laurier  cl  Or,  porteur  d'une  lettre  :  elle  était 
de  M.  de  Farenbourg.  L'aimable  directeur  rap- 
pelait à  ses  invités  qu'il  comptait  absolument 
sur  eux  pour  dîner,  le  lendemain,  chez  Pail- 
lard ;  son  automobile  viendrait  les  prendre  le 
soir  à  huit  heures.  L'enveloppe  contenait,  en 
plus,  un  pli  cacheté  à  l'adresse  de  Florise 
d'EUébreuse  :  la  jeune  femme  y  trouvait  un 


POUR  Réussir!  65 

billet  de  mille  francs  avec  la  carte  de  M.  de 
Farenbourg.  C'était  la  bourse  de  voyage  pro- 
mise ù  la  lauréate  hors  concours.  M"*  Farnicr 
répondait  immédiatement,  et  de  sa  belle 
encre,  à  ce  directeur  magnifique,  et  dans  le 
bureau  même  de  l'hôtel. 

Le  télégramme  était  de  M.  Evimore  ;  l'ar- 
tiste demandait  à  la  jeune  femme  une  heure 
desajournée  du  lendemain;  il  était  urgent 
d'arrêter  le  jour  des  poses  en  plein  air,  il  fal- 
lait aussi  convenir  du  costume  à  adopter,  et 
M.  Evimore  demandait  humblement  à  M""^  Far- 
nier  de  vouloir  bien  lui  soumettre  sa  garde- 
robe  ;  rheure  de  la  jeune  femme  serait  la 
sienne.  M.  Evimore  avait  développé  les  clichés 
de  la  matinée,  ils  étaient  merveilleusement 
venus.  Avec  un  modèle  comme  elle,  il  était 
sûr  de  l'aire  de  belles  choses  et  il  mettait  res- 
pectueusement toute  sa  personne  à  ses 
pieds. 

Le  lendemain,  vers  six  heures  et  demie,  en 
entrant   chez   sa   femme,  M.  Farnier   ne   la 

4. 


66  MAISON    POUR    DAMES 

reconnaissait  pas.  Dans  la  chambre  violem- 
ment éclairée,  une  créature  de  luxe  et  de 
séduction  se  cambrait  devant  la  glace  d'une 
console  encombrée  de  bougies  allumées.  Ce 
teint  éblouissant,  ce  sourire  de  nacre  entre 
des  lèvres  touchées  de  fard,  ces  yeux  alan- 
guis  de  kohl  sous  le  casque  d'une  chevelure 
ramenée  sur  le  front  et  dégageant  toute  la 
ligne  de  la  nuque,  n'étaient  ni  le  teint,  ni  le 
sourire,  ni  les  yeux  d'Emma  ;  c'était  pourtant 
bien  elle.  La  gorge  de  la  jeune  femme  saillait 
aussi,  plus  provocante.  Le  Conservateur  des 
hypothèques  eut  un  vertige.  M"^  Farnier  avait 
la  poitrine  et  les  bras  nus  ;  sa  chair  laiteuse 
transparaissait  à  travers  les  mailles  nacrées 
d'un  boléro  de  jais  blanc.  La  jeune  femme 
avait  tout  le  haut  du  corps  comme  gainé  dans 
un  filet  de  givre. 

Un  sourire  énigmatique  aux  lèvres,  la  belle 
Emma  se  tournait  vers  son  mari  et  le  fixait 
d'un  œil  espiègle,  ses  doigts  maniaient  les 
branches  d'un  précieux  éventail. 

—  Gomment,   c'est  toi  !  »  Et  sa  phrase  se 


POUR   RÉUSSIll!  67 

perdait  dans  un  balbutiement  ;  le  fonction- 
naire venait  de  s'aviser  qu'Emma  avait  les 
pieds  gantés  de  bas  de  soie  à  jour  et  portait  au 
cou  un  collier  de  rubis  roses  étranger  à  son 
écrin  ;  il  venait,  il  est  vrai,  de  reconnaître  la 
robe  :  une  robe  de  moire  gris  perle  qu'il  avait 
toujours  connue  montante  et  qu'il  retrouvait 
décolletée  ;  il  arrachait  enfin  un  cri  de  sa 
gorge: 

—  Tu  ne  vas  pas  sortir  comme  ça  ?  —  Com- 
ment, comme  ça  !  suis-je  donc  si  ridicule  ? 
—  Mais  tu  es  nue  ;  tu  ne  te  vois  pas  ?  — 
Nue?  »  Et  Florise  d'Ellébreuse  avait  un  cabre- 
ment  de  jument  sous  l'éperon  :  —  Mais,  j'ai 
des  manches  qui  s'arrêtent  aux  coudes  et  j'ai 
un  gorgerin  de  jais.  —  C'est  de  la  folie,  nDus 
allons  au  théâtre,  ma  chère.  —  Justement. 
Hier  soir,  au  Vaudeville,  j'ai  observé  les  autres 
femmes  et  j'ai  étudié  les  avant-scènes  ;  nous 
sommes  en  loge,  mon  cher  ami,  et  il  faut 
bien  faire  honneur  à  M.  de  Farenbourg.  » 
Emile  était  ébranlé,  il  trouvait  sa  femme 
jolie,  trop  jolie  :  —  Mais  nous  dînons  au  res- 


68  MAISON    POUR    DAMES 

laurant,  ma  chère.  —  Mais  en  cabinet  parti- 
culier. M.  de  Farenbourg  est  trop  galant 
homme  pour  nous  inviter  dans  la  salle  com- 
mune. 

Florise  avait  réponse  à  tout.  Emile  ne  se 
tenait  pas  pour  battu  :  —  Et  vous  avez  mas- 
sacré votre  robe,  la  robe  de  notre  lendemain 
de  noce?  —  Ah  !  mon  Dieu,  parce  que  j'ai 
décousu  les  manches  et  échancré  un  peu  le 
corsage,  nous  rétablirons  tout  cela  à  Avignon. 

—  Avignon  !  plût  au  ciel  que  nous  ne  l'eus- 
sions jamais  quitté  !  Vous  avez  l'air  d'une 
cocotte  et  je  ne  vous  présenterai  jamais  ainsi 
à  mon  ami  de  Farenbourg.  —  Et  vous  aurez 
tort,  car  M.  de  Farenbourg  a  des  idées  tout 
autres  que  les  vôtres  et  me  trouvera  très  bien 
ainsi.  C'est  sur  les  conseils  de  M.  Evimore, 
qui  le  connaît,  que  j'ai  combiné  cette  toilette. 

—  Ah  !  comment  !  ce  monsieur  est  encore 
venu  ici  ?  —  Mais  oui,  vous  le  sjivez  bien. 
C'était  convenu  pour  arrêter  le  jour  de  mes 
poses  en  plein  air  et  choisir  les  costumes  et, 
comme  il  a  un  goût  exquis,  je  l'ai   consulté 


POUR  réussir!  69 

pour  ma  robe  de  ce  soir;  j'étais  assez  perplexe. 
C'est  lui  qui  m'a  conseillé  cette  demi-peau. 

—  Vous  dites  ?  —  Oui,  celte  demi-peau  et  ce 
boléro  de  jais  blanc  ;  cela  parisianise  un  peu 
le  côté  province  de  cette  moire  grise.  —  Et 
ces  bas  à  jour  et  ce  collier  de  rubis,  c'est 
aussi  ce  monsieur  qui  vous  les  a  conseilles  ? 

—  Parfaitement!  — Et  ce  maquillage?  —  Le 
maquillage  est  de  moi.  —  C'est  celui  d'une 
fille.  — Il  est  de  votre  goût.  Quand  vous  êtes 
entré,  vous  me  regardiez  avec  des  yeux...  Je 
vous  connais.  »  Emile  sentait  le  feu  lui  mon- 
ter au  visage.  L'impertinence  et  la  perspica- 
cité d'Emma  le  démontaient;  on  lui  avait 
changé  sa  femme  :  —  Et  ce  boléro,  et  ces  bas 
de  soie,  et  ce  collier,  c'est  ce  monsieur  qui  les 
a  payés  !  —  Vous  êtes  fou  !  les  mille  francs  du 
Laurier  d'Or,  ne  sont-ils  pas  à  moi?  Et  puis, 
tenez,  vous  êtes  un  grand  enfant,  faisait-elle 
en  lui  frôlant  la  joue  du  velin  de  son  éven- 
tail, les  bas  valent  quinze  francs,  les  rubis 
sont  faux  et  le  boléro  est  une  occasion,  un 
solde  du  Louvre.  Le   tout  ne  m'a  pas  coûté 


70  MAISON    POUR    DAMES 

deux  cents  francs.  —  A  payer  demain  matin, 
sans  doute  ?  —  Non,  c'est  déjà  fait.  —  Gom- 
ment? —  Avec  le  billet  de  cinq  cents  francs 
que  j'ai  soulevé  de  votre  portefeuille  quand 
vous  avez  changé  les  mille  francs,  hier  soir, 
au  bureau  de  l'hôtel.  »  M.  Farnier  était  atterré; 
non,  ce  n'était  plus  Emma.  Quel  vent  de  per- 
dition avait  passé  entre  eux  deux?  —  Et  cet 
éventail?  faisait  M.  Farnier,  s'avisant  du  tra- 
vail et  de  la  valeur  d'un  véritable  objet  de 
prix.  —  Ça,  c'est  un  cadeau,  faisait  minutieu- 
sement la  jeune  femme.  —  Et  de  qui?  » 
M.  Farnier  se  sentait  pâlir.  —  Mais  du  Laurier 
d'Or.  —  Du  Laurier,  ah  !  ça,  c'est  que  je  ne 
permets  pas  à  Farenbourg  de  vous  faire  des 
cadeaux  pareils.  —  Mais  le  cadeau  n'est  pas 
de  M.  de  Farenbourg.  Lisez  cette  lettre,  il  yen 
aune  autre  de  lui.  Celle-là  d'abord.  »  M.  Far- 
nier déchiffrait  avidement  un  bristol  nzur, 
timbré  d'un  large  cachet  argent. 

Madajïie, 
Permettez-vous  à  un  grand  admirateur.,  que 


POUR    REUSSIR 


dis-je,  à  lin  fanatique  de  votre  beau  talent,  de 
saluer  en  vous  un  lever  d'étoile  et  daignerez- 
vous  accepter,  en  hommage  d'une  ferveur  toute 
littéraire^  ce  bibelot  qui  naqitiin  mérite,  celui 
d'avoir  servi  jadis  à  M"""  de  Scvigné,  legs  d'un 
écrivain  de  race  à  un  écrivain  de  génie. 

Mon  ami,  M.  de  Farenbourg ,  m'affirme 
que  mon  âge  et  ma  situation  au  Laurier  d'Or 
me  permettent  la  hardiesse  de  ce  geste,  geste 
d'aïeul,  hélas!  vers  la  radieuse  jeunesse  qui 
fleurit  en  vous. 

Et  c'était  signé  :  Albert  Agrado. 

—  Mais  qu'est-ce  que  celui-là  ?  interrogeait 
Emile.  —  Lis  maintenant  ce  mot  de  ton  ami 
Henri. 

Madame,  écrivait  de  Farenbourg,  ne  vous 
alarmez,  ni  ne  vous  effarouchez,  je  vous  en 
prie,  ni  de  la  lettre,  ni  de  l'envoi  de  mon  ami 
Agrado,  C'est  im  vieil  original  et  un  vieil  ami 
du  Laurier  d'Or,  presque  le  fondateur  de  la 
maison.  Immensément  riche  et  épris  d'art  et 


72  MAISON    POUR    DAMES 

d'artistes,  fanatique  du  beau,  cest  lui  qui  a  eu 
ridée  de  notre  Revue  et  en  a  fourni  les  -pre- 
miers fonds  ;  cest  lui  qui^  il  y  a  cinq  ans, 
m'en  confia  la  direction,  le  Laurier  a  prospéré 
depuis.  Cest  lui  qui,  président  du  jury,  s'est 
enthousiasmé  de  votre  poème  et  a  exigé  la 
mention  hors  concours.  Il  brûle  de  connaître 
Florise  d'Ellébreuse  et  vous  dînerez  ce  soir  avec 
lui;  je  n'ai  pu  lui  refuser  cette  faveur.  Je  vous 
en  supplie,  madame,  ne  vous  formalisez  ni  de 
sa  lettre  ni  de  son  envoi.  Il  ne  vous  connaît 
pas,  ce  n'est  donc  pas  à  la  femme  que  s'adresse 
son  enthousiasme,  mais  à  la  poétesse.  D'ailleurs 
cest  un  vieil  enfant.  Il  faut  lui  passer  quelque 
chose  et  M.  Farnier  ne  peut  pas  s'alartner  ; 
mon  ami  Albert  aplus  de  soixante  ans.  Je  vous 
dis  donc  à  ce  soir  et  je  mets  à  vos  pieds  les 
hominages  de  votre... 

—  Eh  !  bien,  tu  vois...  —  Je  vois  que  c'est 
complet  et  de  Farenbourg  fait  un  drôle  de 
métier  de  s'entremettre  entre  toi  et  ce  vieil- 
lard. —  Mon  ami,  il  faut  te  soigner,  tu  es 


POUR  réussir:  73 

vraiment  trop  de  la  province.  Allons,  vas  t'ha- 
Liller,  il  est  plus  de  sept  heures,  —  Mais... 

—  Il  n'y  a  pas  de  mais,  sommes-nous  venus 
ici,  oui  ou  non,  pour  ma  carrière  ?  Est-ce  de 
^jme  parnier  ou  de  Florise  d'Ellébreuse  qu'il 
s'agit  ?  —  Est-ce  que  le  monde  distinguera  ? 

—  Le  monde  est  à  plat  ventre  devant  le  suc- 
cès ;  rimportant  est  de  réussir.  La  poétesse 
inconnue  a  su  plaire  à  M.  de  Farenbourg  et  à 
M.  Agrado;  c'est  à  la  femme  maintenant  de 
les  conquérir.  —  Ah  !  tu  les  conquerras.  » 

Le  matin  même,  pour  complaire  à  sa 
femme,  M.  Farnier  s'était  résigné  à  acheter 
trois  chemises  de  soirée  à  plastrons  plissés 
et  mous,  le  dernier  cri,  lui  avait  affirmé  le 
chemisier,  plus  une  cravate  1830  et  un  gilet 
de  moire.  Il  était  entré  dans  la  voie  des  con- 
cessions ;  il  se  laissait  pousser  par  Emma  dans 
sa  chambre. 

—  L'automobile  de  madame  est  en  bas, 
venait  annoncer  le  garçonp. 

Florise  d'Ellébreuse  rentrait  de  sa  soirée, 

5 


74  MAISON    POUR    DAMES 

troublée,  énervée  et  perplexe,  M.  de  Farcn- 
bourg  ne  l'avait  pas  éblouie.  Elle  n'avait  pas 
été  la  dupe  de  son  obséquiosité  impertinente 
el  de  ses  salamalecs  sur  sa  beauté,  son  talent 
et  son  génie.  Si  vaniteuse  que  fût  Emma, 
l'encens  était  par  trop  grossier.  Elle  avait 
goûté  davantage  la  délicate  flatterie  et  la  timi- 
dité, peut-être  voulue,  de  M.  Agrado.  Le  sexa- 
génaire avait  paru  vraiment  ému,  sinon 
décontenancé,  par  sa  présence.  La  jeune 
femme  sentait  qu'elle  avait  fait  sur  le  vieil- 
lard une  vive  impression  et  lui  en  était  recon- 
naissante. 

Elle  avait  trouvé  à  M.  de  Farenbourg  un 
physique  de  bellâtre  et  une  élégance  de  den- 
tiste. Comment  Emile  avait-il  pu  s'en  laisser 
imposer  par  ce  luxe  rastaquouère,  il  avait 
accordé  à  ce  pitre  une  distinction  de  diplo- 
mate !  Florise  commençait  à  mépriser  son 
mari.  Par  contre,  M.  Agrado,  volontairement 
effacé,  le  teint  r(èse  et  les  cheveux  comme 
poudrés  à  frimas,  tant  leur  neige  était  légère, 
lui  avait  plu  par  la  réserve  de  ses  manières  et 


-^     POUR  réussir!  Td 

la  malice  atténuée  de  fort  beaux  yeux  noirs, 
deux  yeux  en  vérité  demeurés  éloquents  on 
dépit  de  l'âge. 

Le  ménage  avait  trouvé  les  deux  hommes 
au  premier,  dans  un  salon  du  cabaret.  M.  de 
Farenbourg  s'y  cambrait,  impeccable  dans  un 
liabit  à  revers  de  moire,  évidemment  coupé  à 
Londres.  Un  gilet  de  velours  blanc  épingle  le 
pinçait  à  la  taille  comme  un  dandy  de  1830  ; 
la  haute  cravate  de  mousseline  et  le  col  car- 
can étaient  d'un  personnage  de  Balzac.  Les 
boutons  de  turquoise  du  gilet  et  les  perles 
grises  du  plastron  avaient  offusqué  la  jeune 
femme,  et  puis  M.  de  Farenbourg  avait  trop 
de  bagues.  La  tenue  de  M.  Agrado  était  celle 
d'un  vieillard  soigné  ;  son  linge  éblouissait 
dans  l'échancrure  d'un  gilet  de  velours  noir  ; 
le  diamant,  qu'il  portait  au  petit  doigt,  jetait 
des  feux  d'escarboucle.  C'étaitune  pierre  d'au 
moins  trois  mille.  Emma,  dans  la  matinée, 
avait  arpenté  la  rue  de  la  Paix  et  s'était  déjà 
documentée  sur  la  valeur  des  bijoux. 

On  s'était  mis  à  table  sur  des  compliments 


76  MAISON    POUR    DAMES 

réciproques  ;  le  menu  était  des  pjus  soigné  : 
les  deux  potagesj  crème  de  laitue  et  bisque, 
les  ris  de  veau  pointes  d'asperges,  les  crous- 
tades de  homard  et  le  pintadeau  sur  canapé 
avaient  été  commandés  par  un  raffiné.  Le 
château  Yquem  et  la  tisane  de  Moët  les  arro- 
saient, M.  Agrado  blâmait  les  cailles  en  caisses 
comme  faisant  double  emploi,  mais  Emma 
ayant  déclaré  qu'elle  les  adorait,  il  avait 
retiré  ce  qu'il  avait  dit  et  galamment  lui  avait 
baisé  la  main.  M.  de  Farenbourg  renchérissait 
en  commandant  une  salade  de  truffes.  Emile 
se  récriait.  Ce  vieil  Henry  voulait  donc  les 
faire  mourir.  Emma,  les  joues  allumées,  une 
pointe  de  griserie  dans  les  yeux,  riait  main- 
tenant à  tous  les  propos  de  M.  de  Farenbourg, 
la  glace  était  rompue.  En  entrant,  M™*  Farnier 
avait  senti  que  le  journaliste  la  détaillait  et  la 
trouvait  mal  mise.  Il  avait  eu  une  moue  signi- 
ficative en  lorgnant  de  haut  le  boléro  de  jais 
blanc  ei  le  collier  de  rubis  roses.  Maintenant 
on  était  bons  amis. 

—  Voyons,   vieux   camarade,    faisait-il    à 


POUR  réussir!  ""7 

M.  Agrado,  n'ai-je  pas  eu  raison  de  faire  venir 
cette  petite  femme  à  Paris?  C'était  un  crime 
que  de  laisser  un  tel  joyau  en  province. 
Ici  M""^  Farnier  est  dans  son  cadre.  »  Le  sexa- 
génaire avait  un  sourire  discret  :  —  Moi,  je 
trouve  que  M"*'  Farnier  est  partout  chez  elle. 
Dans  un  musée,  c'est  le  portrait  qui  fait  la 
fortune  du  cadre  et  non  le  cadre  qui  fait  la 
valeur  du  portrait.  »  Emma  savait  gré  au 
vieillard  de  sa  réflexion,  elle  posait  sur  lui 
deux  grands  yeux  veloutés  de  caresse. 

M.  de  Farenbourg  avait  demandé  l'addition, 
les  autos  les  attendaient  en  bas,  celui  du  direc- 
teur du  Laurier  et  celui  du  sexagénaire.  Le 
banquier  montait  dans  le  sien  avec  la  jeune 
femme  et  M.  dé  Farenbourg  prenait  avec  lui 
le  mari.  On  arrivait  au  théâtre  à  la  fin  du 
deuxième  acte  ;  dès  le  vestibule,  Emma  ôtait 
vivement  son  manteau,  qu'elle  sentait  mes- 
quin et  le  regrettait  aussitôt.  Elle  était  la  seule 
femme  qui  errât,  les  épaules  nues,  dans  les 
couloirs. 

M.  de  Farenbourg  l'installait  sur  le  devant 


78  MAISON    POUR    DAMES 

de  la  loge  à  côté  de  M.  Agrado  et  entraînait 
Emile  au  foyer.  C'était  l'entr'acte. 

Le  banquier  devait  être  très  connu,  car,  à 
peine  assise  auprès  de  lui,  Emma  s'était  sentie 
le  point  de  mire  de  toutes  les  lorgnettes  des 
fauteuils  et  des  loges.  La  provinciale  rougis- 
sait, très  gênée  ;  quelque  chose  la  suffoquait. 
Dans  l'auto,  le  vieillard  l'avait  remerciée  en 
termes  très  émus  d'avoir  accepté  son  éventail; 
il  lui  était  on  ne  peut  plus  reconnaissant 
d'avoir  bien  voulu  s'en  servir  au  dîner  du 
soir.  Il  en  avait  une  collection  admirable  et 
espérait  bien  que  la  jeune  femme  lui  ferait 
l'honneur  de  la  visiter  un  jour,  et,  dans  un 
mouvement  de  coquetterie,  Florise  avait 
appuyé  le  dos  de  sa  main  gantée  sur  les  lèvres 
du  vieillard.  Elle  les  avait  eues  au  même  ins- 
tant sur  la  chair  nue  de  son  poignet.  On  arri- 
vait au  théâtre. 

Maintenant  dans  le  tête-à-tête  de  la  loge, 
Emma  regrettait  son  élan  de  tout  à  l'heure, 
M.  Agrado  avait  reculé  un  peu  sa  chaise  et 
posé  sa  main  dégantée  sur  le  dossier  de  son 


POUR  réussir!  79 

fauteuil.  Florise  sentait  cette  main  au  creux 
de  ses  épaules.  Un  hasard,  qu'elle  savait 
^l'être  pas  un  hasard,  l'avait  posée  sur  sa 
nuque  et  de  là  assez  bas  dans  le  dos  ;  la  jeune 
femme  très  rouge  n'osait  dire  au  banquier  de 
retirer  sa  main,  elle  s'inclinait  le  plus  quelle 
pouvait  en  avant,  mais  la  main  suivait  son 
inclinaison  et  elle  devinait  les  yeux  de 
M.  Agrado  plongés  dans  son  corsage,  explo- 
rant avidement  le  vallonnement  de  ses  seins. 

Son  mari  rentrait  et  le  banquier  retirait  sa 
main.  M.  de  Farenbourg  rapportait  un  sac  de 
fruits  frappés.  On  picorait  des  fraises  et  des 
alizés  ;  la  pièce  continuait,  M.  Agrado  remet- 
tait sa  main. 

Après  le  théâtre,  l'auto  du  banquier  jetait 
le  ménage  à  son  hôtel.  M.  de  Farenbourg 
ramenait  dans  le  sien  M.  Agrado.  Le  directeur 
du  Laurier  d'Or  avait  offert  d'aller  souper 
chez  Durand  ou  chez  Larue,  M"""  Farnier  avait 
refusé. 

Dans  l'auto,  qui  les  ramenait  rue  de 
Beaune,  Emma,  un  peu  nerveuse,  cherchait 


80  MAISON    POUR    DAMES 

querelle  à  son  mari.  —  Qu'est-ce  que  M.  de 
Farenbourg  pouvait  bien  avoir  à  lui  dire  et 
pourquoi  l'avail-il  laissée  seule  à  tous  les 
entr'actes,  —  Âh  !  justement,  c'est  une  com- 
mission que  j'ai  à  te'  faire  de  la  part  de  ce 
cher  Oscar,  voilà!  »  M.  de  Farenbours:  l'avait 
pris  à  part  pour  le  complimenter  sur  son 
élégance  et  sa  beauté  à  elle,  Emma,  mais  il 
ne  lui  avait  pas  caché  que  les  robes,  qui  étaient 
de  mise  à  Avignon,  ne  convenaient  pas  du  tout 
à  Paris.  Florise  d'Ellébreuse  allait  devenir  du 
jour  au  lendemain  le  point  de  mire  de  toutes 
les  curiosités  et  de  toutes  les  admirations,  il 
fallait  que  la  lauréate  hors  concours  du  Lau- 
rier d'Or  se  montrât  digne  de  sa  réputation 
de  beauté  et  de  génie.  Or,  à  Paris,  la  répu- 
tation d'une  femme  est  dans  les  doigts  de  son 
couturier  ;  trois  robes  d'une  bonne  maison  et 
l'on  est  à  la  mode.  Par  exemple,  à  la  soirée 
que  le  Laurier  allait  donner  en  l'honneur  de 
ses  lauréates,  il  fallait  que  Florise  d'Ellé- 
breuse eût  un  triomphe.  C'est  là  qu'elle  serait 
officiellement    présentée   à  Tout-Paris  ;   une 


POUR    RKUSSia 


robe  étourdissante  de  luxe  ou  de  simplicité 
s'imposait.  Il  fallait  en  plus  une  robe  de  ville 
et  une  robe  de  dîner;  celle  que  M"**  Farnicr 
avait  ce  soir  était  bonne  pour  les  petits 
théâtres,  ceux  où  l'on  va  en  baignoire  grillée, 
ou  les  scènes  de  Montmartre. 

Les  deux  époux  étaient  rendus.  M.  Farnier 
prenait  les  bougeoirs  et  les  clefs  dans  le  pre- 
mier casier  et  montait  en  avant,  éclairant  sa 
femme.  Le  bon  hôtel  Fiorian  s'éteignait  à  par- 
tir de  onze  heures.  —  Ah  !  il  a  dit  cela  ?»  et 
la  voix  d'Emma  stridait  un  peu  brève,  «  et 
qu'a-t-il  décidé,  ce  cher  M.  de  Farenbourg. 

—  Voilà  !   »   Emile  venait  d'ouvrir  la  porte. 

—  Le  Laurier  d'Or  a  un  traité  de  publicité 
avec  Millaux  sœurs,  les  grandes  couturières 
de  l'avenue  de  l'Opéra,  Oscar  va  leur  télépho- 
ner demain  à  la  première  heure  et  prendre 
rendez-vous  pour  toi.  Il  faudra  que  tu  y  sois 
à  quatre  heures.  M"*  Millaux  cadette  t'attendra 
avec  la  comtesse  des  Glaïeuls.  —  Qui  ça,  la 
comtesse  des  Glaïeuls  ?  —  Le  courriériste 
mondain  du  Laurier^  la   rédactrice  chargée 


82  MAISON    POUR    DAMES 

des  modes.  Elle  a,  paraîl-il,  un  goût  précieux. 
—  Et  celte  dame  va  diriger  mon  goût?  » 
M.  Farnier  ne  voyait  pas  que  sa  femme  était 
devenue  très  pâle.  —  Sans  doute,  cette  dame 
a  plus  l'habitude  que  toi.  —  Et  ces  robes, 
qui  est-ce  qui  va  les  payer,  demandait  la 
jeune  femme  d'une  voix  sifflante?  —  Mais  ton 
compte  ouvert  au  Laurier,  puisque  tu  vas  y 
collaborer.  Oscar  te  commande  un  roman,  et 
puis  Millaux  sœurs  nous  traiteront  en  amis, 
nous  sommes  de  la  maison,  elles  nous  feront 
des  prix  spéciaux.  »  Le  mot  d'imbécile  mon- 
tait aux  lèvres  de  Florise,  elle  le  retenait  entre 
ses  dents.  —  Alors,  c'est  dit,  demain  à  quatre 
heures,  ma  mie  ?  »  demandait  ce  bon  mari. 
Emma  s'était  brusquement  levée  :  —  Demain 
ù  quatre  heures,  impossible,  je  serai  à  Belle- 
vue,  je  donnerai  séance  à  M.  Robert  ;  et  puis 
je  trouve  que  M.  de  Farenbourg  dispose  trop 
à  son  gré  de  mon  temps  ;  je  ne  suis  pas  sa 
chose,  que  diable,  non.  C'est  trop  fort,  c'est 
trop  fort.  »  Et  mordillant  entre  ses  dents  la 
batiste  de  son  mouchoir,  M"''  Farnier  éclatait 


POUR  Riiussm!  83 

tout  à  coup  en  sanglots.  Le  Conservateur  des 
hypothèques  demeurait  abasourdi;  il  ne  com- 
prenait rien  à  cette  crise  de  larmes.  —  Tu  as 
bu  trop  de  Champagne,  tuas  bu  trop  de  Cham- 
pagne, chérie.  Allons,  couche-toi.  Demain  il 
n'y  paraîtra  plus  !  » 


V 
L'AVANT-GOTJT  DE   LA  GLOIRE 

j^jrae  Farnier  revenait  de  Bcllevue  avec 
M.  Robert.  M.  de  Farenbourg  avait  mis  com- 
plaisamment  une  de  ses  autos  à  sa  disposition. 
Dans  la  matinée,  la  jeune  femme,  encore  toute 
vibrante  des  événements  de  la  veille,  avait 
été  elle-même  au  bureau  de  poste  téléphoner 
au  Laurier  d'Or.  Elle  ne  pourrait  être  à  quatre 
heures  chez  Millaux  sœurs.  A  quatre  heures, 
elle  serait  à  Bellevue  à  donner  des  poses  de 
plein  air  à  M.  Evimore.  «Qu'à cela  ne  tienne, 
chère  madame,  avait  répondu  M.  de  Faren- 
bourg, nous  allons  téléphoner  aux  sœurs  Mil- 
laux de  vous  attendre  à  cinq  heures.  Vous 
n'allez  pas  aller  à  Bellevue  en  chemin  de  fer, 
mon  auto  est  à  vos  ordres.  A  quelle   heure 


86  MAISON    POUR    DAMES 

YOli  lez- VOUS  qu'elle  aille  vous  prendre  à  l'hôtel  ? 
Nous  allons  prévenir  Evimore.  » 

Toute  velléité  d'indépendance  échouait 
devant  l'inaltérable  amabilité  de  M.  deFaren- 
bourg.  Emma  n'avait  pu  s'empêcher  de  sou- 
rire, et,  naturellement,  elle  avait  accepté. 

Elle  rentrait  de  la  banlieue,  émoustillée 
comme  une  escapade,  et  grisée  de  grand  air  et 
de  liberté.  Le  bagout  de  M.  Robert  l'amusait.  Il 
avait  dépouillé  ses  grands  airs  professionnels, 
pris  par  la  bonne  humeur  de  la  jeune  femme, 
puis  ces  photographies,  tirées  vis-à-vis  des 
horizons  de  Sèvres  et  de  Saint-Gloud  et  qui, 
da.nsle Laurier  cVOr,  allaient  devenir  ceux  de 
Toulon  et  d'Avignon,  la  divertissaient  telle 
une  comédie.  M.  Robert  lui  avait  expliqué  le 
truc  des  superpositions....  Enfin,  aucun  des 
chapeaux  de  M""  Farnier  ne  satisfaisant  M.  Evi- 
more, il  avait  pris  surlui  d'emporter  à  Bellevue 
un  tricorne  en  velours  pensée,  ayant  appartenu 
à  M"*"  Sorel.  La  pensionnaire  de  M.  Claretie 
l'avait  oublié  dans  son  atelier  après  une 
séance;  l'artiste  avait  gardé  le  tricorne  de  la 


L  AVAM-GOUT    DE    LA    GLOIRE  87 

Maison,  comme  une  relique,  et  coiiïuil  volon- 
liers  les  clientes  auxquelles  il  trouvait  du 
montant;  le  chapeau  de  l'artiste  préférée  de 
lorchestre  avait  prêté  à  Florise  d'Ellébreuse 
une  physionomie  piquante.  Le  photographe 
et  la  jeune  femme  en  avaient  -ri  comme  deux 
enfants. 

On  était  maintenant  avenue  de  Versailles, 
l'auto  roulait  sur  le  pavé  du  Roi.  Emma  avait 
amené  la  conversation  sur  M.  Agrado.  Elle 
avait  d'abord  raconté  son  dîner  de  la  veille, 
mais  en  ne  disant  que  ce  qu'elle  avait  voulu 
perdre.  M.  Robert,  très  documenté,^se  débou- 
tonnait :  M.  Agrado  était  l'àme,  le  fondateur 
et  le  bailleur  de  fonds  du  Laurier  (TOr;  M.  de 
Farenbourg  n'était  que  son  homme  de  paille. 
Amateur  éclairé,  très  épris  de  littérature  et  de 
srand  art,  érudit  même  et  o:rand  connaisseur 
en  peintures  comme  en  mobiliers  anciens, 
M.  Agrado  était  un  vieillard  charmant.  Ses 
millions  lui  permettaient  le  luxe  des  collec- 
tions et  il  en  avait  de  superbes;  on  citait  sur- 
tout sa  galerie  de  pastels  du  xviii"  siècle  et  ses 


bS  MAISON  roun  dames 

vitrines  de  bonbonnières,  de  tabatières  et  de 
bijoux  anciens.  Son  rôle  dans  la  vie  parisienne, 
où  il  occupait  une  place,  et  non  des  moindres, 
(Hait  celui  d'un  Mécène.  Il  encourageait  les 
artistes  et  les  arts,  mais  ce  bon  M.  Agrado 
était  un  juponnier  féroce.  Il  avait  un  goût  per- 
sistant pour  les  jolies  femmes.  Après  avoir 
longtemps  fréquenté  les  coulisses  de  l'Opéra 
et  les  loges  d'artistes,  M.  Agrado  en  tenait 
maintenant  pour  les  femmes  du  monde.  II 
avait  facilité  auLaitrie?'  rf' Or  les  débuts  de  plu- 
sieurs poétesses  qui,  disait-on,  ne  s'étaient 
pas  montrées  ingrates;  mais  lui-même  était 
d'un  caractère  reconnaissant.  Sa  générosité 
était  proverbiale;  outre  ses  habitudes  de 
magnificence,  ce  vieillard  avait,  disait-on,  des 
séductions  particulières  et  des  enveloppements 
paternels  auxquels  on  ne  résistait  pas. 

jyjrae  Pai-nJer  écoutait,  une  ride  soudain 
creusée  au  milieu  du  front.  «  Mais,  au  fait, 
il  est  tout  à  fait  entiché  de  vous,  ce  bon 
M,  Agrado.  Vous  avez  fait  sur  lui  l'impression 
la  plus  profonde .  —  Comment  ?  —  Niez  donc  : 


l'avant-gout  de  la  gloire  89 

le  fait  de  se  faire  inviter  à  ce  dîner  offert  par 
M.  de  Farenbourg  prouve  assez  le  désir  qu'il 
avait  de  vous  connaître,  puis  j'ai  été  témoin 
du  choc.  —  Vous  dites  ?  —  Je  dis,  du  choc  ! 
Avant-hier,  quand  j'ai  été  au  Laurier  d'Or 
porter  les  épreuves  de  mes  clichés,  les  clichés 
deThôtel,  M.  Agrado  se  trouvait  chez  Faren- 
bourg. A  la  vue  de  vos  photographies,  il  a 
changé  d'expression;  ilestdevenu  tout  rouge. 
Ces  vieux,  ça  a  le  sang  si  léger  !  Comment  ! 
c'est  là  Florise  d'EUébreuse,  la  nouvelle  poé- 
tesse, une  toutejeune  femme  et  mariée,  dites - 
vous"?...  11  n'en  revenait  pas.  Ah!  il  était  im- 
pressionné !  » 

^jrac  parnier  s'expliquait  bien  des  choses. 
Il  y  eut  un  silence;  on  traversait  la  place  de  la 
Concorde,  l'automobile  avait  ralenti  l'allure; 
Paris  montait  et  descendait  du  Bois.  «  Et  la 
comtesse  des  Glaïeuls,  demandait  la  jeune 
femme,  quelle  femme  est-ce?  —  Quelle  femme  1 
et  le  photographe  s'esclaffait  de  rire.  Vous 
connaissez  celte  chère  des  Glaïeuls?  — Non, 
maisje  vais  faire  sa  connaissance  chez  Millaux 


90  MAISON    POUR    DAMES 

^œiirs,  —  Ah  !  vous  allez  vous  commander  la 
robe  de  gala  pour  la  fête  du  Laurier,  et  quel- 
ques chiffons  indispensables.  C'est  l'engre- 
nage; les  sœurs  Millaux  sont  commanditées 
par  M.  Agrado. — 'Gomment  l'engrenage?  — 
Oh!  je  me  comprends,  elles  vous' feront  des 
prix  d'ami;  on  ne  vous  ruinera  pas,  rassurez- 
vous.  Ah  !  cette  chère  comtesse  sera  là  pour 
la  commande,  naturellement.  —  Mais  quelle 
femme  est-ce,  enfin?  —  Cette  chère  comtesse, 
mais  c'est  un  homme.  —  Comment!  la  com- 
tesse est...?  —  Mystères  des  rédactions,  exi- 
geances  de  la  publicité.  Cette  chère  des  Glaïeuls 
est  un  petit  monsieur  boutonneux,  pustuleux, 
bas  sur  pattes,  qui  se  hausse  sur  des  talons  de 
quinze  centimètres.  On  l'appelle  les,  Bottes  de 
sept  lieues.  Fieleux,  venimeux,  il  rédige  les 
échos  mondains  au  Scandale  et  les  modes  au 
Laurier.  M.  de  Farenbourg  en  a  une  peur 
bleue;  c'est  un  homme  qu'il  iaut  toujours 
employer  quand  on  s'en  est  servi.  Il  est  d'ail- 
leurs expéditif  et  d'une  activité  redoutable  en 
affaires.  Je  suis  sûr  que,  sur  ses  commissions. 


l'avant-gout  de  la  gloire  91 

il  prélève  plus  de  bénéfices  que  n'en  touche  la 
caisse  de  la  Revue.  Il  est  soupçonné  d'avoir 
écrit  quelques  romans  à.  clef  signés  par  des 
demoiselles  connues;  Noirmont  ne  répugne 
à  aucune  besogne,  il  dilFame  ses  contempo- 
rains et  appelle  cela  des  mémoires;  le  clan  des 
Lianes  et  des  Gladys  les  publie  sur  leur  nom; 
Noirmont  se  prépare  là  des  rentes  sûres,  c'est 
un  monsieur  qu'on  ne  déloge  pas  facilement 
des  maisons  où  il  a  su  s'imposer.  C'est  lui  qui 
écrira  sûrement  votre  biographie  au  L«i<n>>'. 
Gare  !  il  a  le  miel  suri  et  l'éloge  perfide  ;  il  va 
falloir  suivre  à  la  lettre  ses  avis,  et  le  pis,  c'est 
qu'il  n'a  aucun  goût.  Je  vais  monter  là-haut 
avec  vous  pour  vous  défendre.  Oh!  n'essayez 
pas  de  le  séduire,  Noirmont  n'aime  pas  les 
femmes.  —  Mais  alors?  —  C'est  justement 
jiourcela  qu'on  l'a  mis  aux  modes.  Une  trou- 
blera, ni  ne  mettra  à  mal  mannequins  ni 
essayeuses.  Oriane  de  Mauves,  qu'il  a  rem- 
placée, était  plus  périlleuse;  elle  débauchait 
ces  demoiselles  et  contaminait  même  jus- 
qu'aux clientes:  on  ne  commandait  plus  chez 


92  MAISON    rOUR    DAMES 

Millaiix  que  des  costumes  tailleurs.  On  l'a 
mise  aux  sports.  Elle  signe  Contran  de  Mau- 
frigan.  Avec  elle  on  est  sûr  des  jockeys  et  des 
coureurs  de  vélodrome;  elle  ne  fera  manquer 
la  course  de  personne;  elle  est  d'ailleurs  déli- 
cieuse, et  vous  aurait  été  d'un  secours  pré- 
cieux. »  Mme  Farnier  écoutait  avec  une  stu- 
peur ce  débinage  effréné  de  la  rédaction  du 
Laurier.  M.  Evimore  remarquait  cet  effroi. 
«Oh!  remettez-vous!  rien  n'est  plus  courant 
que  ces  aberrations.  Ce  sont  des  phénomènes 
de  décadence.  La  littérature  aide  beaucoup 
à  ces  sortes  de  dégénérescences. 

Les  orchidées  sont  décidées  aux  plus  étranges 
fantaisies. 

Des  orchidées  cérébrales,  comme  les  a  défi- 
nies M.  de Montesquiou,  qui  est  un  maître... 
et  un  connaisseur.  Ce  sont  des  particularités 
qu'il  faut  savoir,  mais  qui  n'ont  aucune  im- 
portance. » 

L'auto  stoppait  à  mi-hauteur  de  l'avenue  de 
l'Opéra;  M.  Robert  aidait  Florised'Ellébreuse 


L  AVANT-GOUT    DE    LA    GLOIRE  1)3 

à  descendre.  Il  la  suivait  dans  l'escalier.  «  Par- 
lez beaucoup  de  M,  Agrado;  exagérez  même 
l'intimité  devant  des  Glaïeuls.  C'est  un  pleu- 
tre qui  ne  respecte  que  la  caisse.  » 


M'""  Emma  Farnier  était  en  proie  à  une 
irritation  sourde.  Emile,  lui,  était  atterré;  le 
coup  de  massue  était  asséné  si  violent  et  si 
dru  qu'il  n'avait  pas  su  entrer  en  fureur.  Il 
était  là,  hypnotisé,  les  prunelles  arrondies, 
retournant  entre  ses  mains  le  dernier  numéro 
&yx  Laurier.  La  jeune  femme,  non  plus,  n'en 
croyait  passes  yeux.  Elle  lisait  et  relisait  le 
texte  et  déchiffrait  les  légendes  imprimées  sous 
ces  portraits,  sans  comprendre.  Oîi  avaient-ils 
été  dénicher  les  bourdes  qu'ils  racontaient  là 
au  public  !  Les  narines  palpitantes,  les  yeux 
durs  et  le  sourcil  froncé,  Florise  d'Ellébreusc 
avait  l'air  d'une  cavale  hennissante.  C'était 
le  numéro  consacré  à  sa  gloire  qui  avait  jeté 
les  deux  époux  dans  cet  état,  l'un  d'accable- 
ment, l'autre  d'exaspération.  Ils  avaient  reçu 


9i-  MAISON    POUR   DAMES 

le  premier  numéro  par  le  courrier  du  matin 
de  neuf  heures;  il  était  une  heure  de  l'après- 
midi,  et  ils  n'étaient  pas  encore  remis  du  choc. 
En  sortant  de  table  ils  avaient  repris  le  damné 
numéro  pour  l'étudier  encore,  et  pourtant 
l'avaient-ils  assez  feuilleté  et  manié  depuis 
neuf  heures  du  matin  !  Emma  avait  déjà  en- 
voyé trois  télégrammes  à  M.  de  Farenbourg 
et  raturé,  déchiré  et  recommencé  une  lettre 
de  rectification,  avec  prière  d'insérer,  puis 
elle  l'avait  froissée  en  boule  et  jetée  à  l'autre 
bout  de  l'appartement. 

M.  de  Farenbourg  allait  trop  loin;  son  mé- 
daillon en  épaules  nues,  en  tête  de  l'article, 
l'avait  d'abord  offusqué.  Elle  n'avait  jamais 
posé  ainsi;  les  épaules  et  la  gorge  exhibées 
là  n'étaient  pas  les  siennes,  mais  elle  recon- 
naissait le  truc  des  photographies  superposées 
et  elle  devait  s'y  résigner,  toutes  les  poétesses 
-du  Laurier  étaient  représentées  ainsi.  Ses 
poses  dans  la  vaste  chambre  aux  hautes  boi- 
series de  l'hôtel  Florian  l'avaient  charmée, 
celle  à  la  fenêtre  surtout,  avec  son  profil  perdu 


l'avant-gout  de  la  gloire  05 

sur  le  ciel.  Elle  y  était  pensive  et  mélanco- 
lieuse,  avec  une  grâce  touchante  de  jeune 
exilée,  et  Florise  d'Ellébreuse  se  voyait  ainsi. 
Ses  portraits  sur  le  rocher  du  Dôme,  au  pied 
du  château  des  Papes,  et  sa  silhouette  en 
ombre  chinoise  sur  les  roseaux  de  l'île  de  la 
Barlelasse,  avec,  à  l'horizon,  la  vallée  du 
Rhône  et  de  la  dernière  arche  du  pont  Benezet, 
l'avaient  fait  sourire,  car  elle  savait  toute 
cette  documentation  topographique  puisée 
dans  des  albums  de  la  rue  Bo:iaparte,  avec 
adaptation  de  clichés  tirés  à  Bellevue. 

Ses  paupières  avaient  commencé  à  battre 
et  son  nez  à  frémir  à  la  photographie  consa- 
crée à  son  enfance  à  Toulon.  Une  petite  fille  y 
avait  posé,  à  laquelle  on  avait  prêté  vague- 
ment ses  traits;  on  l'avait  représentée  auprès 
du  fort  Saint-Jean,  sur  le  remblai  du  Mouril- 
lon,  dans  le  cadre  presque  japonais  des  mon- 
tagnes échancrées  en  golfes  et  en  promon- 
toires. Elle  était  debout,  causant  avec  deux 
matelots  échoués  sur  un  banc.  Quelle  enfance 
M.  de  Farenbourg  lui  avait-il  prêtée?  Jamais 


96  MAISON    POUR    DAMES 

la  fille  cadette  de  M.  Adalbert  Glavcrie  n'était 
sortie  seule  à  travers  les  rues  de  la  ville- 
caserne.  L'enfant  avait  posé,  tête  nue,  les 
cheveux  libres  sur  les  épaules  et  les  mollets 
à  l'air,  gantés  de  chaussettes  de  garçon.  Flo- 
rise  d'EUébreuse  avait  ainsi  l'air  d'une  gamine 
du  port  ou  de  pis.  Dans  le  Midi  il  n'y  a  pas 
d'âge  pour  la  prostitution.  M""^  Farnier  allait 
immédiatement  au  texte.  C'était  écrit  en  toutes 
lettres  :  «  Toute  enfant,  déjà  avide  d'infini  et 
d'une  sensualité  inconsciente  qui  la  portait 
vers  les  grands  spectacles  de  la  nature,  tels 
que  la  montagne  et  la  mer,  il  lui  arriva  sou- 
vent de  tromper  la  surveillance  de  ses  bonnes 
et  de  s'échapper  de  la  maison.  Elle  courait, 
éperdue,  droit  devant  elle,  au  hasard  des  rues, 
instinctivement  attirée  vers  la  solitude  de  la 
grève  ouïe  mouvement  du  port.  Toute  jeune, 
Florise  d'EUébreuse  avait  la  curiosité  des 
foules.  Un  tel  amour  delà  vie  était  en  elle; 
les  humbles  la  passionnaient;  elle  aurait  voulu 
connaître  leur  histoire.  L'existence  des  marins 
la  fascinait  avec  la  poésie  des  pays  lointains 


L  AVANT-GOrr    DE    LA   GLOIRE  JT 

visités  par  eux  et  le  mirage  hallucinant  des 
escales  et  des  traversées,  celles  surtout  dont 
on  ne  revient  pas;  et  bien  souvent  on  la 
retrouva  assise  sur  quelque  banc  de  prome- 
nade avec  des  matelots,  qui  se  laissaient  inter- 
roger complaisamment.  C'était  une  nature 
nostalgique,  instinctive  et  indisciplinée, 
n'ayant  conscience  ni  des  préjugés,  ni  des 
conventions.  La  durée,  l'espace  seuls  l'eni- 
vraient; l'espace,  ce  vertige  des  grandes 
Ames,  et  cette  àme  de  passion  et  de  révolte,  la 
Jeune  femme  l'avait  gardée  dans  toute  la  vio- 
lence de  ses  sentiments  d'enfant.  » 

Ça  y  était.  Quels  cris  son  père  et  safamille 
n'allaient-ils  pas  jeter  en  lisant  cet  impudent 
mensonge.  On  allait  l'accuser  ou  d'hvstérie 
ou  d'imposture.  M"*^  Farnier  lisait  fiévreuse- 
ment le  reste  de  l'article;  sa  sensualité  reve- 
nait à  tout  bout  de  champ  ;  elle  était  profonde, 
inconsciente  et  spéciale.  On  aurait  dit  que  le 
signataire  du  portrait  avait  pris  un  malin 
plaisir  à  signaler  cette  qualité,  qu'il  jugeait 
la  première  d'une  femme   et  d'un  écrivain. 

fi 


08  MAISON    POUR   DAMES 

Les  épithètes  de  Florise  étaient  savoureuses, 
ses  comparaisons  ardenteset  pourtant  mouil- 
lées de  tendresse  ;  il  y  avait  comme  une  prière 
amoureuse  dans  le  tour  de  ses  phrases,  et  la 
cadence  de  ses  vers  était  une  volupté.  Une 
flamme  nostalgique  brûlait  dans  cette  âme,  la 
nostalgie  du  passé  et  de  la  Grèce  antique  où, 
dans  une  vie  antérieure  Florise  d'EUébreuse 
avait  dû  être  courtisane,  à  moins  qu'elle 
n'eût  été  prêtresse  d'Arthémis,  car  sa  poésie 
était  à  la  fois  passionnée  et  chaste.  » 

La  rougeur  était  montée  aux  joues  de  Flo- 
rise; ce  pathos  éhonté  l'indignait. 

Commentée  monsieur  avait-il  osé,  s'était-il 
permis  ?  comment  M.  de  Farenbourg  avait-il 
laissé  ?...  Cet  article  était  une  trahison. 

Le  dithyrambe  continuait  :  «  D'ailleurs, 
chez  Florise  d'EUébreuse,  le  masque  était  un 
sûr  indice  du  tumulte  de  son  âme.  Elle  était 
d'une  beauté  bestiale  et  tragique;  com- 
bien affinée  pourtant  !  Ses  yeux  enfoncés, 
son  front  bas,  son  menton  volontaire  et  ses 
narines  vibrantes  étaient  d'une  statue  d'Egine 


l'aVANT-GOUT    Dli    LA    GLOIRE  09 

OU  d'une  cire  de  musée  llorenlin;  mais  l'in- 
tensiléde  son  masque  la  faisait  surtout  Ita- 
lienne. Avait-elle  vécu  sous  Néron  ou  à  la 
cour  des  Borgia?  L'éclat  de  ses  yeux  cruels 
et  la  pourpre  de  sa  bouche  étaient  d'un  Luini 
et  aussi  d'un  Mantegna,  et  pourtant  son  corps 
souple  et  long  était  chaste,  Béatrice  d'Esté 
ou  Polymnie,  la  Joconde  ou  Hérodias?  » 

Ça  y  était;  elle  était  à  jamais  compromise. 
Comment  rentrer  à  Avignon,  après  ce  dernier 
coup  !  et  Paris,  qui  allait  la  juger  d'après  ce 
portrait  !  Dire  que  c'est  sur  ce  fatras  de  men- 
songes et  d'épithètes  hyperboliques  qu'artistes 
et  mondains  allaient  baser  leur  opinion  sur 
elle.  Et  la  fête  du  Laurier  cTOr  avait  lieu  le 
surlendemain.  La  jeune  femme  respirait  péni- 
blement; un  combat  se  livrait  en  elle;  elle 
se  levait  tout  d'une  pièce.  «  Si  on  faisait  ses 
malles  et  si  on  partait  ce  soir?  » 

M.  Farnier  avait  un  mot  de  situation  : 
«  Puisque  tes  robes  sont  commandées,  main- 
tenant !  » 


100  MAISON    POUR    DAMES 

«  Et  nous  allons  voir  enfin  cette  merveille  ! 

—  Est-elle  aussi  bien  que  ses  photographies, 
Evimore?  —  Avouez  que  vous  Tavez  flattée. 

—  Vous  ai-je  flattée  quand  vous  avez...? ripos- 
tait le  pholographe.  —  Oh  !  moi,  je  ne  suis 
la  favorite  de  personne,  nul  intérêt  à  m'em- 
bellir.  —  Qu'entendez-vous  par  là?  —  Rien, 
je  me  comprends.  —  Vous  avez  de  la  chance, 
soulignait  un  jeune  reporter  égaré  dans  le 
groupe.  —  Dites  donc,  vous  !  Et  puis  notre 
cher  artiste  n'aime  que  les  femmes  minces, 
les  élégies,  les  princesses  Iris-mégistes.  L'in- 
fluence du  modern-style,  et  nous  sommes 
toutes  grasses,  mesdames.  —  Les  raisins  sont 
trop  verts,  sont  bons  pour  les  goujats.  — 
Trop  verts,  trop  mûrs,  rectifiait,  in-petto,  une 
moustache  insolente.  — En  effet,  la  table  est 
mise,  faisait  M.  Evimore  en  se  penchant 
galamment  sur  le  corsage  en  offrande  de  ces 
dames.  — Allons,  n'insistez  pas  mon  cher,  et 
allez  rejoindre  votre  jeune  femme  qui  se  mor- 
fond toute  seule,  là-bas.  Vous  ne  la  présentez 
pas  à  M.  Agrado,  vous,   votre   femme?  Vous. 


L  AVANT-GOUT    DE    LA    GLOIRE  101 

êtes  un  mari  prudent,  Ah  !  M""^  d'Ellébreuse 
vous  doit  un  beau  cierge!  Vous  savez  jouer 
adroitement  des  épreuves  de  photographies.  » 
M.  Evimore  s'était  arrêté,  interdit:  «  Com- 
ment, vous  savez?  —  Nous  savons  tout,  nous 
sommes  de  vieilles  potences.  — Non,  il  n'y  a 
pas  de  secret  pour  nous.  --  Allez,  allez,  mon 
petit,  M.  de  Farenbourg  vous  fait  signe;  le 
devoir  avant  tout  !  )> 

Des  vieilles  potences  !  elles  ne  croyaient 
pas  si  bien  dire.  Le  photographe  quittait  avec 
un  soupir  de  soulagement  le  groupe  qui 
l'avait  arrêté  au  passage.  C'était  quatre  dames 
de  lettres  déjà  chevronnées,  toutes  écrivant 
dans  d'innombrables  revues  et  collaboratrices, 
sinon  lauréates,  du  Laurier  d'Or.  Leurs  héroï- 
ques campagnes  en  faveur  du  féminisme  et 
de  l'amour  libre  étaient  écrites  dans  la  lassi- 
tude de  leurs  bajoues  et  le  découragement  de 
leurs  seins.  Leurs  hautes  coiffures  en  boucles 
serrées  de  bandelettes,  la  coupe  spéciale  de 
leurs  robes  fastueuses,  autant  que  défraîchies, 
et  leurs  joyaux  ésotériques  les  marquaient 

G. 


102  MAISON    POUR    DAMES 

toutes  du  sceau  de  la  littérature;  trois  étaient 
costumées  à  la  grecque;  une  seule,  Ida  de 
Fanarise  avait  osé  arborer,  sur  ses  bandeaux 
trop  noirs,  le  turban  de  M™®  de  Staël.  Une 
aigrette,  que  dis-je,  une  fontaine  lumineuse  le 
surmontait. 

La  fleur  de  grenadier  au  soleil  étincelle. 

Je  veux  m'en  couronner  pour  te  paraître  belle. 

M"'°  de  Fanarise  était  redoutable  aux  débu- 
tants; ses  ardeurs  l'avaient  rendue  célèbre  ; 
Tàge  ne  les  avaient  pas  éteintes.  Elle  encou- 
rageait les  jeunes  poètes,  mais  les  menus  de 
sa  salle  à  manger  n'étaient  pas  à  la  hauteur 
des  coussins  de  son  boudoir.  M™"  de  Fanarise 
avait  deux  surnoms  :  le  Cimetière  d'enfant 
et  Y  lie  déserte.  L'/Ze^/eser/e  était  le  plus  récent. 

Les  salons  du  Laurier  d'Or  commençaient  à 
s'emplir;  on  s'abordait  avec  des  yeux  narquois 
et  des  sourires  complices;  les  hommes  sur- 
tout, que  ces  exhibitions  de  bas  bleus  amu- 
saient. Les  journalistes,  les  littérateurs,  les 
gens  du  métier  trouvaient  toujours  de  la  bonne 


LAVANT-GOUT    DE    LA    (JLOIRK  103 

copie  dans  ces  assemblées  de  Muses;  lesmoin- 
dains  aussi.  A  tort  ou  à  raison,  toutes  ces 
femmes  de  plume  passaient  pour  très  faciles; 
quelques  hommes  avouaient  cyniquement 
venir  là  comme  au  mnsic-hall.  Les  femmes 
étrangères  au  bâtiment  y  apportaient  un  visage 
plus  fermé  et  des  yeux  moins  souriants.  Une 
même  préoccupation  les  tenaillait  toutes  ;  elles 
venaient  juger  et  toiser  une  rivale,  cette 
poétesse  inconnue  que  le  dernier  numéro  du 
Laurier  venait  d'imposer  à  Paris. 

«  Eh  bien,  votre  protégée  n'est  pas  encore 
arrivée?  —  Vous  ne  nous  avez  pas  dérangées 
pour  rien,  j'espère,  hein  ?  mon  petit  de  Faren- 
bourg  :  pas  de  lapin  !  »  Le  directeur  du  Laurier 
se  débattait,  accaparé  par  trois  nouvelles 
venues.  Longues  traînes  de  gazes  brodées, 
épaules  nues,  des  perles  et  des  diamants,  trois 
jeunes  femmes  de  lettres,  mais  si  peu,  toutes 
trois  mariées  et  entretenues,  trois  authoresses 
dans  le  mouvement  :  «  Vous  avez  la  main 
heureuse,  il  paraît  qu'elle  est  adorable.  — 
Vous  verrez. — Et  vous  l'avez  découverte  en 


lOi  MAISON    POUR    DAMES 

province?  Il  n'y  a  que  vous  !  —  El  elle  a  du 
talent-  —  Ça  nous  change  :  une  femme  jolie 
qui  a  du  talent.  —  Et  jeune?  —  Ah  !  mon 
cher  ami,  vous  avez  ici  une  collection  de  tru- 
meaux, c'est  pis  qu'une  vacation  à  la  salle  des 
Ventes  !  —  Voyons,  de  l'indulgence,  mes- 
dames !  Celle  qu'on  a  pour  nous,  peut-être  — 
hein  ?  —  Vous  avez  la  Nivelli,  ce  soir,  et  Del- 
vau  des  «Français  ».  — Non.  CoraLaparcerie. 
—  Ah!  Laparcerie  chantera  et  la  Nivelli  dira 
des  vers?  »  M.  de  Farenbourg  menaçait  du 
doigt  la  jolie  moqueuse.  «  Et  puis,  j'ai  une 
surprise  à  vous  faire  :  M""®  de  Hamarande 
viendra  peut-être;  elle  m'a  promis.  —  M""^  de 
Hamarande  !  Vous  vous  vantez,  mon  cher, 
ce  serait  une  défection;  M""^  de  Hamarande  ne 
trahira  pasFewzma,  —  Elle  a  promis.  —  Le 
désir,  alors,  de  voir  sa  rivale,  car  vous  venez 
de  lui  jeter  un  boulet  dans  les  jambes  !  —  Oh  ! 
si  elle  vient,  elle  sera  très  aimable;  elle  com- 
blera votre  d'Ellébreuse  de  prévenances;  l'en- 
trevue de  deux  reines,  ah!  il  n'y  a  que  vous 
pour  organiser  une  fête  à  Paris,    mon    petit 


L  AVANT-GOUT    DE    LA    GLOIRE  105 

de  Farenbourg  !  Est-ce  que  Florisc  d'EUé- 
breusedira  ces  vers? — Oh!  soyez  tranquilles, 
M""'  de  Hamarande  en  dira.  Mais,  voilà  mon 
mari,  je  vous  quitte.  —  Votre  mari  et 
M.  Férard?  faisait  le  journaliste^  heureux 
d'accoupler  ensemble  le  mari  et  l'amant,  — 
En  attendant  votre  Muse  n'arrive  pas  ;  vous 
lui  avez  envoyé  une  habilleuse;  elle  ne  saura 
jamais  mettre  sa  robe.  —  Et  puis,  les  nou- 
veaux corsets;  en  province,  on  ne  sait  pas.  — 
M™*Déliaz,  je  ne  publierai  pas  votre  pièce  de 
vers,  si  vous  êtes  si  mauvaise.  —  C'est  vrai, 
votre  amour-propre  est  engagé.  J'ai  vu  les 
sœurs  Miilaux,  c'est  vous  qui  avez  habillé 
M"^'d'Elléi)reuse.  —Et  qui  la  déshabillez.  — 
Mais  non,  ma  chère,  vous  savez  bien  quo 
c'est  M.  Agrado  qui  s'en  occupe.  »  Et  les  deux 
jeunes  femmes  s'esquivaient  en  riant. 


VI 

LA  CONSÉCRATION 

M.  de  Farenbourg  se  précipitait  vers  la 
porte  du  second  salon.  Un  des  gros  action- 
naires du  Laurier  dOr  venait  d'y  entrer,  un 
ancien  épicier  retiré  des  affaires,  que  le  désir 
de  se  frotter  à  des  gens  de  lettres  avait  attiré 
dans  la  galère  du  journalisme.  M.  de  Faren- 
bourg se  frayait  péniblement  un  passage; 
tout  le  monde  voulait  lui  parler,  mais  lui 
ne  voyait  que  son  commanditaire.  Tout  bous- 
culé qu'il  fût,  ce  cher  Oscar  n'en  gardait  pas 
moins  son  sang-froid.  Il  découvrait,  écrou- 
lées sur  un  pouf,  au  milieu  du  salon,  trois 
masses  de  chairs  enjoaillées,  empanachées, 
du  plus  déplorable  effet.  Il  y  avait  beau  temps 
qu'il  connaissait  ces  trois  énormes  Jézabels. 
C'étaient  trois    irréductibles   bas  bleus   qui 


108  MAISON    POUR   DAMES 

n'avaient  renoncé  ni  à  écrire,  ni  à  plaire.  De 
fondation  dans  toutes  les  soirées  de  la  Revue, 
leur  laideur  commune  les  réunissait;  partout, 
un  invincible  aimant  les  attirait  l'une  vers 
l'autre,  les  groupant  en  gerbe  monstrueuse 
au  beau  milieu  des  appartements.  M.  de  Fa- 
rcnbourg  faisait  un  suprême  appel  de  l'œil 
à  une  jeune  femme  assise  à  l'extrémité  du 
salon  et,  du  même  regard,  lui  désignait  le 
groupe. 

M""*  de  Farenbourg  (c'était  elle)  se  levait 
et  se  dirigeait  vers  les  trois  mastodontes;  elle 
les  bousculait  sans  façon  :  «  Pas  ensemble  », 
leur  disait-elle,  et  elle  les  faisait  lever  l'une 
après  l'autre.  «  Quelle  idée  de  vous  fourrer 
toujours  à  la  même  place,  toutes  les  trois? 
Si  vous  croyez  passer  inaperçues,  mais  vous 
attirez  l'attention!  »  Les  trois  grosses  dames 
se  séparaient  à  regret. 

L'incident  faisait  rire  aux  larmes  toute  une 
société  de  jeunes  couples  installés  dans  le 
second  salon.  C'était  une  bande  d'artistes  :  les 
maris,  dessinateurs  ou  peintres,  plus  ou  moins 


LA    CONSÉCRATION  109 

attachés  à  la  rédaction  du  Laurier^  venus  là 
en  partie  avec  leurs  jeunes  femmes.  Cette 
foire  aux  vanités  les  divertissait;  les  jeunes 
femmes  frémissaient  dans  celte  atmosphère 
d'intrigues,  y  llairant  comme  une  odeur  de 
poudre  :  «  Ecoutez,  faisait  une  blonde  en  robe 
de  tulle  bleu  pâle,  Farenbourg  a  raison  ;  elles 
impressionnaient,  ces  trois  Parques!  —  Et 
puis,  les  rassemblements  sont  interdits  sur  la 
voie  publique.  —  Vous  en  avez  de  bonnes, 
vous.  —  En  fait  de  rassemblement,  si  vous 
voyiez  le  salon  du  fond  !  De  Farenbourg  y  a 
réuni  les  lauréates;  elles  trônent  sur  des 
fauteuils  de  soie  cerise  de  chez  Belloir. 
Parole,  il  ne  manque  que  l'estrade  et  le 
velours  rouge  à  crépines  d'or;  il  y  en  a 
déjà  sept  d'arrivées,  de  vraies  haquenées  et 
décolletées  plus  qu'à  soif;  on  dirait  la  faillite 
d'un  b...  »  et  Zisko  lâchait  le  mot  tout  à 
crac;  toutes  les  femmes  baissaient  le  nez 
derrière  leur  éventail.  «  Sali!  faisait  le  mari 
de  la  dame  bleu  pâle,  ici  on  croit  toujours  y 
ttre.    —    Sept    d'arrivées?    demandait    une 


no  MAISON    POUR    DAMES 

brune  grasse  en  satin  couleur  paille;  il  en 
manque  encore  trois.  —  Dont  l'héroïne  et  la 
triomphatrice,  la  belle  personne  annoncée  à 
la  porte.  —  L'unique,  la  seule  Florise  d'El- 
lébreuse. — Moi,  je  crois  qu'elle  ne  viendra  pas. 

—  Pourquoi?  interrogeait  une  barbe  rousse  en    i 
pointe.  — Dame,  il  faudrait  qu'elle  ait  un  cer- 
tain culot,  après  l'article  qu'on  a  publié  sur 
elle,  avant-hier.  Moi,  je  serais  morte  de  honte. 

—  Le  fait  est  qu'elle  a  eu  une  enfance  plutôt 
orageuse.  Ces  confessions  de  matelots  qu'elle 
provoquait  sur  les  promenades  de  Toulon!...    J 

—  Ah!  vous  ne  connaissez  pas  les  femmes.  Je  * 
vous  dis,  moi,  qu'elle  viendra.  —  Naturelle- 
ment, je  les  connais  moins  que  la  belle  per- 
sonne qui  entre  là.  »  Toutes  les  têtes  se  i 
tournaient  vers  la  porte.  Une  longue  femme 
mince  à  la  charpente  osseuse,  une  face 
étroite  au  menton  carré,  avec,  sous  le  front 
têtu,  deux  yeux  de  clarté  intense,  venait  d'ap- 
paraître au  milieu  d'un  groupe  empressé 
d'habits  noirs. 

Oriane    de    Mauves!    le   nom    courait   de 


LA    CONSÉCRATION  IH 

bouche  en  bouche  :  c'était  Oriane  de  iMauves, 
alias  Gontran  de  Maufrignan,  la  chroniqueuse 
des  sports.  Une  foule  de  jeunes  mâles  se 
bousculait  sur  ses  pas,  la  complimentait  sur 
son  décolletage  et  lui  demandait  des  tuyaux 
de  courses. 

—  Tiens,  elle  n'a  pas  amené  sa  petite  amie, 
remarquait  une  des  jeunes  femme  de  la  bande 
artiste.  —  Elle  a  eu  peur  qu'on  ne  la  lui 
souffle.  —  Il  y  a  peut-être  eu  une  rafle  au 
Palais  de  glace  »,  insinuait  cette  bonne  pièce 
de  Zisko.  Gainée  dans  une  robe  de  faille 
noire  cuirassée  de  jais  bleu,  d'un  décolle- 
tage étrange  qui  montait  très  haut  et  lais- 
sait les  bras  entièrement  nus,  le  cou  et 
les  clavicules  émergeant  au-dessous  d'une 
liune  droite,  M"'  de  Mauves  promenait  une 
insolence  hautaine  au  milieu  des  sarcasmes 
et  des  curiosités.  Uriane  de  Mauves  était  très 
blanche,  d'une  blancheur  d'hostie  ou  de  chose 
Iri's  froide.  Deux  prunelles  verdàtres  vivaient 

lies  dans  cette  face  immobile,  d'une  pre- 
nante pâleur.  Son  profil  heurté  était  celui 


112  MAISON    POUR    DAMES 

d'un  jeune  Florentin,  un  Lorenzo  de  Médicis 
enfant.  Une  petite  calotte  de  velours  noir 
posée  sur  des  cheveux  acajou  précisait  la 
vision.  «  Elle  est  très  belle,  risquait  un  jeune 
peintre.  —  Oui,  très  Fleur  du  Mal;  elle  vient 
des  villes  maudites.  —  Oh!  elle  vient  surtout 
pour  Florise  d'Ellébreuse.  Les  photographies 
d'hier  ont  dû  l'exciter.  —  A  propos  de  villes 
maudites,  tenez,  voilà  Fautre,  ce  cher  des 
Glaïeuls.  Oh!  est-il  assez  laid,  ce  Noirmont  ! 
Oui,  lès  contraires  s'attirent,  Sodome  et 

Lesbos.  » 

Le  chroniqueur  des  modes  venait  de  faire 
son  apparition.  Lui,  c'était  une  foule  de 
femmes,  jeunes  et  vieilles  qui  l'assaillait. 
Toutes  voulaient  se  renseigner  sur  le  bijou 
de  ce  soir  ou  le  chapeau  de  demain.  Cette 
chère  des  Glaïeuls  les  toisait  de  haut  et  les 
écartait  de  la  main.  Un  frac  impeccable,  un 
o-ilet  de  brocart  blanc  à  boutons  de  lapis  exa- 
gérai^ent  encore  sa  hideur.  La  sanie  de  son 
teint  boutonneux  suppurait  plus  violente  dans 
la  blancheur  du  linge.  Une  petite  barbe  en 


LA    CONSÉCRATION  li3 

bouc,  d'un  blond  pâle,  mettait  un  bouquet 
d'herbes  sèches  à  son  menton  fuyant.  Sa  petite 
tète  plate  et  venimeuse  se  redressait  sur  des 
épaules  étroites;  toute  sa  petite  personne  fré- 
missait et  se  cambrait  sur  de  hauts  talons. 
D'une  main  il  s'éventait  avec  son  chapeau 
claque  et  de  l'autre  il  remettait  en  valeur  une 
lourde  mèche  d'un  blond  fade  sur  l'acnée 
de  son  front.  La  main  du  chapeau  était  splen- 
didement baguée;  des  femmes  gloussaient 
d'admiration;  «  Du  Lalique  »,  faisait-il,  en 
abandonnant  ses  doigts  aux  admiratrices 


D'autres  femmes  se  pressaient,  mais  il  était 
préoccupé  d'atteindre  un  gros  garçon  roux  à  la 
tête  bouclée  et  au  torse  d'athlète  qu'il  venait 
de  découvrir  à  l'autre  bout  du  salon.  C'était 
un  jeune  sculpteur  Norvégien,  que  Noirmont 
s'était  mis  en  tête  de  lancer  et  d'imposer  à 
Paris.  Jusqu'ici,  Ostenberg  (c'était  le  nom  du 
jeune  homme)  n'avait  commis  que  des  ma- 
quettes et  de  vagues  bijoux  d'Art  Nouveau.  — 
Trahit  sua  quemqiie  voluptas,  faisait  remar- 
quer l'incorrigible  Zisko.  —  Formosum pastor 


114  MAISON    POUR    DAMES 

Corydon  ardebat  Alexim,  ripostait  une  jeune 
femme.  —  Ah!  vous  entendez  le  latin;  mes 
compliments.  — Mais  je  n'entends  pas  le  grec. 
—  Je  le  regrette...  11  faut  croire  qu'ils  étaient 
mieux  que  cela  en  Sicile.  » 

Cette  chère  des  Glaïeuls  avait  lâché  son 
sculpteur;  elle  venait  d'apercevoir  M.  de  Fa- 
renbourg  et  se  précipitait  vers  lui.  «  La  voi- 
ture de  M""^  de  Hamarande  a  été  vue  dans  la 
cour  de  Timmeuble,  lui  chuchotait-il  à  voix 
basse  ;  le  valet  de  pied  a  demandé  à  la  livrée 
si  M"*  Farnier  était  là.  Sur  la  réponse  que 
non,  le  coupé  est  reparti.  Reviendra-t-elle  ?  » 
La  figure  du  directeur  se  décomposait  :  «  Quel 
contre-temps,  M""^  de  Hamarande!  un  clou 
pareil!  ah  !  jamais  il  ne  pardonnerait  à 
cette  petite  sotte  de  Florise  si  la  comtesse 
ne  revenait  pas.  —  Oh!  elle  reviendra.  — 
Qu'en  savez-AOus"?  —  J'en  suis  certain. 
M"'®  de  Hamarande  a  huit  salons  où  se  mon- 
trer chaque  soir;  elle  n'y  vient  que  pour 
entrer  et  sortir;  apparitions  sensationnelles. 
Elle  veut  venir  ici  la  dernière.    —  Et  c'est 


LA   CONSÉCRATION  115 

son  droit  avec  sa  fortune,  sa  situation,  sa 
naissance,  et  cette  petite  Farnier  qui  n'arrive 
pas!  »  Des  craintes  travaillaient  M.  de  Faren- 
bourg.  Depuis  deux  jours,  Florised'Ellébreusc 
ne  lui  avait  ménasré  ni  son  mécontentement, 
ni  les  télégrammes.  Dans  tous,  elle  lui  avait 
signifié  qu'elle  ne  viendrait  pas.  Le  Laurier 
cVOr  avait  répondu  par  des  pneumatiques 
suppliants  et  des  envois  de  fleurs;  lui  ne  dou- 
tait pas  qu'au  dernier  moment,  la  jeune  femme 
ne  revînt  sur  sa  décision;  cette  soirée  devait 
être  son  triomphe,  et  voilà  qu'il  était  dix 
heures  et  demie  et  Florise  d'Ellébreuse  ne 
paraissait  pas. 

«  Fais  chanter  la  Nivelli,  disait-il,  en  pas- 
sant, à  sa  femme;  ils  doivent  la  trouver  mau- 
vaise ;  ça  les  occupera  ».  Et  il  se  dirigeait  vers 
son  bureau,  hésitant  s'il  devait  envoyer  son 
auto  à  l'hôtel  Florian  ou  rédiger  lui-même 
un  télégramme  annonçant  une  subite  indis- 
position de  Florise;  il  traversait  le  salon,  où 
on  avait  parqué  les  lauréates  du  concours  ;  le 
palmarès  au  grand  complet  trônait  là  sur  des 


116  MAISON    POUR    DAMES 

fauteuils  de  souverains  en  représentation.  La 
salie  était  relativement  déserte  ;  la  voix  de  la 
Nivelli,  clamant  la  douleur  d'Orphée,  avait 
ramené  la  foule  dans  les  premiers  salons  ;  celui 
des  Muses  était  devenu  une  solitude.  Quelques 
vieux  messieurs  s'attardaient  seulement  au- 
tour de  leurs  biceps  opulents;  un  groupe 
ii-ouaiileur  d'habits  noirs  aosuenardait  dans 
un&  embrasure  de  porte.  L'inutile  exhibition 
de  ces  malheureuses  abandonnées  dans  ce 
salon  lointain  aux  entreprises  de  galants  vieil- 
lards frappait  M.  de  Farenbourg.  Oscar  avait  la 
sensation  d'une  parade  de  foire,  en  même 
temps  que  le  souvenir  des  dames  en  corbeilles 
des  anciens  cafés-chantant.  Il  flairait  le  gro- 
tesque et  offrait  gracieusement  son  bras  à 
une  des  Muses;  il  engageait  les  autres  à  le 
suivre  dans  le  salon  de  musique,  quand  il 
aperçut  M.  Agrado,  il  pressentit  immédia- 
tement des  nouvelles.  Il  assit  la  dernière 
Muse  et  se  précipita  vers  le  banquier  :  «  J'en 
arrive,  fit  M.  Agrado,  ça  a  été  dur,  mais 
ils  viennent.  —  Vous  l'avez  vue?  —  J'en  ar- 


LA    CONSÉCRATION  117 

rive,  vous  dis-je,  ah!  j'avais  deviné,  juste  ! 
Après  l'article  et  ces  télégrammes,  je  pensais 
bien  que  ça  n'irait  pas  tout  seul.  Ah  !  on  a 
versé  quelques  larmes!  —  Elle  a  pleuré,  elle 
va  être  laide.  —  N'en  croyez  rien,  elle  est 
plus  jolie  que  jamais;  elle  a  l'air  d'une  vic- 
time que  l'on  traîne  à  l'autel.  Vous  pouvez 
me  remercier;  mais  vous  allez  me  faire  un 
plaisir,  c'est  de  flanquer  ce  Noirmont  à  la 
porte.  Tenez,  les  voici,  n'est-ce  pas  qu'elle  est 
divine?  » 

Florise  d'Ellébreuse  venait  d'apparaître  au 
bras  de  son  mari,  son  nom  courait  déjà, 
murmuré  de  bouche  en  bouche;  des  têtes  de 
femmes  se  dressaient  étincelantes  de  dia- 
mants, éclaboussées  d'aigrettes;  un  remou  se 
creusait  dans  la  marée  des  habits  noirs. 


M"*  Farnier  déchiffrait  distraitement  la 
carte  qu'on  venait  de  lui  remettre.  «  La  com- 
tesse de  Hamarande!  C'est  elle-même  qui  est 
en  bas.  »  Ce  petit  morceau  de  bristol  l'avait 

7. 


118  MAISON    POUR    DAMES 

arrachée  à  sa  torpeur.  «  Mais  oui,  cette  dame 
est  en  bas  dans  son  auto,  répondait  le  garçon; 
elle  fait  demander  si  madame  peut  la  rece- 
voir. »  M""  de  Hamarande!  la  jeune  femme 
avait  comme  un  éblouissement.  Elle  ne  com- 
prenait pas  cl  devinait  pourtant  que,  dans  la 
détresse  où  elle  se  trouvait,  cette  visite  avait 
quelque  chose  de  providentiel!  elle  considé- 
rait le  désarroi  de  la  chambre,  le  désordre  de 
sa  toilette,  ce  lit  pas  fait,  ce  peignoir  qu'elle 
traînait  depuis  midi,  et,  devant  la  médiocrité 
de  ce  logis  d'hôtel  :  «  Non,  non,  faisait-elle 
brusquement,  dites  à  M™*  de  Hamarande  tous 
mes  regrets.  Non,  non,  je  ne  peux  pas  la  re- 
cevoir, —  Cette  dame  désire  vivement  voir 
madame;  elle  est  descendue  de  son  auto 
elle-même,  pour  s'informer  au  bureau  de 
l'hôtel.  »  Et  Florise  se  rappelait  que,  dans  la 
matinée,  la  comtesse  avait  déjà  fait  prendre 
de  ses  nouvelles.  Elle  avait  trouvé  sa  carte 
sous  enveloppe  avec  une  quantité  d'autres, 
•  d'inconnus  ou  de  relations  de  la  veille.  Tous 
avaient   mis  une  certaine  élégance  à   venir 


LA   CONSÉCRATION  119 

s'enquérir  de  l'état  de  la  poétesse,  après  le 
ridicule  contre-temps  qui  avait  clos  la  soirée 
de  la  veille,  cet  évanouissement  quasi  théâ- 
tral 011  elle  s'était  laissée  aller,  dans  l'atmo- 
sphère de  curiosité  hostile  dont  elle  s'était 
sentie  l'objet. 

Elle  n'oubliait  pas,  non  plus,  ce  que  M^Me 
Ilamarande  avait  fait  pour  elle.  Acculée  dans 
une  position  difficile,  devenue  le  point  de 
mire  de  tous  les  yeux,  harcelée  de  prières  et 
sommée  de  réciter  elle-même  ses  vers  cou- 
ronnés, elle  s'était  sentie  défaillir,  le  cœur 
lui  avait  manqué.  L'imprévue,  la  généreuse 
intervention  de  la  comtesse  de  Hamarande 
l'avait  alors  sauvée. 

Florise  d'Ellébreuse  ne  pouvait  pas  ne  pas 
la  recevoir. 

Le  garçon  attendait  toujours.  «  Dites  à  cette 
dame  que  je  suis  couchée,  que  je  me  lève. 
Je  suis  au  regret,  mais  je  ne  peux  la  recevoir 
que  dans  vingt  minutes,  un  quart  d'heure. 
Si  elle  peut  repasser...  »  Le  garçon  s'éclip- 
sait,  il  revenait  presque  aussitôt   :  «  Cette 


120  MAISON    POUR   DAMES 

dame  prie  madame  de  ne  pas  se  presser;  elle 
repassera  dans  trois  quarts  d'heure.  »  Et  il 
remettait  à  la  jeune  femme  trois  merveilleu- 
ses roses  Niel. 

Emma  se  levait  brusquement.  Vite  que  Ton 
fît  son  lit,  qu'on  rangeât  cet  appartement  et 
qu'on  lui  envoyât  la  femme  de  chambre  pour 
l'aider  à  s'habiller.  Elle  gagnait  péniblement 
la  grande  glace  ovale  de  la  psyché,  elle  était 
encore  tout  étourdie  des  événements  de  la 
veille. 

Ah!  cette  fête  du  Laurier  d'Or,  dont  elle 
s'était  fait  tant  de  joie  et  qui  devait  être  son 
triomphe,  elle  en  revivait  maintenant  toutes 
les  phases  effarantes  et  comiques  comme  celles 
d'un  cauchemar!  C'est  dans  la  persistante 
oppression  d'un  mauvais  rêve,  qu'elle  se  vi- 
sionnait son  entrée  dans  les  salles  de  rédac- 
tion, transformées  en  galeries  de  fêtes.  Elle 
s'était  laissé  traîner  là  comme  une  ci-devant 
à  Téchafaud.  Jusqu'à  la  dernière  minute,  elle 
ne  voulait  pas  y  paraître;  il  avait  fallu  la 
visite  de  M.   Agrado  à  l'hôtel  Florian  pour 


LA.   CONSÉCRATION  121 

forcer  sa  décision..  Le  banquier  l'avait  adju- 
rée, au  nom  de  sa  carrière,  de  tenter  ce  su- 
prême effort;  il  y  allait  de  son  avenir.  On 
l'avait  annoncée  à  Paris.  Paris  l'attendait. 
Paris  ne  pardonnait  pas  les  déceptions.  Elle 
ne  paraîtrait  qu'une  minute;  l'important  était 
qu'on  la  vît.  «  Mais,  après  cet  abominable 
article?  avait  soupiré  la  pauvre  femme.  — 
Cela,  c'est  une  autre  question;  j'en  fais  mon 
affaire.  J'ai  plus  que  voix  au  chapitre  au 
Laiirier;  j'exigerai  le  nom  de  ce  monsieur  et, 
je  vous  le  promets,  justice  sera  faite.  »  Emile, 
pris  à  parti  par  M.  Agrado,  s'était  alors  joint 
au  vieillard;  tous  deux  l'avaient  suppliée. 
«  Mais  on  a  annoncé  que  je  dirais  moi-même 
mes  vers,  sanglotait  Florise,  qui  avait  lu 
l'écho,  le  matin,  dans  un  journal.  Je  ne  pour- 
rais jamais,  jamais...  je  suis  perdue.  —  Cela, 
c'est  un  enfantillage,  faisait  le  millionnaire, 
puisqu'il  y  a  une  comédienne  de  l'Odéon 
commandée  pour  déclamer  vos  vers.  » 
M""  Farnier  tirait  le  dernier  argument  des 
femmes  :  »  Mais  je  suis  laide,  laide  à  faire 


122  MAISON    POUR   DAMES 

peur,  j'ai  pleuré;  j'ai  les  yeux  machurés,  le 
teint  bis  !  —  Vous  !  vous  !  !  !  répondait  le  ban- 
quier, en  l'entraînant  devant  une  glace.  Mais 
regardez-vous!  mais  c'est  votre  triomphe  que 
la  pâleur  et  l'éclat  des  yeux  que  vous  avez  ce 
soir!  » 

Le  fait  est  que  M""'  Farnier  était,  ce  soir-là, 
très  belle.  Sa  crise  de  révolte  et  de  larmes 
l'avait  dramatisée,  élevée  à  un  degré  d'inten- 
sité plastique  qu'elle  n'avait  pas  d'ordinaire. 
Une  tunique  à  la  grecque,  dont  ses  bras  pales 
émergeaient  complètement  nus,  la  faisait, 
chose  étrange,  idéalement  chaste.  Un  péplum 
de  gaze  argentée  la  drapait  ;  des  couronnes  de 
myrthes,  en  soie  brodée,  en  égayaient  la  trame 
de  feuilles  vertes;  pas  une  bague  aux  doigts, 
pas  un  bracelet  aux  bras,  pas  un  collier  au 
cou.  L'eurythmie  des  lignes  était  conservée 
intacte,  absolument  pure;  posée  sur  ses  ban- 
deaux châtains,  une  couronne  de  myrthes 
verts,  en  émail  translucide,  la  diadémait. 

C'était  Hypatie  et  c'était  aussi  Erato;  c'était 
une  nymphe  et  c'était  une  muse,  mais  une 


LA    CONSECRATION  123 

nymphe  douloureuse  et  blessée;  c'était  Iphi- 
génie  en  Tauride  et  M"^  de  Sombreuil  au 
Temple.  A  la  clarté  des  bougies  son  image 
lui  avait  souri.  «  Puisque  vous  vous  mettez 
tous  les  deux  contre  moi!...  »  Et  elle  avait 
demandé  sa  sortie  de  bal. 

«  Ne  craignez  rien,  je  serai  là  tout  le  temps 
auprès  de  vous  >),  lui  avait  chuchoté  M.  Agra- 
do,  et,  dans  la  tiédeur  obscure  de  l'auto,  la 
main  du  banquier  avait  furtivement  serré  sa 
main. 

Ah!  son  entrée  dans  les  salons  du  Laurier 
d'Or...  Au  moment  oi!i  elle  en  passait  la  porte, 
la  Nivelli  y  chantait,  debout, -au  piano: 

Tu  m'as  pris  mon  cœur  dans  tes  griffes  d'or, 
Tu  m"as  pris  mon  cœur  dans  tes  mains  de  soie. 

La  mélodie  d'Holmes  courbait  toutes  les 
têtes  sous  une  haleine  ardente,  mais  le  nom 
de  Florise  d'Ellébreuse  avait  couru  dans  la 
foule  ;  la  jeune  femme  l'avait  deviné  au  mou- 
vement des  bouches,  et,  tout  à  coup,  elle  avait 
eu  tous  les  youx  et  toutes  les  curiosités  sur 


124  MAISON    POUR   DAMES 

elle.  Elle  s'était  sentie  dévisagée,  déshabillée, 
scrutée  dans  son  âme  et  dans  sa  chair,  par 
des  milliers  de  prunelles  goguenardes  et 
inquiètes;  il  y  en  avait  de  si  hardies,  qu'il  lui 
semblait  qu'on  la  dénudait.  Une  atmosphère 
raréfiée  l'avait  prise  à  la  gorge  ;  les  tentures 
du  salon  avaient  tournoyé  autour  d'elle  ; 
elle  avait  eu  un  mouvement  de  recul,  mais 
M.  de  Farenbourg  lui  avait  pris  le  bras  et 
l'avait  entraînée  à  travers  les  groupes. 

La  Nivclli  avait  cessé  de  chanter. 

Ce  fut  une  promenade  sensationnelle  et  tri- 
omphale. Toute  l'assistance  s'était  portée  en 
masse  au-devant  de  la  poétesse.  Emmaavançait 
avec  peine  entre  deux  rangs  de  spectateurs  ;  on 
se  bousculait  pour  lavoir;  des  cous  se  tendaient 
avides,  des  souffles  chauds  lui  effleuraient  la 
nuque,  desmonoclesimpertinents plongeaient 
dans  son  corsage;  et  Florise  avait  la  sensa- 
tion d'être  livrée  vivante  aux  bêtes.  Elle  avait 
fermé. les  yeux;  M.  de  Farenbourg  la  soute- 
nait ;  des  réflexions,  faites  à  voix  haute,  la 
souffletaient  au  visage  :  «  C'est  la  lauréate, 


LA    CONSÉCRATION  12o 

la  petite  femme  au  tempérament  si  chaud. — 
Elle  a  le  masque!  —  Pas  si  jolie  que  cela! 

—  Eh!  eh!  son  mari  ne  doit  pas  s'embêter. 

—  Ah!  moi,  en  voilà  un  que  je  plains,  le 
mari!  » 

Emile,  ahuri,  prenait  pour  lui  une  partie 
de  ces  boutades;  il  avait  grand'peine  à  suivre 

sa  femme   à  travers  les   groupes C'était 

l'insulte  publique  et  officielle  :  la  consé- 
cration. 

Florise  avait  gagné  le  fauteuil  qu'on  lui 
réservait.  Maintenant,  M.  de  Farenbourg 
faisait  les  présentations.  C'étaient  des  incli- 
naisons de  crânes  chevelus  ou  chauves,  des 
flexions  d'épaules  et  des  robes  plongeantes  en 
des  révérences.  M.  de  Farenbourg  nommait 
à  mesure;  les  femmes  et  les  hommes  se  suc- 
cédaient. M"^  Farnier  ne  voyait  personne. 
Toutes  ces  faces  s'avançaient  sur  elle,  grima- 
çantes et  grossissantes  comme  dans  les  cauche- 
mars. Elle  se  sentait  étouffée  dans  un  cercle, 
de  plus  en  plus  resserré,  de  visages  mena- 
çants ou  hilares  :  une  farandole  de  masques, 


126  MAISON    POUR   DAMES 

et  les  présentations  continuaient.  C'étaient 
des  noms  et  des  noms,  et,  à  jet  continu,  la 
banalité  des  compliments  clichés  et  des  féli- 
citations plates.  Un  nom.  lui  faisait  relever 
la  tête  :  M.  Maxence  Noirmont,  notre  ba- 
ronne des  Glaïeuls.  Un  petit  homme,  pustu- 
leux et  goguenard,  bafouillait  des  hyperboles  ; 
la  jeune  femme  avait  un  mouvement  de  re- 
cul :  c'était  lui  l'auteur  de  l'article.  «Ne  vous 
troublez  pas,  lui  chuchotait  une  voix  dans  la 
nuque;  il  ne  perdra  rien  pour  attendre;  nous 
l'exécuterons,  et  de  main  de  maître.  »  C'était 
M.  Agrado,  discrètement  insinué  derrière  son 
fauteuil.  «  Non,  non,  suppliait  la  jeune 
femme,  il  est  si  dangereux!  —  Il  n'y  a  de 
dangereux  que  ce  que  Ton  redoute.  Celle-là 
est  bien  plus  à  craindre.  »  Une  jeune  femme, 
très  blanche  aux  yeux  étrangement  verts, 
était  debout  devant  elle  :  «  J'aime  tant  votre 
talent  et  j'apprécie  tant  votre  beauté!  »  mur- 
murait l'inconnue  d'une  voix  chaude  et  rau- 
que.  M.  de  Farenbourg  présentait  M"*  de 
Mauves,  mais  un  mouvement  venait  de  se 


LA    CONSÉCRATION  127 

produire  dans  la  foule  et  Florise  d'Ellébreusc 
se  trouvait  tout  à  coup  seule.  Les  groupes, 
tassés  en  une  grande  vague,  se  précipitaient 
au-devant  d'une  nouvelle  entrée  :  «  M*"*  de 
Hamarande,  la  comtesse  !  » 


VII 

CHÈRES  CONFRÈRES 

La  nouvelle  arrivante  possédait  mieux  le 
maniement  des  foules.  Avec  un  sourire  à 
droite,  un  regard  à  gauche,  elle  maintenait 
les  gens  à  distance,  écartant  au  besoin  les  gê- 
neurs du  bout  de  son  éventail.  Les  plus  obs- 
tinés s'effaçaient  devant  son  seste.  Pour  M""®  de 
Hamarande  lescuriosilés  s'étaient  faites  défé- 
rentes, les  impatiences  respectueuses.  C'était 
une  petite  femme  menue  et  mince  que  gran- 
dissait un  admirable  port  de  tète.  Un  profil 
d'oiseau  de  proie,  un  nez  en  bec  d'aigle  et  des 
lèvres  fines  étaient  rachetés  par  d'inoublia- 
bles yeux  nocturnes,  des  yeux  veloutés  et 
bleus,  ombrés  de  longs  cils  noirs.  Très  brune, 
coiffée  de  bandeaux  à  la  grecque,  la  comtesse 
de  Hamarande  imposait  la  vision  d'une  sta- 


130  MAISON    POUR   DAMES 

tuette  d'Égine  portant  sur  ses  épaules  un 
visage  précis  de  peinture  persane.  On  sentait 
sa  majesté  voulue,  sa  grâce  apprise,  carnatu- 
rellement  elle  devait  être  vive,  saccadée  et 
preste,  et  c'est  par  esthétique  qu'elle  avait 
adopté  cette  sage  lenteur.  Des  ovations  l'ac- 
cueillaient au  passage  ;  le  Tout-Paris  du  Lau- 
rier d'Or  l'acclamait.  La  comtesse  se  faisait  dé- 
signer Florise  et  cette  fois  c'était  Florise  d'El- 
lébreuse  que  l'on  présentait.  La  poétesse  du 
Faubourg  adressait  à  la  lauréate  de  province 
un  compliment  lapidaire  et  précis,  dont  la 
belle  tenue  avait  la  pureté  d'une  épilaphe 
grecque.  M'"^Farnier  balbutiait;  elle  n'avait 
rien  entendu.  M.  de  Farenbourg,  qui  avait 
présenté  les  deux  femmes,  les  faisait  asseoir 
sur  deux  grands  fauteuils.  Maintenant  la  com- 
tesse de  Hamarande  parlait  à  mi-voix  à  Flo- 
rise ;  elle  avait  une  diction  merveilleuse  ser- 
vie par  la  voix  la  plus  chaude  et  la  mieux 
timbrée  ;  l'écouter  était  un  délice,  et  sans 
rien  comprendre,  Florise  d'Ellébreuse  écou- 
tait. 


CHÈRES    CONFRÈRES  131 

Mais,  bon  faiseur  de  gloires,  M.  de  Farcn- 
boiirg  organisait  le  triomphe  du  Laurier 
d'Or.  K  Silence,  Mesdames,  un  peu  de  silence, 
Mesdames  ».  M'""  Gora  Laparcerie,  del'Odéon, 
allait  réciter  la  poésie  primée  au  concours, 
les  Lauriers  roses  de  M"""  d'Ellébreuse  ;  mais 
M""  Gora  Laparcerie  n'était  pas  là,  au  dernier 
moment  elle  s'était  fait  excuser.  Une  actrice 
du  Vaudeville  offrait  de  la  remplacer;  on 
acceptait.  Récemment  sortie  du  Gonservatoire 
c'était  une  jeune  personne  aussi  nue  que  le 
permettait  l'indécence  de  la  mode  :  des  yeux 
pochés  tant  ils  étaient  bleuis  de  kohl,  et  une 
bouche  saignante  de  fard.  Un  maquillage 
spectral  en  faisant  une  stryge  de  Rops.  Qu'al- 
laient devenir  les  Lauriers  roses  de  Florise 
déclamés  par  cette  goule  !  Gela  faisait 
frémir. 

L'ingénue  du  Vaudeville  demandait  à  lire 
les  vers  pour  se  familiariser  avec  ;  on  lui  pas- 
sait un  numéro  de  la  Revue.  M""  lUyne  Hasp 
la  feuilletait,  puis  elle  avait  un  brusque  sur- 
saut de  tout  le  corps  ;  elle  arrivait  à  rougir 


132  MAISON    POUR    DAMES 

SOUS  son  blanc  gras  et  ses  paupières  meur- 
tries tombaient  jusqu'à  ses  oreilles.  —  Non, 
vraiment  elle  ne  pourrait  jamais  dire  cela  en 
public,  c'était  trop  chaud,  trop  passionné, 
trop  véhément;  il  y  avait  des  passages...  Et 
M"^  Illyne  rentrait  dans  le  rang,  tout  un 
groupe  d'habits  noirs  excités  suivait  cette 
ingénuité  de  lupanar.  M""  Emma  Farnier  était 
devenue  blême  ;  un  tremblement  l'avait  prise; 
personne  ne  voulait  dire  ses  vers.  «  L'auteur, 
l'auteur  !  »  réclamait  des  voix  goguenardes. 
«  Oui,  c'est  cela,  que  madame  d'EUébreuse 
dise  elle-même  ses  vers  !■  »  Et  toute  l'assis- 
tance réclamait  et  criait  ;  le  public  était  rede- 
venu l'enfant  mal  élevé  des  entr'actes  trop 
longs  et  des  premières  houleuses.  «  L'auteur  I 
Fauteur  !  »  Et  M""^  Farnier,  le  cœur  chaviré, 
sentait  une  sueur  froide  lui  perler  aux  épaules, 
elle  croyait  qu'elle  allait  mourir. 

La  comtesse  de  Hamarande  s'était  levée. 
«  Eh  bien,  ces  vers,  je  vais  les  dire,  moi.  Qu'on 
me  donne  le  manuscrit.  »  Et  la  statuette  de 
Tanagra  s'avançait  le   plus    simplement  du 


CHÈRES    CONFRÈRES  133 

monde.  Et  un  silence  se  faisait  tel  que  Ton 
eût  entendu  bourdonner  une  abeille.  Dans  le 
recueillement  de  tous,  M*""  de  Hamarande 
commençait.  La  jeune  femme  était  peut-être 
la  plus  admirable  diseuse  que  possédât  Paris; 
seules  Julia  Bartet,  Marguerite  Moreno  ou 
jadis  Sarali  Bcrnhardt  eussent  pu  lui  être 
opposées  dans  l'art  de  souligner,  et  de  mettre 
en  valeur  un  rythme.  Des  vers  de  Florise 
d'Ellébreuse  perlés  par  la  comtesse  de  Hama- 
rande,  Paris  ne  s'attendait  pas  à  un  pareil 
régal. 

Mais  quand  la  diseuse  se  tournait  vers  la 
poétesse  pour  quêter  un  regard  de  gratitude, 
elle  ne  trouvait  que  deux  yeux  clos  et  une 
pâleur  de  morte.  La  tête  renversée,  raidie  par 
l'hypnose,  M"^  Emma  Farnicr  s'était  éva- 
nouie... Une  réflexion  de  goujat,  passée  par- 
dessus son  épaule,  avait  porté  le  dernier 
coup.  Ce  fut  un  désarroi,  un  tumulte;  on  se 
pressait  autour  de  la  jeune  femme,  on  empor- 
tait Florise,  inanimée,  dans  le  cabinet  du 
Directeur.  Ce  Farenbourg,  quel  génie,   quel 

8 


134  MAISON    POUR    DAMES 

dentiste  !  Tout  cela  a-t-il  été  assez  bien  réglé! 
«  C'est  plus  beau  qu'au  théâtre  »,  ricanait 
Zisko,  le  peintre  hongrois. 

Le  lendemain  M""®  Emma  Farnier  ne  pou- 
Yait  refuser  de  recevoir  la  comtesse  de  Hama- 
rande. 

La  poétesse  grande  dame  prenait  congé  de 
la  lauréate  de  province.  Qu'est-ce  que  lacom- 
tesse  de  Hamarande  avait  bien  pu  dire  à 
M"'^  Farnier?  Elle  avait  dans  les  yeux  une 
décision  inaccoutumée,  et  tout  son  pauvre 
visage  dévasté  par  le  désespoir  s'était  sou- 
dain retrempé  d'énergie.  Elle  sonnait  pour 
avoir  une  lampe,  car  il  était  près  de  sept 
heures.  Elle  écoutait  l'auto  de  la  comtesse 
déraper  sous  ses  fenêtres,  et  presque  aussitôt 
la  porte  de  sa  chambre  s'ouvrait.  Qui  se  per- 
mettait... ?  et  M.  deFarenbourg  entrait  suivi 
de  son  mari.  11  se  précipitait  sur  les  mains  de 
la  jeune  femme...  Ses  compliments;  M""®  de 
Hamarande  chez  elle!  Mais  c'était  une  consé- 
cration, après  ce  qui  s'était  déjà  passé  dans  la 


CHÈRES    CONFRÈRES  135 

nuit,  M""'  de  Hamarandc  et  elle  devenaient 
les  deux  outsiders  de  la  liUérature  féministe. 
C'était  inespéré,  autant  qu'imprévu,  il  allait 
pouvoir  publier  son  portrait  avec  celui  de  la 
comtesse  dans  le  prochain  numéro  de  la 
Revue. 

La  jeune  femme  regardait  avec  mépris  ce 
marchand  de  réclames.  «  Je  m'y  oppose  for- 
mellement, faisait  froidement  M""  Farnier  ; 
c'est  spontanément  que  la  comtesse  de  Hama- 
rande  m'a  rendu  visite,  spontanément  qu'elle 
a  dit  mes  vers  hier  soir,  j'entends  ne  pas  en 
informer  le  public.  —  Mais  moi,  j'entends 
faire  votre  réputation,  chère  madame,  et  faire 
monter  le  tirage  de  mon  journal.  D'ailleurs, 
il  est  trop  tard,  un  instantané  a  été  pris  hier, 
dans  nos  salons,  de  votre  présentation  à  la 
comtesse.  Sa  visite  m'autorise  à  la  publier, 
—  Soit,  je  vous  désavouerais  dans  une  lettre 
ouverte  à  la  comtesse  de  Hamarande,  et  cette 
lettre  je  la  publierais  dans  Fémina.  —  Oh  ! 
comme  elle  est  nerveuse  !  Monsieur  Farnier, 
calmez  un  peu  votre  femme!  Oui,  je  sais,  les 


136  MAISON    POUR    DAMES 

événements  d'hier  vous  ont  un  peu  énervée, 
mais  rien  de  mieux  ne  pouvait  arriver  pour 
votre  gloire.  Il  ne  faut  pas  ruer  comme  cela 
dans  les  brancards.  »  Emma  ne  haussait 
même  pas  les  épaules  ;  ni  M.  Farnier,  ni 
M.  de  Farenbourg  ne  voyaient  ses  dents  ser- 
rées ni  ses  yeux  fixes  et  durs. 

«  M.  Agrado  est  venu  prendre  de  tes  nou- 
velles, faisait  Emile  ;  nous  étions  avec  lui 
dans  le  salon  de  l'hôtel  ;  il  n'a  pas  voulu  mon- 
ter. —  Il  a  bien  fait,  ripostait  la  jeune  femme. 
—  Comment  !  —  Mais  oui,  il  a  bien  fait, 
intervenait  M.  de  Farenbourg,  puisque  ma- 
dame n'était  pas  seule.  »  Le  directeur  sentait 
l'orage  dans  l'air.  M.  Farnier  reprenait  : 
«  Agrado  nous  invite  à  dîner  pour  jeudi,  un 
grand  dîner  qu'il  donne  en  ton  honneur,  et  il 
compte  sur  nous,  samedi,  dans  sa  loge  de 
l'Opéra,  pour  une  première.  —  La  première 
du  Crépuscule  des  dieux,  soulignait  le  journa- 
liste. —  J'ai  accepté  insistait  Emile.  —  Et  tu 
as  eu  tort,  car  je  n'irai  ni  à  ce  dîner  ni  à 
l'Opéra.  —  Pourquoi? —  J'ai  dit.  » 


CHERES    CONFRERES  137 

M.  de  Farenbourg,  devenu  prudent,  s'ab- 
sorbait dans  la  lecture  de  cartes  de  visites, 
dont  un  plat  de  Chine  était  rempli  ;  il  y  dé- 
couvrait celle  d'Oriane.  «  Tiens,  tiens,  M'^^de 
Mauves,  vous  l'avez  reçue?  —  Non,  c'était  ce 
matin.  Elle  est  venue  prendre  de  mes  nou- 
velles. —  Vous  avez  bien  fait.  »  Florise  levait 
la  tête.  «  Pourquoi?  »  Le  journaliste  avait  un 
geste  vague  :  «  J'ai  dit  !  »  Et  là-dessus  il  se 
levait.  «  Voyons,  Emma,  M.  Agrado  attend 
ta  réponse  ;  M.  de  Farenbourg  a  promis  de  la 
lui  porter.  — Non,  non,  je  reviendrai  demain, 
cela  ne  presse  pas,  concédait  ce  parfait 
homme  du  monde;  madame  d'Ellébreuse  est 
un  peu  énervée  ce  soir.  » 

Le  diplomate  s'esquivait.  «Voyons,  Emma, 
tu  n'es  pas  raisonnable,  reprenait  Emile  ; 
M.  Agrado  a  pour  toi  une  véritable  affection  ; 
il  m'a  parlé  de  toi  dans  des  termes...;  tu  se- 
rais sa  fille,  qu'il  ne  t'aimerait  pas  davantage  ; 
tu  sais  qu'il  m'a  promis  de  faire  flanquer  à  la 
porte  le  petit  écrivaillon  de  ton  article.  » 
^jme  Parnier  tournait  vers  son  mari  son  beau 


138  MAISON    POUR    DAMES 

profil  douloureux  autant  qu'ironique  :  «  Mon 
ami,  il  vous  faudra  acheter  des  lunettes  bleues, 
vous  devenez  tout  à  fait  aveugle  !  » 

Le  lendemain  matin,  une  heure  après  le 
second  courrier,  le  garçon  de  l'hùtel  montait 
à  Florise  d'Ellébreuse  une  immense  gerbe  de 
lilas  blanc  et  d'orchidées  bleues  ;  une  carte 
aposlillée  sous  enveloppe,  accompagnait  l'en- 
voi ;  M""^  de  Mauves  y  prenait  des  nouvelles 
de  la  jolie  malade  et  imploraitla  faveur  d'être 
reçue  dans  la  journée  vers  les  cinq  heures; 
M"^  de  Mauves  avait  un  véritable  service  à 
rendre  à  M"^  Farnier.  «  On  attend  la  réponse 
en  bas  ?  demandait  Emma.  —  Non,  on  est 
parti.  —  Ah!  »  Et,  développant  le  papierqui 
entourait  les  fleurs,  la  jeune  femme  faisait 
bouffer  la  gerbe  dans  un  vase  :  le  lilas,  savam- 
ment vaporisé,  embaumait. 

M^'Me  Mauves  !  M.  de  Farenbourg,  la  veille, 
l'avait  approuvée  de  ne  pas  l'avoir  reçue  :  la 
chroniqueuse  sportive  était  donc  un  danger? 
Un  danger  pour  elle,  ou  pour  M.  de  Faren- 
bourg? Emma  était  piquée  au  jeu  ;  son  ima- 


CHÈRKS    CONFRÈRES  139 

gination  travaillait,  une  curiosité  l'obsédait 
de  '.onnaître  maintenant  M"'^  de  Mauves.  Elle 
se  rappelait  très  bien  cette  face  pâle,  expres- 
sive, si  étrangement  éclairée  par  deux  larges 
yeux  verts  ;  c'était  la  seule  femme  présentée 
dont  elle  se  souvînt. 

Un  chasseur  du  Laurier  d'Or  venait  inter- 
rompre sa  songerie;  il  apportait  une  lettre  de 
M.  de  Farenbourg  et  toute  une  liasse  de  cou- 
pures de  journaux  sous  une  grande  enveloppe. 
Le  journaliste  s'informait  de  la  santé  de  Flo- 
rise  et  la  félicitait,  une  fois  de  plus,  de  son 
grand  succès;  elle  n'avait  qu'à  dépouiller  les 
bulletins  de  presse  qu'il  se  permettait  de  lui 
adresser.  De  M.  Agrado  et  des  invitations  do 
la  veille,  pas  un  mot.  Le  fin  limier  avait 
flairé  le  vent  ;  un  malheureux  post-scriptum 
gâtait  la  situation  :  M.  de  Farenbourg  revenait 
à  la  charge  au  sujet  de  sa  collaboratrice 
^|me  Oriane  de  Mauves  :  «  Si  elle  se  présente 
chez  vous,  soyez  souffrante.  Un  bon  conseil, 
évitez-la.  » 

Cette  recommandation  décidait  la   jeune 


140  MAISON    POUR    DAMES 

■<» 

femme  à  recevoir  la  personne  qu'on  voulait 
lui  faire  évincer,  et  puis  elle  se  mettait  à  dé- 
pouiller Jes  bulletins  :  tous  y  célébraient  à 
l'envi  la  pureté  de  son  profil,  l'éclat  de  son 
teint,  la  souplesse  de  sa  taille  et  la  sensualité 
passionnée  de  ses  vers. 

Mais  Florise  d'EUébreuse  était  déjà  blasée 
sur  les  éloges  de  presse.  Elle  n'en  ignorait  plus 
la  cuisine.  Tout  cet  encens  brûlé  en  son  hon- 
neur n'était  que  des  communiqués  et  des 
prières  d'insérer  de  M.  de  Farenbourg;  Dis- 
tribués la  veille  au  soir,  ils  avaient  paru  le 
matin...  complaisances  réciproques  de  rédac- 
tion vis-à-vis  les  unes  des  autres,  la  lauréate 
du  Laurier  d'Or  en  possédait  maintenant 
l'énigme,  d'ailleurs  le  nom  de  la  comtesse  de 
Hamarande  habilement  accolé  au  sien  ne  lui 
permettait  pas  un  doute,  c'était  un  nouveau 
bluff  de  ce  cher  Oscar.  Il  préparait  le  texte  et 
l'illustration  de  son  prochain  numéro  :  l'entre- 
vue des  deux  Muses.  Ah  !  le  bon  manager  ne 
perdait  pas  son  temps,  c'était  organisé  de 
mains  de  maître  autour  de  ses  faits  et  gestes, 


CHÈRES    CONFRÈRES  141 

la  réclame  ù  jel  continu  d'une  étoile  en 
tournée. 

Horripilée,  M'"''  Farnier  repoussait  du  doigt 
toutes  ces  paperasses  et  sonnait  la  femme  de 
chambre.  Avait-elle  fini  de  préparer  son  bain? 
—  Les  hommes  de  la  Samaritaine  venaient  de 
le  monter,  de  l'installer  dans  la  chambre  de 
monsieur.  L'hôtel  Florian n'avait  pas  de  salle 
d'hydrothérapie. 

Pendant  la  première  semaine  de  son  séjour 
Emma,  tôt  levée,  courait  les  magasins  du 
quartier,  musant  au  Petit  Saint-T hojnas  pour 
s'attarder  au  Bon  Marché  et  de  là  passant  les 
ponts  poussait  jusqu'au  Louvre. 

En  quittant  l'étouffement  des  salles  de 
vente,  la  fraîcheur  des  hauts  ombrages  de  la 
Samaritaine  entrevue  du  haut  des  quais  la 
tentait.  L'eau  du  fleuve  et  le  vent  dans  les 
feuilles  lui  rappelaient  vaguement  le  perpé- 
tuel émoi  des  peupliers  de  la  Barthelasse. . .  La 
Barthelasse  aujourd'huilointaine  comme  Avi- 
gnon, elle  traversait  d'un  pas  ralenti  la  place 
Saint-Germain-l'Auxerrois,   s'accoudait    une 


142  MAISON    POUR   DAMES 

minute  au  parapet  pour  admirer  le  Pont- 
Neuf  et  ses  six  arches  pleines  et  la  terrasse 
en  proue  de  sa  pointe  où  s'immobilise  la  sil- 
houette équestre  du  Vert-Galant,  à  Thorizon 
c'était  la  flèche  ajourée,  on  eût  dit  en  fili- 
grane d'or  de  la  Sainte-Chapelle  et  puis  plus 
loin  dans  la  travée  du  fleuve  comprise  entre 
le  quai  de  Gesvres  et  celui  de  l'Horloge,  l'H. 
d'améthiste  gigantesque  et  violàtre  des  tours 
de  Notre-Dame.  Florise  s'absorbait  dans  cette 
vision  dont  s'enivrait  son  âme  artiste  et  puis 
souriante  à  l'avenir,  elle  descendait  l'escalier 
qui  conduit  à  la  berge  et  s'engageait  sur  la 
passerelle  qui  relie  la  rive  à  l'établissement, 
c'était  la  dernière  étape  de  sa  matinée. 

Maintenant  M""^  Farnier  faisait  apporter  ses 
bains  rue  de  Beaune  et  les  prenait  à  l'hôtel  ; 
j^jmc  pjirnier  ne  sortait  plus  le  matin,  ses  soi- 
rées la  rendaient  paresseuse,  la  provinciale 
devenait  Parisienne. 

Vers  trois  heures  un  quart  la  jeune  femme 
s'étiraiten  bâillant  sur  sa  chaise  longue.  Après 


CHÈRCS    CONFRÈRES  143 

son  bain  elle  avait  déjeuné  dans  sa  chambre 
et  s'était  ensuite  endormie,  lentement  envahie 
par  la  douceur  de  la  sieste,  un  léger  toc  toc 
heurté  à  sa  porte  venait  de  la  réveiller; 
c'était  timbré  d'une  cire  argentée  qu'elle  con- 
naissait déjà  trop,  le  bristol  azuré  de 
M.  Agrado,  Florise  avait  un  geste  excédé, 
elle  ne  décachetait  même  pas  l'enveloppe.  — 
C'est  pour  le  dîner.  Invitation  officielle  cette 
fois  :  «  ah  !  il  est  tenace.  Pas  plus  que  moi  !  » 
et  elle  poussait  la  lettre  sur  la  table  parmi  les 
papiers  épars  sur  la  table,  son  mouvement  en 
faisait  tomber  un  sur  le  tapis,  Florise  le  ramas- 
sait, et,  hasard,  c'était  la  lettre  de  M.  Faren- 
bourg,  son  billet  du  matin,  machinalement 
Emma  le  relisait,  elle  s'arrêtait  longtemps  au 
post-scriptum  consacré  àM™^  de  Mauves. —  Si 
elle  se  présente  chez  vous,  soyez  souffrante, 
un  bon  conseil,  é citez-la. 

Ces  quelques  lignes  lui  remémoraient  sa 
décision  d'avant  le  déjeuner,  M'°^Farnier  était 
devenue  pensive,  sa  bouche  entr'ouverte 
hésitait,  mais  ses  prunelles  riaient.  D'un  bond 


144  MAISON    POUR    DAMES 

elle  se  mettait  debout  et  se  dirigeait  vers  une 
grande  caisse  en  bois  blanc,  dernier  envoi  des 
sœurs  Millaux.  Elle  l'ouvrait  avec  précaution 
et  en  tirait  une  délicieuse  robe  d'intérieur, 
toute  en  gaze  de  soie  mauve  sur  dessous  do 
satin  souple,  quelque  chose  d'impondérable 
et  de  flou  qui  fondait  et  coulait  comme 
une  eau  sous  la  main,  la  jeune  femme  éta- 
lait le  chef-d'œuvre  sur  son  lit  et  l'examinait 
en  détail  ;  toute  la  robe  embaumait,  des 
sachets  d'héliotrope  avaient  été  cousus  dans 
la  doublure  et  une  senteur  capiteuse  et  très 
douce  emplissait  la  chambre.  Florise  se  pen- 
chait sur  l'étoffe  et  s'y  caressait  le  visage,  un 
bien-être  la  pénétrait  en  même  temps  que  le 
parfum,  elle  se  redressait  et  s'approchait  de  la 
glace  en  tenant  toujours  sa  joue  appuyée  contre 
l'étoffe,  la  nuance  seyait  merveilleusement  à 
son  teint,  le  mauve  la  faisait  encore  plus  déli- 
cieusement blonde,  il  allumait  comme  des 
lueurs  d'ambre  clair  dans  ses  cheveux  châtains. 
M"""  Farnier  replaçait  la  robe  sur  le  lit  et 
s'installait  à  sa  toilette. 


CHÈRES    CONFRÈRES  M45 

Le  soir,  à  quatre  heures  et  demie,  M"""  Far- 
nier  était  sous  les  armes. 

L'arrêt  d'un  fiacre  sous  ses  fenêtres  Ja  fai- 
sait tressaillir  ;  elle  consultait  la  pendule  : 
M""^  de  Mauves  était  exacte.  M""^  Farnier  avait 
donné  ordre  de  laisser  monter  directement. 
Le  danger,  puisqu'il  y  avait  danger,  allait 
apparaître. 

La  porte  s'ouvrait.  Le  danger  était  une 
longue  et  souple  forme  veloutée  comme  une 
hirondelle  de  ruine.  Une  robe  de  velours  ras, 
gris  de  taupe,  moulait  la  sveltesse  de  la  jeune 
femme.  Au-dessus  de  l'étole  de  chinchilla, 
c'était  bien  l'étrange  et  attirant  visage  remar- 
qué l'autre  soir.  Les  yeux  avaient  en- 
core plus  d'éclat.  Une  toque  de  velours 
pensée  couronnait  cette  tête  de  jeune  page,  et 
dans  un  sillage  d'odeurs  capiteuses  et  compli- 
quées, M"®  de  Mauves  se  précipitait.  Florise 
n'avait  pas  eu  le  temps  de  se  lever,  la  visi- 
teuse lui  avait  saisi  les  mains...  Comme  elle 
était  bonne  de  l'avoir  reçue!  Alors  elle  l'excu- 
sait et  de  l'indiscrétion  de  sa  visite  etdel'au- 

9 


146  MAISON    POUR    DAMES 

dace  de  son  envoi,  mais  une  irrésistible  sym- 
patliie  l'entraînait  vers  elle.  En  plus  de  sa 
joliesse  et  de  son  génie,  il  y  avait  en  elle  une 
telle  candeur,  une  telle  ignorance  de  l'horrible 
monde  oii  elle  entrait.  C'est  son  innocence  qui 
l'avait  amenée  à  cette  démarche.  Elle  sentait 
Florise  si  neuve  et  tellement  sans  défense  dans 
cette  effarante  existence  de  luttes  et  d'intri- 
gues, qu'est  la  littérature  pour  une  femme  : 
elle  ne  connaissait  que  trop  cette  existence  et 
à  ses  dépens,  hélas  !  Et  cette  odieuse  soirée 
de  l'avant-veille,  ce  gala  du  Laurier  d'Or, 
quelle  honte,  quel  guet-apens,  pis,  quel  tra- 
quenard! Parmi  le  cynisme  des  hommes  et 
l'envieuse,  hostilité  des  femmes,  Florise  lui 
était  apparue  comme  une  sainte  Blandine  dans 
la  fosse  aux  lions.  Ce  Farenbourg  était  un 
misérable  de  l'avoir  fourvoyée  dans  cet 
affreux  milieu  de  bas  bleus  aigris,  de  snobs 
imbéciles  et  de  gens  de  lettres  aux  expédients. 
Avoir  fait  d'elle,  elle  une  créature  si  pure  et 
si  noble,  un  prétexte  de  bluff,  un  objet  d'at- 
traction !  Ah  !  ce  Farenbourg  !  Mais  il  en  avait 


CHÈRES    CONFRÈRES  147 

fait  bien  d'aulres  !  Alors  devant  sa  pâleur  et 
sa  détresse,  un  immense  attendrissement 
l'avait  prise  pour  elle,  Florise,  et,  entrée  dans 
les  salons  du  Laurier  avec  une  secrète  jalou- 
sie de  sa  beauté  et  de  son  talent  (toutes  les 
femmes  étaient  jalouses  d'elle),  elle  avait,  tout 
à  coup,  éprouvé  pour  elle  un  impérieux  be- 
soin d'afTcclion  et  de  dévouement. 

Emma  FarnierlFécoutait  parler  avec  stu- 
peur. A  la  jalousie  en  moins  qu'elle  n'avait 
pas  avouée,  c'était  les  propos  mômes  de 
M""*  deHamarande.  Les  deux  femmes  s'étaient 
rencontrées  dans  la  même  pitié  et  le  même 
besoin  de  lui  venir  en  aide  ;  toutes  deux, 
émues  par  sa  candeur,  avaientcédé  à  lamême 
générosité  d'élan .  C'était  pour  la  prévenir  d'un 
danger  et  lui  rendre  un  urgent  service  que 
M""  de  Hamarande  était  venue  la  visiler,  la 
veille  ;  la  jeune  comtesse  l'avait  aussi  mise  en 
garde  contre  Farenbourg,  «  un  homme  capable 
de  tout  »,  avait  dit  celle-ci. 

La  chroniqueuse  sportive  était  plus  expli- 
cite. Un  forban,  une  canaille,  un  exploiteur 


148  MAISON    POUR    DAMES 

de  femmes,  et  dont  les  enthousiasmes  litté- 
raires masquaient  tnal  les  spéculations  de 
luflian.  D'ailleurs,  il  fallait  l'entendre,  dans 
lintimité,  parler  de  sa  rédaction.  Mais  M™^  de 
Mauves  ne  répétait  pas  le  mot.  Elle  avait  re- 
pris avec  une  volubilité  passionnée,  le  thème 
inépuisé  des  qualités  de  House  et  de  ses  per- 
fections, et  puis  elle  revenait  en  termes  api- 
toyés sur  la  soirée  de  l'avant-veille  et  son  effa- 
rante détresse  au  milieu  des  réclamations 
brutales  d'un  public,  on  aurait  dit  payant. 
«  Lesgoujats,  les  goujats!  s'exaspérait  la  jeune 
femme,  on  ne  se  conduit  même  pas  ainsi  au 
beuslant!  »  —  «  Oh!  M™^  de  Hamarande  a 
été  très  bonne,  pouvait  enfin  placer  Emma, 
elle  s'est  dévouée  et  m'a  sauvée  littérale- 
ment. )) 

Une  flamme  mauvaise  allumait  les  yeux  de 
la  chroniqueuse  :  «  Vous  êtes  naïve,  chère 
madame,  vous  avez  cru  au  dévouement  de 
M""'  de  Hamarande,  mais  M"""  de  Hamarande 
s'est  taillé  une  admirable  réclame  en  vous 
sauvant.  Vous  ne  la  connaissez  pas   encore. 


CHÈRES    CONFRÈRES  149 

M"*  de  Hamarande  ne  travaille  que  pour  elle  ; 
c'est  pour  elle,  et  non  pour  vous,  qu'elle  est 
venue  au  gala  de  l'autre  soir  ;  la  fête  était 
donnée  en  votre  honneur.  Vous  en  étiez  le 
clou,  l'attraction,  la  reine  ;  elle  a  voulu  par- 
tager votre  triomphe.  C'est  très  adroit  et  très 
fort,  ce  qu'elle  a  fait  là.  Elle  s'est  piédestali- 
sée  en  vous  venant  en  aide.  Quoiqu'elle  fasse, 
maintenant,  on  ne  pourra  la  soupçonner  ni 
de  basse  envie,  ni  de  compétition.  D'un  geste 
elle  s'est  nimbée  d'une  couronne.  La  voilà 
passée  petit  manteau  bleu,  créature  d'élite  et 
de  générosité.  La  belle  àme  et  le  génie,  la 
double  auréole  !  » 

Florised'EUébreuse  écoutait  sans  bien  com- 
prendre encore,  mais  faisait  en  elle-même 
des  rapprochements  :  M™^  de  Hamarande  lui 
avait  tenu  les  mêmes  propos  la  Veille, 
M"""  de  Mauves  les  débitait  avec  une  autre 
chaleur.  M"'®  de  Hamarande  n'avait  prévenu 
Emma  que  contre  M.  de  Farenbourg  ;  la  chro- 
niqueuse sportive  s'en  prenait  au  contraire  à 
toutes  et  à  tous  ;  elle  englobait  dans  la  même 


150  MAISON    POUR    DAMES 

suspicion  tarouche  M.  Agrado,  un  vieux  sa- 
tyre hypocrite  qui  aurait  voulu  faire  de  la 
rédaction  du  Laurier  son  harem,  et  cette  petite 
crapule  de  Maxence  Noirmont,  cette  chère 
des  Glaïeuls  dont  la  haine  antiphysique  s'a- 
charnait sur  toutes  les  femmes  ;  et  sa  véhé- 
mence indignée  dénonçait  à  Emma  les  ma- 
nœuvres frauduleuses  du  vieux  Mécène  égril- 
lard, comme  les  turpitude  du  jeune  maître 
chanteur.  Le  vieux  banquier  n'avait-il  rien 
tenté  déjà  auprès  d'elle?  Il  la  désirait  osten- 
siblement; il  était  encore  plus  dangereux  que 
le  Noirmont  dont  l'évidente  infamie  n'é^a- 
lait  que  l'évidente  lâcheté  ;  pour  celui-là,  il  y 
avait  les  exploits  d'huissier  et  la  police 
correctionnelle.  Ah!  les  aigrefins  et  les  porcs, 
les  rancunes  et  les  convoitises  que  Florise 
avait  ^û  déchaîner  dans  ce  troupeau;  mais 
elle  l'aiderait  à  se  défendre  contre  eux  et,  si 
elle  le  voulait  bien,  armerait  sa  candeur  de 
toute  son  expérience.  Elle  la  soutiendrait  de 
ses  conseils,  l'éclairerait  de  ses  avis,  la  docu- 
menterait sur  les  choses  et  les  gens,  l'initie- 


CHÈRES    CONFRÈRES  151 

raitaux  rusesetaux  stratagèmes  sanslesquels 
force,  gloire  et  talent  deviennent  inutiles  à 
Paris  ;  elle  lui  soufflerait  son  énergie  dans  les 
résistances  et  sa  perspicacité  dans  l'intrigue  : 
bref,  elle  serait  son  amie. 

M""*"  de  Mauves  avait  rapproché  sa  chaise  de 
celle  de  Florise,  et,  tout  en  lui  caressant  les 
poignets  du  bout  effleurant  de  ses  doigts, 
avait  presque  posé  sa  tête  sur  son  épaule. 
Florise  sentait  son  haleine  lui  chaufi'er  la 
nuque. 

Tant  de  véhémence  l'effarait.  C'était  en  ter- 
mes moins  ardents,  la  conversation  même  de 
la  comtesse  de  Hamarande,  la  môme  sympa- 
thie inspirée  par  son  ignorance  et  les  mêmes 
conseils  de  se  méfier  d'un  monde  d'intrigue 
et  de  perfidie;  mais  au  lieu  de  mettre  à  son 
service  son  expérience  pour  en  triompher, 
M"""  de  Hamarande  lui  avait  conseillé  de  fuir 
ce  monde  périlleux  et  trop  compliqué  pour 
elle  :  Florise  n'était  pas  taillée  pour  la  lutte, 
elle  devait  retourner  au  plus  vite  à  Avignon, 
se  laisser  commander  un  roman  par  de  Fa- 


152  MAISON    POUR   DAMES 

renbourg  et  rentrer,  s'exiler  en  Provence. 
Là,  dans  la  solitude  ensoleillée  de  la  ville 
des  Papes,  au  bord  des  roseaux  frisson- 
nants du  Rhône,  elle  mettrait  un  an,  deux  ans 
à  faire  un  beau  livre  de  vers,  et,  le  livre  une 
fois  parachevé,  elle  reviendrait  le  publier  à 
Paris.  M™*  la  comtesse  de  Hamarande  s'était 
engagée  à  trouver  un  éditeur. 

Laquelle  des  deux  fallait-il  écouter?  L'une 
lui  conseillait  le  combat,  l'autre  la  fuite,  pis 
que  la  fuite,  l'exil.  M"'"  de  Hamarande  n'avait- 
elle  pas  un  intérêt  à  la  supprimer  de  sa 
route?  Elle  était  une  rivale,  en  somme  ;  une 
méfiance  était  entrée  en  elle  depuis  que 
M""®  de  Mauves  avait  disséqué  en  sa  présence 
les  motifs  plausibles  de  ce  spontané  dévoue- 
ment. 

La  comtesse  de  Hamarande  paraissait  à 
Emma  plus  sage.  M""*  de  Mauves  plus  sin- 
cère. Florise  reconnaissait,  malgré  elle,  à  la 
poétesse,  une  nature  plus  pondérée  et  plus 
droite,  et  il  y  avait  pourtant  plus  de  spon- 
tanéité dans  la   sympathie  passionnée  de  la 


CHÈRES    CONFRÈRES  153 

chroniqueuse  ;  et,  pourtant^  cette  nature  ar- 
dente l'effarait. 

Il  y  eut  un  silence.  M"*  de  Mauves  avait 
relevé  la  tête  ;  elle  considérait  le  front  pensif 
et  les  beaux  yeux  distraits  d'Emma.  Elle 
lâchait  les  deux  poignets  et  reculait  un  peu 
sa  chaise.  Elle  venait  d'aviser,  sur  une  table, 
l'éventail  de  M.  Agrado.  «  Une  jolie  pièce, 
faisait-elle,  en  déployant  le  velin  enjolivé  de 
délicates  peintures  ;  c'est  un  objet  de  collec- 
tion, un  cadeau?  — C'est  M.  Agrado  qui  me 
Ta  offert  »,  et  la  jeune  femme  ne  pouvait 
s'empêcher  de  rougir.  «  M.  Agrado,  déjà!...  » 
M™''  de  Mauves  avait  un  mauvais  rire.  Com- 
ment, déjà  !  —  Oui,  c'est  une  habitude  qu'il 
a  de  semer  ses  éventails.  Il  en  a  d'incompa- 
rables ;  celui-là  vaut  bien  vingt-cinq  louis... 
Vous  êtes  allée  chez  lui?  —  Jamais,  il  me  Ta 
envoyé  le  lendemain  de  notre  arrivée  ici  ;  il 
ne  m'avait  pas  encore  vue.  —  Ah  !  La  chroni- 
queuse avait  refermé  brusquement  l'éventail. 
Et  il  ne  vous  a  pas  invitée  à  venir  visiter  ses 
vitrines?  —  En  effet,  mais  je  n'avais  pas  de 

9. 


134  MAISON    POUR    DAMES 

raisons  d'y  aller  seule.  Nous  sommes  priés 
à  y  dîner  jeudi.  J'aurais  eu  tout  le  loisir  de 
les  admirer  ce  soir-là,  mais  j'ai  refusé.  — 
Yoiis  avez  refusé  ?  Vous  avez  eu  tort,  il  faut  v 
aller.  Il  peut  encore  être  très  utile.  —  Vous 
me  conseillez  d'y  aller  après  tout  ce  que  vous 
m'en  avez  dit?  Etrange!  Vous  êtes  de  l'avis 
de  mon  mari.  La  femme  de  lettres  avait  un 
sourire  énigmatique  :  «  Je  suis  toujours  de 
l'avis  des  maris.  » 

«  Voici,  justement,  M.  Farnier  qui  rentre  », 
faisait  Emma  en  prêtant  l'oreille  à  un  bruit 
de  pas  dans  la  pièce  voisine.  —  Alors,  je  me 
sauve,  je  vous  laisse,  et  M""^  de  Mauves  se 
levait.  —  Pourquoi  ?  je  vous  aurais  présentée, 
Emile  eût  été  enchanté.  —  Non,  il  est  cer- 
tains conseils  que...  —  La  chroniqueuse  s'é- 
tait vivement  rapprochée  :  «  Ecoutez-moi,  mon 
amie,  vous  jouez  en  ce  moment  une  très  grosse 
partie  :  vous  n'y  entendez  rien  et  votre  mari 
encore  moins,  si  c'est  possible.  Or,  je  ne  veux 
pas  que  vous  soyez  roulée,  et  vous  allez  l'être, 
si  l'on  n'y   met  le  holà.  Allez  dîner  jeudi, 


CHÈRES    CONFRÈRES  155 

avenue  Friedland,  mais  ayez  toutes  les  pru- 
dences et  venez  me  voir  le  lendemain,  cl^ez 
moi,,  cinq  heures.  Vous  y  trouverez  deux 
amies  à  moi,  dont  Tune  très  intéressante. 
M,  Agrado,  il  y  a  deux  ans,  lui  a  offert  quel- 
ques éventails:  elle  vous  dira  elle-même  ce 
qu'il  lui  en  a  coûté;  je  tiens  à  ce  que  vous 
soyez  édifiée.  Vous  permettez?  »  Devant  son 
mouvement.  M"®  Farnier  avait  tendu  naïve- 
ment la  joue;  c'étaient  leurs  bouches  qui  se 
rencontraient.  M™"  de  Mauves  lui  avait  glissé 
sa  carte  dans  la  main  ;  elle  avait  déjà  dis- 
paru. 

«  Tu  avais  encore  une  visite?  »  faisait 
Emile  en  ouvrant  la  porte  de  communica- 
tion. 


VITI 

TUYAUX    PRÉCIEUX 

M.  Agrado  offait  son  bras  à  M"*'  Farnier  ; 
on  passait  au  salon. 

Après  l'éclairage  aux  bougies  et  les  vastes 
tapisseries  Louis  XIV  de  la  salle  à  manger, 
la  Vie  d'Alexandre  le  Grand,  d'après  les  car- 
tons de  Lebrun,  c'était  le  régal  de  nuances 
atténuées  et  claires  du  salon  de  Musique. 

Tout  de  hautes  glace.s  ovales  alternant 
avec  des  panneaux  de  moire  verte  encadrés 
de  moulures  Louis  XV,  pas  un  tableau,  pas 
un  bibelot  n'en  rompait  la  délicate  harmonie. 
Au  plafond  à  peine  teinté  d'azur,  des  groupes 
effacés  de  nudités  ;  au-dessus  de  la  cheminée 
de  marbre  blanc,  un  grand  portrait  de  l'Ecole 
anglaise,  une  mince  figure  de  femme  ennuagée 
de   tulles  et  de  linon   et,  sur  un  socle  de 


158  MAISON    POUR    DAMES 

grande  brèche,  une  Léda  d'albâtre,  pâmée 
sous  la  caresse  insistante  d'un  cygne,  attes- 
taient seules  la  galanterie  du  maître  de  la 
maison. 

Cela  avait  été  un  dîner  de  stricte  intimité, 
pas  plus  de  dou-ze  couverts,  mais  non  sans 
cérémonie.  M..  Agrado  avait  tenu  à  pré- 
senter Florise  d'EUébreuse  au  cercle  plus 
restreint  de  ses  relations  mondaines,  le  dîner 
était  pour  huit  heures  un  quart.  —  «  Arrivez  à 
huit  heures  et  demie,  lui  avait  glissé  dans 
l'oreille  le  Directeur  du  Laiirier  d'Or,  on  ne 
se  met  jamais  à  table  avant  neuf  heures.  » 
Et  pour  ce  soir-là,  M"""  Farnier  avait  bien 
voulu  suivre  le  conseil. 

En  arrivant  avenue  Friedland,  Emma  avait 
trouvé  au  salon  le  ménage  de  Farenbourg, 
Zisko,  le  portraitiste  à  la  mode  que  le  ban- 
quier eût  voulu  attacher  à  la  Revue,  et  une 
grosse  dame  mûre  engoncée  dans  une  robe 
de  moire  verte  toute  raidie  de  points  d'Alen- 
çon.  M.  de  Farenbourg  présentait  la  jeune 
femme  :  «  Madame  Rousseau  de  l'Aisne,  la 


TUYAUX    PRÉCIEUX  lo9 

femme  du  sénateur  »,  la  sénalrice  daignait 
s'incliner,  deux  rangs  de  brillants  et  trois  de 
perles  tremblaient  en  frissons  lents  sur  la 
gélatine  de  sa  gorge.  «  Rousseau  était  avec 
Agrado  qui  l'avait  entraîné  dans  son  cabinet 
des  estampes  pour  lui  montrer  quelques 
cochonneries,  pour  sûr  »,  et  la  sénatrice 
souriait  de  tout  l'émail  d'un  double  dentier, 
ces  hommes,  on  les  connaissait  !  Florise 
d'Ellébreuse,  gênée,  adressait  à  son  manager 
un  regard  un  peu  surpris.  «  Un  peu  commune, 
chuchotait  celui-ci,  mais  une  bonne  femme, 
Rousseau  lui  doit  sa  fortune,  ce  sont  les  cent 
mille  francs  de  sa  dot  qui  ont  acheté  les 
premiers  terrains  des  mines  de  Sérigny, 
Sérigny  dans  l'Aisne,  parfaitement,  les 
fameux  charbonnages,  les  Rousseau  ont 
aujourd'hui  plus  de  vingt  millions,  membre 
de  tous  les  conseils  d'administration  de  che- 
mins de  fer,  pas  une  société  financière  où  ne 
figure  aujourd'hui  le  nom  de  Rousseau,  et 
relativement  honnête  pour  un  gouverne- 
mental... aucun  Panama  dans  leur  actif,  fai- 


160  MAISON    POUR    DAMES 

sait-il  à  M.  Farnier,  peut  vous  être  très  utile 
pour  un  avancement,  soyez  aimable  ».  Les 
deux  hommes  avaient  laissé  aux  prises  les  deux 
femmes.  «  Et  d'oiî  sort  madame  Rousseau,  » 
demandait  le  Conservateur  vaguement  offus- 
qué par  l'odeur  d'étable  exhalée  par  la  dame. 
«  Fille  d'un  éleveur  de  Seine-et-Oise,  a  dû 
garder  les  vaches  autrefois,  mais  une  excel- 
lente créature,  ne  demande  qu'à  rendre  ser- 
vice, je  ne  vous  en  dirais  pas  autant  de  ceu^^ 
qui  vont  venir,  les  Mursy  des  Forges,  autres 
sénateurs  de  l'extrême  gauche.  Ceux-là;,  ils 
n'arriveront  pas  avant  neuf  heures,  ils  se  font 
toujours  attendre,  c'est  un  genre.  Les  Forges 
en  deux  mots,  et  cela  se  dit  socialiste,  s'ils 
avaient  eu  un  fils  ils  auraient  été  barons.  Vous 
verrez  le  gendre,  le  comte  de  Clusermont  ». 
Mais  le  maître  de  maison  rentrait  avec  le  pro- 
priétaire. M.  Agrado  présentait  le  sénateur  à 
la  lauréate  du  Laurier  d'Or.  «  Comme 
madame  est  jolie,  hein,  Alphonse  !  risquait  la 
grosse  sénatrice,  tu  ne  trouves  pas  qu'elle 
ressemble  à  quelqu'un.  Voyons  cherche  un 


TUYAUX    PRÉCIEUX  161 

peu  :  cette  actrice  qui  faisait  la  commère  dans 
la  dernière  revue  de  la  Cigale  ;  la  revue  oii  on 
le  blasait  à  propos  de  la  journée  de  huit 
heures.  —  Suzy  Linon,  s'exclamait  le  gros 
homme,  oh  !  madame  est  mieux.  »  M.  Agrado 
visiblement  agacé,  rompait  la  conversation, 
les  Mursy  des  Forges  arrivaient.  Ce  fut 
une  entrée  sensationnelle,  la  sénatrice  était 
une  femme  énorme,  d'une  majesté  d'éléphant, 
sanglée  à  demander  grâce  dans  un  damas  de 
satin  blanc,  tout  broché  d'or.  Une  traîne  de 
cour  en  velours  miroité  bleu  ciel,  brodée 
d'hortensias  d'argent  prêtait  à  sa  masse 
l'aspect  d'une  guérite  ambulante.  Une  aigrette 
de  diamants,  un  oiseau  de  paradis  et  une 
véritable  vitrine  de  joaillier  étalée  sur  ses 
larges  épaules  en  faisaient  indifféremment 
une  reine  comique  de  féerie  ou  une  exhibi- 
tion de  musée  forain.  M.  Agrado  s'était  préci- 
pité, le  sénateur  et  son  gendre  suivaient. 

Important,  gourmé,  un  torse  de  portefaix 
où  l'habit  noir  semblait  prêt  à  éclater  et  une 
mâchoire  de  bouledo2:ue,  tel  était  l'homme. 


462  MAISON    POUR    DAMES 

Masque  de  brute  intelligente  où  l'on  devinait 
le  manieur  de  masses  et  le  brasseur  d'affaires, 
d'un  arrivisme  impitoyable  pour  quiconque 
lui  ferait  obstacle.  Le  vernis  de  froideur 
adopté  aujourd'hui  dans  les  sphères  offi- 
cielles craquait  partout  sur  cette  face  effrontée 
de  jouisseur.  «  Le  gendre  correct,  effacé,  l'air 
d'un  petit  garçon,  suivait  ce  terrible  beau- 
père;  il  était  impossible  d'être  plus  en  charte 
privé  que  le  comte  de  Clusermont,  il  venait 
de  se  porter  à  la  députation,  il  avait  échoué 
d'ailleurs,  mais  beau-papa  lui  avait  promis 
une  éclatante  revanche,  il  avait  à  lui  plus  de 
huit  départements,  ceux  de  ses  hauts  four- 
neaux de  Lorraine  et  de  ses  ardoisières 
d'Anjou  et  aux  prochaines  élections... 

Le  comte  de  Clusermont  était  veuf,  made- 
moiselle Mursy  des  Forges  était  morte  en 
couche,  après  une  année  de  mariage,  les 
beaux-parents  avaient  pris  chez  eux  l'enfant 
et  du  coup  adopté  le  père;  Adalbert  de  Clu- 
sermont demeurait  chez  les  Mursy  des  Forges; 
il  était  passé  veuf  inamovible  dans  les  clubs 


TUYAUX    PRÉCIEUX  103 

OÙ  on  lui  permettait  encore  de  paraître  et  de 
risquer  la  grosse  partie. 

Ces  choses  affirment  le-  crédit  d'une  mai- 
son, on  prétendait  que  Clusermont  allait 
abjurer  le  catholicisme  et  se  faire  protestant. 
Mursy  des  Forges,  que  son  austérité  n'empê- 
chait pas  de  fréquenter  les  boudoirs,  présen- 
tait, dit-on,  son  gendre  chez  les  demoiselles, 
on  permettait  aussi  parfois  la  fête  à  Cluser- 
mont, dans  le  monde  on  l'appelait  l'Otage. 

Ce  trio  d'importance  accaparait  l'attention, 
on  avait  présenté  Florise,  la  dame  des  ardoi- 
sières et  des  hauts  fourneaux  avait  salué  froi- 
dement, elle  était  tout  entière  aux  effusions  et 
aux  chères  dames  de  M"""  Rousseau  de  l'Aisne, 
les  sénatrices  se  complimentaient  sur  leurs 
splendeurs  réciproques.  —  C'est  du  Paquin, 
ma  chère.  —  Vous  n'allez  donc  plus  chez  les 
Millaux.  — Est-ce  que  les  Miliaux  habillent 
des  femmes  comme  nous,  ma  chère  ;  des 
modes  et  des  prix  pour  des  petites  actrices, 
des  débutantes,  des  littérateuses,  des  créa- 
turcs   à  de  Farenbourg,  il  y  a  beau  temps 


164  MAISON    POUR  DAMES 

que  je  les  ai  quittées,  les  sœurs  Millaux,  mais 
j'avais  perdu  chez  elles  trois  centimètres 
de  tour  de  taille,  j'en  ai  retrouvé  deux  chez 
Doucet  et  quatre  chez  Paquin,  il  n'y  a  que  lui, 
voyez  plutôt.  —  Le  fait  est  que  cette  traîne 
vous  amincit  et  vous  allonge  »,  et  les  millions 
se  congratulaient. 

M.  de  Farenbourg  qui  gardait  et  non  sans 
motif  une  dent  de  sagesse  aux  Mursy  des 
Forges  faisait  au  Conservateur  d'Avignon  l'his- 
torique delà  famille  ;  leur  passé  à  eux  n'était 
pas  sans  tache  :  deux  krachs  retentissants, 
trois  banqueroutes  et  autant  de  faillites 
avaient  puissamment  aidé  à  arrondir  leurs 
quarante  millions,  ce  forban  de  Mursy  des 
Forges  avait  frisé  plusieurs  fois  la  correc- 
tionnelle, une  amitié  en  haut  lieu  était  tou- 
jours intervenue  à  temps,  d'innombrables 
carambolages  dans  les  estaminets  du  quartier 
Latin  et  une  enfance  commune  à  Bergerac 
avec  un  fils  de  vétérinaire  devenu  depuis 
ministre  et  même  président  du  conseil  lui 
avait   valu  une  impunité   de   plus  de  vingt 


TUYAUX    PRÉCIEUX  165 

uns,  quant  à  madame,  c'était  une  Thérèse 
Humbert  au  gros  pied,  soulignait  M.  de 
Farenbourg,  et  ce  gros  pied  l'avait  empêchée 
de  s'aventurer  dans  les  pièges  à  loups  tendus 
à  la  grande  Thérèse,  et  M.  Farnier  prenait 
;;insi  une  leçon  de  parisianisme. 

Zisko,  le  peintre  hongrois,  s'attardùi:,  lui, 
auprès  de  M"*"  Farnier  et  de  Farenbourg; 
les  narines  vibrantes  et  la  bouche  ciselée 
de  Florise  l'intéressaient  intensément. 

Mursy  des  Forges  adossé  contre  la  chemi- 
née donnait  à  M.  Agrado  la  cause  de  son 
retard,  le  président  du  conseil  l'avait  emmené 
jusqu'au  quai  d'Orsay,  il  ne  voulait  pas  le 
laisser  partir,  la  séparation  de  l'Etat  et  de 
lEglise  allait  créer  bien  des  ennuis  au  gou- 
vernement, Mursy  des  Forges  l'avait  prévu. 
Crouchard,  alors  ministre,  avait  passé  outre, 
il  se  mordait  maintenant  les  pouces.  Que 
n"avait-il  suivi  ses  avis. 

M.  Agrado  prêtait  une  oreille  distraite  aux 
doléances  parlementaires  du  sénateur;  un  œil 
aux  champs,  un    œil  à  la  ville   (l'œil  aux 


166  MAISON    POUR    DAMES 

champs  louchait  du  côté  dEmma,  l'œil  à  la 
ville  surveillait  la  porte,  guettant  un  invité 
qui  se  faisait  attendre),  il  lissait  d'un  doigt 
impatienté  la  soie  lustrée  de  ses  moustaches. 
M.  Rousseau  de  l'Aisne  opinait  de  la  tête, 
le  comte  de  Clusermont  écoutait  déférent. 

Et  l'invité  en  retard  arrivait,  enfin.  C'était 
le  petit  Nazareth,  Fex-secrétaire  de  Baracki- 
witz,  l'ancien  ministre  des  affaires  étran- 
gères, aujourd'hui  attaché  d'ambassade,  un 
des  hommes  d'avenir  du  parti  régnant.  On 
faisait  à  Nazareth  une  ovation,  il  arrivait 
enfin!  le  jeune  hébreu  s'excusait.  Son  Excel- 
lence l'avait  encore  retenu.  Tiropochey,  le 
ministre  des  finances  avait  voulu  abso- 
lument avoir  son  avis  sur  un  point  très  com- . 
plexe,  épineux  même  du  conflit  anglo-alle- 
mand. Nazareth  possédait  la  question  à  fond, 
il  l'avait  étudiée  sur  les  lieux  mêmes  lors  de 
son  séjour  à  Tanger,  auprès  du  Sultan,  il 
n'avait  pu  refuser  ses  lumières  à  Son  Excel- 
lence. 

Nazareth    était   tout   excusé,    M.    Agrado 


TUYAUX    PRÉCIEUX  167 

offrait  son  bras  à  M"*  Mursy  des  Forges  et 
priait  l'homme  des  hauts  fourneaux  d'offrir 
le  sien  à  M"*®  Farnier,  on  passait  dans  la  salle 
à  manger. 

Le  dîner  fut  solennel  et  morne,  Servi,  on 
eût  dit  au  pays  des  ombres  par  des  longs 
maîtres  d'hôtel  dont  les  semelles  feutrées  ne 
faisaient  aucun  bruit,  la  voix  des  hommes  mon- 
tait et  retombait  dans  le  silence,  empêchant 
tout  aparté.  M.  Mursy  des  Forges  pérorait,  la 
séparation  de  l'Etat  et  de  l'Église,  la  confé- 
rence d'Algésiras  et  la  question  du  Maroc 
revenaient  invariablement  sur  le  tapis  et 
M"''  Farnier  sentait  peser  sur  ses  épaules  la 
glace  d'un  accablant  ennui.  Elle  y  sentait  aussi 
errer  l'imperceptible  brûlure  des  yeux  de 
M.  Agrado,  le  banquier  ne  la  quittait  pas  du 
regard,  et  ne  pouvait  *se  lasser  de  la  chair 
laiteuse  et  des  reflets  nacrés  de  ses  épaules 
d'un  galbe  si  jeune  et  si  pur,  elles  émer- 
geaient d'un  corsage  de  velours  pêche  si  adé- 
quat à  la  taille,  qu'on  eût  dit  la  robe  peinte  à 
même  la  peau,  la  souplesse  de  Florise  dans 


168  MAISON    POUR    DAMES 

cette  gaine  rose  et  veloutée  était  un  délice 
pour  l'œil,  chacun  de  ses  mouvements  dépla- 
çait de  la  grâce  et  les  prunelles  de  tous  ces 
hommes  absorbés  par  la  politique  se  cares- 
saient à  cette  nudité. 

Sans  un  bijou  (car  Emma  n'avait  osé  ris- 
quer le  collier  de  faux  rubis),  la  nudité  de 
Florise  éclatait  encore  plus  désirable  au 
milieu  des  entassements  de  bijoux  qui  s'écra- 
saient sur  la  maturité  des  autres  femmes. 
M^^deFarenbourgjellejS'éclipsaitassezneutre 
malgré  un  haut  carcan  de  perles,  mais  la  ma- 
gnificence et  le  faste  des  deux  sénatrices  dans 
leurs  fracassantes  robes  de  cour  devenaient 
effarantes,  soulignés  par  la  divine  simplicité 
de  la  poétesse.  M.  Agrado  jouissait  de  son 
œuvre,  le  clou  du  dîner  n'était-il  pas  ce  vivant 
Clodion. 

Mais  la  conversation  s'était  animée,  le  petit 
Nazareth  parlait  bourse,  il  semblait  très 
reriseigné,  la  grosse  M""^  Rousseau  de  TAisne 
lui  demandait  des  tuyaux,  M.  Mursy  des 
Forges    écoutait    d'un   air   guoguenard,    le 


TUYAUX    PRÉCIEUX  169 

silence    auquel  il  s'était  enfin  décidé  avait 
donné  libre    essor   aux  propos.   Le   peintre 
Zisko  faisait  sa  cour  à  la  femme  de  cet  homme 
isi  riche,  M"'^  Mursy  des  Forges  était  toute 
puissante  aux  Beaux-Arts,  mais  il  manquait 
tout  compromettre  en  citant  comme  peintre 
de     portraits     possibles     pour     la     majes- 
tueuse   Egérie    le    nom    d'un    caricaturiste 
connu;  il  y  eut  une  minute  de  stupeur,  et 
puis  on  passait  dans  le  salon  de  musique,  le 
café  y  était   servi.  Il  était  vide  ce  soir-là  de 
toutes  les  chaises  en  bois  doré  qui  s'y  entas- 
saient les  soirs  de  concert,  de  merveilleuses 
tapisseries  de  Beauvais,  d'après  les  fables  de 
La  Fontaine  y  encadraient  leurs  médaillons 
de    fleurs  dans   des    bois   de   l'époque,    ces 
dames  en  admiraient  le  style  et  la  couleur. 
M.  Agrado  priait  M""®  Farnier  de  vouloir  bien 
servir  le  sherry  et  le  kummel  :  il  tenait  à  faire 
à  ses  amis  les  honneurs  de  tant  de  grâces. 
]\lme   ^ç,   Farenbourg   voudrait    bien   l'aider, 
la  bonne   M™*  Rousseau   de   l'Aisne  se   joi- 
gnait d'elle-même  aux  jeunes  femmes,   un 

10 


170  MAISON    POUR    DAMES 

regard  de  M™"  Mursy  des  Forges  la  tançait  et 
ce  fut  le  dernier  incident,  la  compagnie 
s'était  disséminée  par  groupes. 

Tout  en  sirotant  des  liqueurs,  M.  de  Faren- 
boiirg  conseillait  à  M.  Faftiier  de  faire  un  lour 
dans  les  galeries  ;  ce  malin  d'Agrado  avait 
fait  en  peinture  des  coups  remarquables.  Le 
Louvre  et  la  National  Gallery  lui  enviaient 
ses  trésors.  Zisko  avait  accaparé  M"^  de  Faren- 
bourg,et  Florise  d'Ellébreuse  se  serait  trouvée 
isolée  sans  l'attaché  d'ambassade,  venu  s'as- 
seoir auprès  d'elle  sur  une  vague  présenta- 
tion de  M.  de  Farenbourg. 

Les  apartés  se  continuaient  et  la  provin- 
ciale écoutait  sans  l'entendre  le  monsieur  de 
la  Carrière  lui  débiter  toutes  les  prévues 
banalités.  Le  petit  Nazareth  ne  parlait  que 
de  M""^  de  Hamarande,  il  associait  à  chaque 
phrase  le  nom  de  la  comtesse  à  celui  de 
^jme  Parnier  et  la  jeune  femme  attachait  au 
plafond  deux  prunelles  excédées. 

Le  directeur  du  Lmirier  venait  à  son 
secours,  il  avait  fait  les  honneurs  des  Turner 


TUYAUX    PRÉCIEUX  171 

et  des  Lawrence  de  M.  Agrado  au  Conserva- 
teur des  hypothèques.  Et  maintenant  Faren- 
bourg  venait  frapper  familièrement  sur  l'é- 
paule du  maître  de  la  maison.  —  Mon  cher 
hôte,  lui  disait-il,  si  vous  faisiez  voir  un  peu 
vos  vitrines  à  ces  dames,  vous  avez  fait  cer- 
tainement encore  quelques  nouvelles  trouvail- 
les. M.  Agrado  se  récriait,  ces  dames  connais- 
saient depuis  longtemps  ses  collections.  Mais 
pas  du  tout,  M™°  d'Ellébreuse  ne  les  con- 
naît pas,  insistait  le  journaliste.  La  jeune  fem- 
me se  levait  et  suivait  sans  mot  dire  les  trois 
traînes  de  ces  dames,  3L  de  Farenbourg  em- 
menait les  hommes  au  fumoir.  C'était  main- 
tenant le  faste  assourdi  d'un  salon  tendu  de 
vieux  lampas  cerise,  avec  de  hautes  vitrines 
dorées.  C'était  des  bonbonnières  enrichies  de 
diamants,  les  autres  de  miniatures  ;  et  des 
l)oîtes  à  mouches  et  des  boîtes  à  rouge  en 
vermeil,  en  or  ciselé,  en  aventurine  et  en 
galuchat.  Le  moindre  de  ces  brimborions 
valait  de  cinquante  à  cent  louis  et  l'extase 
de  ces  dames  s'adressait  moins   au  travail 


172  MAISON    POUR   DAMES 

des  objets  qu'à  leur  valeur.  Mme  de  Faren- 
bourg  s'attardait  devant  une  vitrine,  absor- 
bée dans  l'examen  d'éventails  anciens. 

M.  Agrado  s'était  rapproché  de  Florise.  Au 
mot  de  collection  la  jeune  femme  s'était 
mise  sur  la  défensive,  elle  observait  le  ban- 
quier d'un  œil  froid  —  «  J'en  ai  d'après  Bou- 
cher de  bien  curieux,  lui  chuchotait-il  dans 
lanuque,  etj'en  ai  même  un  attribué  à  Frago- 
nard.  Venez  par  ici,  je  ne  peux  pas  vous  le 
faire  voir  devant  ces  dames,  c'est  plutôt 
chaud,  mais  la  poétesse  de  Sous  les  Lauriers 
roses  ne  peut  s'indigner  d'un  badinagc  dans 
les  fleurs.  » 

M.  Agrado  venait  d'ouvrir  une  vitrine,  il 
mettait  entre  les  mains  d'Emma  deux  ou 
trois  éventails  dont  les  peintures  sur  velin 
n'avaient  vraiment  de  licencieux  que  l'inten- 
tion qu'on  pouvait  prêter  aux  personnages 
d'après  des  attitudes  un  peu  vives,  car  le 
débraillé  des  corsages  et  le  retroussis  du  linge 
ne  montraient  que  peu  de  nudité.  Les  yeux 
du  vieillard  luisaient  d'un  éclat  plus  vif,  la 


TUYAUX    PRÉCIEUX  .         173 

jeune  femme  ne  sourcillait  pas,  elle  prenait 
elle-même  un  autre  éventail,  celui  d'après 
Fragonard  où  le  séducteur  avait  en  effet  les 
mains  plus  hardies.  Emma  sentait  dans  sa 
nuque  le  souffle  court  du  collectionneur.  Il 
venait  de  cueillir  sur  la  panne  bleue  d'une 
tablette  un  collier  à  double  rang  de  perles  et 
sournoisement  l'avait  posé  sur  les  épaules  de 
la  jeune  femme  mais  il  ne  l'agrafait  pas. 
Emma  s'en  apercevait  au  froid  des  perles  sur 
sa  peau,  elle  avait  un  mouvement  de  recul. 
Que  faites-vous,  demandait-elle.  —  Si  vous 
voyiez  comme  vous  êtes  belle  !  Les  autres 
femmes  se  dirigeaient  vers  eux,  M.  Agrado 
retirait  vivement  le  collier.  —  Il  faudra  reve- 
nir un  autre  jour  voir  tout  cela,  mais  seule, 
sans  personne,  j'ai  des  merveilles  dans  la 
pièce  à  côté,  d'autres  éventails  encore. 

—  Vous  en  avez  là  pour  des  cent  mille 
francs,  cher  monsieur,  s'exclamait  la  grosse 
présidente,  et  M.  Agrado  reprenait  le  chemin 
du  grand  salon  vert  pâle,  escorté  d'un  groupe 
d'admiratrice'"^ 

10. 


174  MAISON    POUR    DAMES 

—  Il  a  bon  goût,  notre  banquier,  non,  il  ne 
s'embêtait  pas  de  vouloir  s'envoyer  la  jolie 
créature  que  voilà.  Hein  !  quelle  taille  ! 
quel  galbe  !  quelle  souplesse  !  et  quels  yeux 
frais  !  Ils  n'ont  pas  encore  vu  tous  les  vi- 
lains spectacles  que  nous  avons  subis,  nous. 
Ce  qu'il  y  a  de  plus  charmant-  en  vous,  ma 
chère  Florise,  c'est  votre  candeur  de  regard 
et  de  teint.  Vous  avais-je  menti,  mesdames  ? 
Voyons,  levez-vous,  Florise,  laissez-vous  ad- 
mirer. Ah  !  je  comprends  très  bien  notre  ban- 
quier. 

M"""  de  Mauves  avait  forcé  Emma  à  s( 
lever  et,  la  prenant  par  le  petit  doigt,  elle  la 
faisaittourner  comme  un  mannequin,  l'offrant 
de  profil,  de  trois  quarts  et  de  face  à  l'attentif 
examen  de  deux  toutes  jeunes  femmes  assises 
au  hasard  des  divans,  dans  la  discrète  inti- 
mité du  boudoir. 

—  Oh  !  notre  Mécène  s'y  connaît.  Il  a  le 
flair  des  objets  d'art,  et  Miss  Topsy,  une 
petite  blonde  à  mine  espiègle  de  chien  fou, 
se  passait  délicatement  la  langue  sur  les  le- 


TUYAUX    PRÉCIEUX  17'ô 

vres  ...Et  chien  fou  était  le  mot,  car  ses  che- 
veux d'un  blond  argenté  d'infante  d'Espagne 
lui  mangeaient  les  tempes  et  lui  retombaient 
sur  les  joues  comme  de  larges  oreilles  d'épa- 
gneul.  Miss  Topsy  était  moulée  dans  une 
robe  de  fausse  loutre  si  adéquate  à  son  corps 
souple,  qu'on  l'eût  dite  collée  à  même  la 
peau.  Un  long  pendentif  de  scarabées  de  tur- 
quoises égayait  seul  cette  longue  et  svelte 
nudité  de  lutin,  car  ce  costume  évidemment 
voulu  donnait  à  la  jeune  fille  un  aspect 
à  la  fois  androgyne  et  diabolique  de  Puck, 
d'Ariel  ou  de  jeune  ange  déchu,  un  teint 
de  lait,  des  dents  de  perles  et  d'effrontés 
yeux  gris  faisaient  Miss  Topsy  très  trou- 
blante. 

Florise  d'Ellébreuse  l'avait  trouvée  déjà 
installée  chez  la  chroniqueuse  sportive  en  ar- 
rivant rue  Nouvelle.  Après  avoir  hésité  toute 
la  journée  à  faire  cette  visite,  M™^  Farnier  s'y 
était  brusquement  décidée  vers  quatre  heures. 
Un  besoin  de  se  renseigner  sur  M.  xVgrado 
l'y   avait   surtout  poussée,   car  les  caresses 


176  MAISON    POUR    DAMES 

un  peu  vives  de  la  chroniqueuse  avaient 
jeté  la  jeune  femme  dans  un  étrange  malaise. 
Elle  redoutait  de  se  retrouver  en  sa  présence  ; 
la  certitude  que  M""^  de  Mauves  ne  serait 
pas  seule  chez  elle,  l'avait  seule  amenée  rue 
Nouvelle.  Un  valet  de  pied,  à  figure  de  sacris- 
tain, Tavait  introduite  avec  des  mines  onc- 
tueuses, l'homme  à  face  glabre,  l'avait  guidée 
à  travers  une  suite  de  pièces  aux  persiennes 
hermétiquement  closes.  Des  tentures  d'un 
éclat  violent,  de  hautes  glaces  surchargées 
d'ornements,  et  d'une  dorure  excessive  et 
beaucoup  de  nudités  de  marbre  sur  des  socles 
luisaient  dans  l'obscurité  et  puis  le  valet  de 
pied  avait  ouvert  une  porte,  et  la  jeune  fem- 
me s'était  trouvée  dans  un  boudoir  ovale  aux 
murs  tendus  de  soie  orange,  une  merveilleuse 
broderie  japonaise  qu'animaient  des  vols  de 
chimères  et  les  ailes  déployées  de  papillons 
géants,  de  larges  divans  bas  faisaient  le  tour  de 
la  pièce.  Sur  le  tapis  d'un  bleu  velouté  et  très 
doux  des  coussins  gisaient  épars,  ils  étaient 
posés  çà  et  là  comme  des  taches  soyeuses  et 


TUYAUX    PRÉCIEUX  177 

brillantes,  dos  objets  étranges  et  précieux 
semblaient  courir  aux  pieds  des  divans  ;  des 
monstres  de  jade  d'une  transparence  lunaire, 
des  cigognes  de  bronze  et  des  brûle-par- 
fums de  cloisonnés  ajourés  et  dorés  comme 
de  minuscules  pagodes  et  c'était  aussi  toute 
une  débandade  de  fruits  et  de  poissons  d'é- 
mail, des  courges  d'un  vert  marbré,  des  auber- 
gines violettes,  des  longs  brochets  de  por- 
celaine de  Danemark  à  côté  de  crapauds 
japonais  et  tout  cela  vivait,  grouillait  à  même 
la  cendre  bleue  du  tapis  d'une  vie  inquié- 
tante, immobile  et  figée,  c'était  l'atmosphère 
d'un  conte  de  fées.  Le  boudoir  prenait  jour  par 
un  plafond  de  verre  dépoli  d'une  teinte  glau- 
que qui  baignait  divans  et  soieries  d'une  lueur 
trouble  d'aquarium.  C'était  un  lieu  étrange, 
exotique  et  lointain,  au  delà  de  l'espace  et 
de  la  durée,  une  espèce  de  retrait  de  l'Extrc- 
me-Orient,  en  dehors  du  progrès,  quelque 
chose  d'une  autre  civilisation. 

Florise  d'EUébreuse  avait  trouvé  M"""   de 
Mauves   ^t   la  jeune   fille  fumant   du  tabac 


178  MAISON    POUR    DAMES 

turc  devant  des  tasses  de  Raki.  Le  dangereux 
breuvage  était  servi  sur  un  tabouret  incrusté 
de  nacre  et  ces  dames  le  buvaient  dans  de 
minuscules  coquilles  de  porcelaine  ;  les  fu- 
meuses s'étaient  levées,  et  M'"''  de  Mauves 
avait  fait  les  présentations  ;  Florise  d'Ellé- 
breuse,  miss  Topsy.  La  jeune  fille  l'avait  si 
effrontément  dévisagée  qu'il  lui  avait  semblé 
qu'on  la  violait. 

Ce  furent  des  exclamations  et  des  cris. 
Hein  !  cette  Florise  était-elle  assez  jolie  ! 
Miss  Topsy  était  peintre  et  d'une  prunelle 
hardie  détaillait  la  plastique  de  M""*  Far- 
nicr.  —  Et  Noirmont  qui  l'a  déclarée  bes- 
tiale et  sensuelle  avec  ce  profil.  Hein  !  qu'en 
dis-tu  Gladys  ?  La  jeune  fille  avait  un  mau- 
vais sourire.  Noirmont  ne  s'y  connaît  pas 
en  femmes.  —  H  s'y  connaît  mieux  en  hom- 
mes, soulignait  M"*  de  Mauves.  Mais,  inter- 
dite, Florise  ouvrait  de  grands  yeux,  ne  com- 
prenant pas.  —  Et  voilà  l'adorable  créature 
que  cette  ambulante  poubelle  c  essayé  de 
traîner  dans  la  boue,  faisait  la  chroniqueuse 


TUYAUX    PRÉCIEUX  l'/ô 

en  passant  un  bras  autour  de  la  taille  d'Em- 
ma, quel  crétin  et  quel  muffle  !  —  Dame, 
madame  est  très  jolie,  ripostait  miss  Topsy  en 
ajustant  son  monocle,  et  Noirmont  déteste 
les  jolies  femmes.  —  Pourquoi  ?  demandait 
naïvement  Emma.  —  Mais  la  concurrence, 
Noirmont  n'a  pas  le  physique  qui  retient, 
nous  lui  portons  toutes  ombrages.  —  Ça  pour- 
rait lui  coûter  cher,  interrompait  M""^  de 
Mauves...  Agrado  s'intéresse  beaucoup  à 
madame,  et  d'un  mot  il  le  fait  balancer  au 
Laurier.  —  Oh  !  Agrado,  parlons  encore  de 
celui-là  !  et  la  peintresse,  relevant  assez 
haut  sa  robe  de  fausse  loutre  croisait  ses 
jambes  en  garçon. 

Et  là-dessus  était  arrivée  Gillette,  l'autre 
amie  annoncée  ce  dernier  mardi  à  Emma. 
L'arrivante,  Gillette  Egiy  était  une  petite 
brune  à  la  face  drôlette  et  toute  rose,  éclairée 
par  deux  grands  yeux  de  candeur  comme 
effarés  de  se  trouver  là.  Ces  deux  yeux  cou- 
leur de  violette,  une  bouche  étonnamment 
grasse,    aux  lèvres  roulées  et   voluptueuses 


i80  MAISON    rOUR    DAMES 

faisaient  accepter  un  visage  plutôt  insigni- 
fiant. Un  peu  courte  sur  jambes  et  déjà  en- 
vahie d'embonpoint,  Mme  Egly  devait  avoir 
des  fossettes  partout,  surtout  aux  bons  en- 
droits. Elle  était  à  la  fois  maniérée,  puérile 
et  canaille.  C'est  avec  des  mines  de  petite 
fille  qu'elle  se  laissait  enlever  sa  mante  à  la 
vieille  par  l'attentionnée  ïopsy  et  tout  de 
suite  avec  des  rires  et  des  câlineries  de  gosse, 
elle  demandait  à  embrasser  la  dame.  Elle 
l'avait  admirée  l'autre  soir  à  la  fête  du  Lan- 
riei\  mais  n'avait  osé  se  faire  présenter. 
M""'  Farnier  tendait  sa  joue  aux  lèvres  de  Gil- 
lette,  miss  Topsy  demandait  alors  à  embrasser 
aussi,  et  Florise  passait  de  mains  en  mains  et 
de  bouche  en  bouche  avec  une  passivité  d'es- 
clave :  les  yeux  de  M"^  de  Mauves  s'étaient 
foncés  subitement. 

M™'  Egly  faisait  de  la  littérature.  C'était  un 
confrère.  La  chroniqueuse  offrait  à  la  nouvelle 
venue  des  cigarettes  et  du  Raki,  M™*  Egly  se 
récriait  et  demandait  de  la  citronnade.  Florise 
consultée  optait  pour  du  thé. —  Le  mien  est 


TUYAUX    PRÉCIEUX  181 

de  Ceylan,  vous  verrez  il  est  excellent  —  et 
M"""  de  Mauves  donnait  des  ordres.  La  joliesse 
de  Florise  et  les  injustices  dont  elle  avait  déjà 
été  victime,  revenaient  sur  le  tapis.  La  pou- 
belle ambulante  (c'était  ainsi  que  ces  dames 
appelaient  Maxence  Noirmont),  était  de  nou- 
veau passée  au  laminoir,  la  chroniqueuse 
l'avait  traité  d'abcès  mùr,  M"^  Egly  le  traitait 
elle,  de  chancre  pourri,  elles  dévidaient  à 
l'envie  sur  le  coupable  chroniqueur  un  psau- 
tier d'histoires  abominables.  Noiremont  était 
maintenant  un  meneur  de  viande,  pas  même 
un  boucher,  de  la  Yillelte,  il  avait  lâché  son 
déménageur.  Victor  lui  avait  flanqué  une  de 
ces  volées.  Grenelle  était  désormais  interdit  à 
cette  chère  des  Glaïeuls,  encore  un  quartier  où 
l'on  priait  pour  elle,  elle  avait  déjà  contaminé 
les  Gobelins  et  la  rue  Moufl"etard!  et  M"*"  E2;lv 
se  renversait  tordue  par  un  rire  hystérique. 
Contaminé  !  Florise  ouvrait  de  grands  yeux, 
ne  saisissant  pas.  —  Mais  oui,  contaminé, 
reprenait  la  jolie  blonde  grasse,  Noiremont 
est  plombé,  il  n'y  a  qu'à  le  regarder,  ça  lui 

11 


d82  MAISON    POUR    DAMES 

sorl  de  partout,  il  est  une  croûte  levée,  il  jule, 
ô  l'ignoble  individu.  Sa  place  !  il  aurait  dû 
être  au  bagne  ou  tout  au  moins  à  l'hôpital  du 
Midi;  rien  ne  rebutait  la  verve  de  ces  dames 
et  puis  c'était  le  tour  d'autres  confrères  et 
d'autres  artistes  appartenant  de  loin  ou  de 
près  au  métier,  tous  et  toutes,  à  les  entendre, 
étaient  des  maîtres  chanteurs,  des  ruffians  ou 
des  prostitués,  ces  dames,  en  en  parlant 
avaient  des  rires  de  carnassiers  :  les  goûts 
antiphysiques  et  les  mœurs  douteuses  faisaien  t 
surtout  leur  joie.  Si  Florise  les  eût  crues  la 
moitié  de  Paris  était  contaminée. 

M""^  Farnier  assistait  avec  un  vague  effroi 
à  ce  jeu  de  massacre  ;  ces  trois  femmes  aux 
yeux  trop  brillants,  au  verbe  saccadé, 
^jme  Egly  surtout  avec  ses  rires  d'hystérique, 
lui  apparaissaient  dans  ce  boudoir  bizarre 
comme  des  spécimens  d'une  autre  humanité, 
chacun  de  leur  geste  déplaçait  des  odeurs 
entêtantes'  dont  les  nerfs  étaient  ébranlés,  et 
Florise  redoutait  leurs  mains  souples  et  har- 
dies, promptes  aux  enveloppements  câlins  et 


TUYAUX    PIIIÎCIEUX  183 

aux  imprévues  caresses  :  M"""  de  Mauves  plus 
calme  lui  semblait  encore  plus  redoutable 
dans  son  attitude  de  panthère  assoupie  et 
M""®  Farnier  avait  envie  de  partir. 

Le  nom  de  M.  Agrado,  jeté  dans  la  conver- 
sation par  la  chroniqueuse,  la  retenait  sur  son 
siège.  —  Le  cochon  !  M""  Egly  avait  accueilli 
de  ce  simple  mot  le  nom  du  banquier,  il 
résumait  l'opinion  de  toutes.  —  Tu  sais  qu'il 
en  tient  pour  madame,  souriait  ironiquement 
M'"^  de  Mauves.  —  Parbleu,  son  groin  va  à  la 
truffe,  il  vous  a  déjà  invitée  à  venir  chez  lui, 
hein  !  la  collection  des  éventails.  —  Il  lui  en 
a  même  déjà  donné  un,  soulignait  M"°  de 
Mauves. 

Gillette  et  miss  Topsy  se  récriaient...  — 
Oh  !  sans  la  connaître,  rectifiait  la  chroni- 
queuse, un  simple  envoi,  le  soir  du  fameux 
dîner.  Ni  Fune  ni  l'autre  ne  réclamaient  d'ex- 
plications, elles  étaient  donc  au  courant  de  la 
chose  et  Florise  en  souffrait  dans  sa  pudeur. 
—  Tu  l'as  vu,  toi,  l'éventail  ?  demandait  Gil- 
lette à  M""*  de  Mauves.  —  Mais  oui,  il   vaut 


184  MAISON    POUR    DAMES 

dans  les  vingt-cinq  louis. — Mâtin,  sans  vous 
avoir  vue.  Mes  compliments,  madame.  M"""  de 
^lauves  souriait  du  succès  de  son  amie  comme 
d'un  triomphe  personnel.  —  Nous  sommes 
venue,  on  nous  a  vue  et  nous  avons  vaincu, 
et  à  propos,  ce  dîner  d'hier?  car  nous  avons 
eu  un  dîner  in  fiocchi  hier  avenue  Friedland 
en  l'honneur  de  l'adorée.  Racontez-nous  donc 
cela,  ma  chère  amie  ! 

Emma  Farnier  s'exécutait.  Elle  racontait 
le  dîner,  le  menu  et  les  convives  au  milieu 
de  la  gaieté  grandissante  et  des  réflexions 
épouffées  des  trois  femmes.  Le  nom  de  M.  et 
M""  de  Farenbourg  les  mettait  chaque  fois 
en  joie,  miss  Topsy  se  tordait,  le  récit  de  la 
promenade  à  travers  les  salons  de  collections 
et  les  haltes  devant  les  vitrines  les  rendaient 
attentives.  —  Le  vieux  cochon,  le  vieux 
cochon  !  ressassait  M"''  Egly .  Au  coup  du  collier 
de  perles  essayé,  Gillette  n'y  tenait  plus.  — 
Et  il  vous  a  invitée  à  revenir  visiter  ses  col- 
lections toute  seule,  il  ne  doute  de  rien.  Pour 
lui  l'affaire  est  dans  le   sac,  nous   sommes 


TUYAUX    PRÉCIEUX  18o 

toutes  si  bêtes  et  vous  irez  et  vous  y  passerez 
comme  les  autres,  prise  au  trébucliet,  ma 
chère.  — M""  d'EUébreuse  n'ira  pas,  scandait 
froidement  la  chroniqueuse  des  sports.  —  Et 
pourquoi  n'irais-je  pas,  faisait  M"^  Farnier 
un  peu  énervée.  — Pourquoi?  Gillette,  racon- 
tez donc  votre  aventure  à  la  méchante  petite 
femme  que  voilà  ;  et,  sollicitée,  Gillette  racon- 
tait tout  à  trac  son  déjeuner  avenue  Fried- 
land. 

C'était  en  phrases  brèves  et  saccadées,  cou- 
pées de  petits  rires  et  d'argot  d'atelier,  le  récit 
de  son  arrivée  à  Paris  et  ses  débuts  au  Lau- 
rier d'Or.  M.  Agrado  s'était  immédiatement 
intéressé  à  elle,  avait  imposé  ses  articles, 
avait  fait  augmenter  ses  émoluments  à  la 
Revue  et  puis  un  beau  jour,  la  sachant 
curieuse  de  bibelots,  lavait  invitée  chez 
lui  à  déjeuner.  Il  lui  ferait  après  les  honneurs 
de  ses  collections.  Elle  y  était  allée  sans  mé- 
fiance, il  aurait  pu  être  son  grand-père  ;  ses 
cheveux  blancs,  son  bedon,  ses  mains  molles 
et  soignées,  il  n'avait  pas  l'air  bien  dangereux; 


186  MAISON    POUR    DAMES 

je  t'en  souhaite  !  après  un  menu  épatant,  tout 
de  chauds-froids  de  volailles,  d'écrevisses  à  la 
nage,  de  salade  de  truffes  arrosés  de  vins 
mêlés,  vin  du  Rhin,  Champagne,  Tokarja,  etc. 
il  l'avait  menée  dans  ses  galeries  et  de  salons 
en  salons,  conduite  dans  sa  chambre  à  coucher. 
Attention  à  la  chambre  à  coucher,  ma  petite, 
faisait  Gillette  ;  il  y  a  des  tapisseries  au  mur 
d'après  Boucher,  ça  réveillerait  un  mort; 
j'avoue  que  j'étais  un  peu  partie,  il  m'avait 
mis  dans  les  mains  un  tas  de  bibelots  :  des 
éventails,  des  boîtes,  des  bijoux  anciens  que 
je  n'avais  même  pas  regardés;  la  tête  me  tour- 
nait. Dans  sa  chambre  il  m'installait  dans  une 
bergère,  me  priait  d'accepter  un  éventail 
peint,  disait-il,  par  Fragonard,  me  mettait  un 
bracelet  au  poignet  et  tout  en  m'enjôlant  de 
menues  caresses,  tapotes  dans  lés  mains  et 
souffles  sur  les  yeux,  soi-disant,  pour  me 
ranimer,  il  osait,  risquait,  s'aventurait,  si 
bien  que  je  m'en  allais  déshonorée.  Ça  ne  lui 
demanda  pas  plus  de  trois  heures,  nous  nous 
étions  mis  à  table  à  midi  et  à  quatre  heures 


TUYAUX    PRÉCIEUX  187 

c'était  fait  et  je  n'avais  jamais  trompé  M.  Egly. 
Quand  j'ai  voulu  bazarder  l'éventail  un  jour 
de  gène,  on  m'en  a  offert  dix  louis  et  le  bra- 
celet n'en  valait  pas  plus  de  quinze  :  c'était 
un  surmoulage  du  musée  de  Cluny.  Fâcheuse 
coïncidence,  hein,  Cluny,  il  aurait  mieux  fait 
de  m'offrir  la  ceinture.  Et  à  l'heure  qu'il  est 
si  je  place  par  an  pour  cinq  cents  francs  de 
copie  au  Laurier  c'est  tout  le  bout  du  monde, 
Voilà,  je  vous  en  réponds, une  petite  aventure 
qui  ne  m'a,pas  donné  la  folie  des  hommes. 
Ah!  que  non,  et  j'aurais  pu  moins  bien  tomber 
encore  !  » 

M""^  Farnier  était  attérée.  Le  lapin  de 
l'amateur,  concluait  Gillette.  —  Et  vous 
Topsy,  faisait  M"""  de  Mauves,  racontez  donc 
votre  aventure  à  M""*  Farnier.  Oui,  elle  aussi, 
souriait  la  chroniqueuse.  —  Oh  !  moi,  ça  a  été 
beaucoup  plus  bref,  j'ai  de  suite  arrêté  les 
frais,  scandait  lentement  la  jeune  fille  ;  j^ar- 
rivais  d'Amérique  et  j'avais  encore  de  l'accent 
et  je  paraissais  très  bête,  le  monsieur  m'invita 
aussi  à  déjeuner,  je  m'occupais  déjà  de  pein- 


188  MAISON    POUR    DAMES 

tiire.  C'était  pour  me  montrer  soi-disant  des 
gravures  admirables  et  des  dessins  inédits  de 
Watleau  et  de  Boucher,  j'y  allais  sans  penser 
à  mal,  mais  quand,  une  fois  dans  la  chambre, 
le  monsieur  m'exhiba  toutes  ses  petites  po- 
lissonneries et,  presque  couché  sur  moi,  me 
mit  la  main  à  la  jarretière  en  essayant  de 
m'embrasser,  je  le  repoussais  d'un  geste  sec 
et  d'un  ton  très  net:  —  Old  pig,  lui  disais-je, 
si  vous  continuez  une  minute  de  plus,  je 
déchire  toutes  vos  saletés,  et  comme  il  y  en 
avait  pour  trois  mille  francs  dans  le  carton,  le 
monsieur  me  laissa  m'en  aller.  Et  voilà  com- 
ment il  faut  traiter  les  hommes  ! 

La  jeune  fille  s'était  levée,  avait  tiré  de 
son  aumônière  un  petit  miroir  de  poche  et  se 
passait  délicatement  du  raisin  sur  les  lèvres. 

M""^  de  Mauves  avait  échangé  un  bref  regard 
avec  ses  deux  amies.  Et  maintenant,  chère 
àme,  reprenait  miss  Topsy,  nous  allons  vous 
laisser. ..  je  vous  mets  chez  vous,  Gillette  :  j'ai 
monauto.  Gillette  avait  quitté  le  divan;  la  pein- 
trcsse  et  la  femme  de  lettres  prenaient  congé. 


IX 

L'AURIÉRE-GOUT  DE  LA  GLOIRE 

Une  heure  après,  M""  Farnier  sortait  de  la 
rue  Nouvelle,  bouleversée.  Son  cœur  chaviré 
lui  flottait  sous  les  côtes,  la  rue,  les  passants, 
les  maisons  tournoyaient  autour  d'elle  comme 
dans  un  trouble  de  la  vue.  Il  lui  semblait 
que  sa  honte  élaitécrite  sur  son  visage  et  que 
les  passants  la  dévisageaient;  elle  s'arrêtait 
titubante  et  hélait  un  fiacre. 

Une  heure  avait  suffi,  une  heure  pour  la 
faire  descendre  à  cette  honte.  Deux  heures  de 
moins  qu'une  M'"^  Egly.  M.  Agrado  en  avait 
mis  trois  à  forcer  les  scrupules  de  Gillette.  Au 
bout  de  soixante  minutes  de  càlineries  et  de 
confidences,  M'"^  de  Mauves  en  était  arrivée 
à  ses  fins,  Florise  avait  subi  ses  caresses  et, 
sans  résistance,    étourdie   d'étreintes  et  de 

11. 


i90  MAISON    POUR    DAMES 

paroles  passionnées,  elle,  M""^  Emma  Farnier 
avait  eu  toutes  les  complaisances,  et  d'étran- 
ges baisers  lavaient  pénétrée, 

le  fiacre  roulait  maintenant  vers  les  quais, 
il  avait  déjàtraversé  le  boulevard  et  lajeune 
femme  ne  se  ressaisissait  pas.  M"^  de  Mauves 
avait  eu  beau  la  calmer  sous  des  caresses 
redevenues  chastes^  elle  avait  eu  beau  sécher, 
ses  yeux  sous  des  baisers  de  sœur  et  rafraîchir 
deau  tiède  ses  paupières  battues,  beau  velou- 
tiner  une  houppe  à  la  main,  ses  joues  dévas- 
tées par  les  larmes  et  réparer  le  désordre  de 
sa  coiffure  et  de  ses  vêtements,  une  détresse 
affreuse  était  dansM""®  Farnier  et  elle  sentait 
qu'il  y  avait  maintenant  dans  sa  vie  quelque 
chose  d'irréparable.  Oui,  quelque  chose  en 
elle  était  irrévocablement  fané,  flétri  qui  ne 
refleurirait  jamais  plus.  C'était  donc  là  ce  que 
voulait  d'elle  le  dévouement  attentionné  de 
M"'  de  Mauves. 

La  chroniqueuse  de  sports  valait  le  banquier 
et  M.  Agrado  était  peut-être  le  moins  coupa- 
ble, son  hypocrisie  à  lui  était  moins  déguisée. 


l'aRRIÈRE-GOUT    DR    LA    GLOIRE  191 

Comment  M*"^  de  Mauves  l'avait-elle  ame- 
née là? 

La  peintresse  et  M""*  d'Egly  parties,  la  chro- 
niqueuse s'était  vivement  rapprochée  d'elle, 
avait  sonné  pour  les  lampes  et,  un  mystérieux 
clair-obscur  une  fois  établi  dans  la  pièce 
grâce  à  leurs  lueurs  tamisées  par  de  délicats 
abat-jour,  M""^  de  Mauves  s'était  emparé  de 
ses  mains,  puis,  ayant  enveloppé  sa  taille 
d'un  bras  caressant,  elle  avait  d'une  voix  un 
peu  tremblée  dépêché  l'histoire  des  deux  ab- 
sentes. M"^  Egly-Gillette,  était  une  jolie  créa- 
ture sans  consistance  et  sans  talent;  une  tête 
à  l'évent,  une  sensualité  de  modiste,  qui  la 
livrait  sans  défense  à  toutes  les  entreprises; 
pas  d'esprit  de  conduite,  mais  de  gros  besoins 
d'argent,  besoins  qui  lui  faisaient  accepter 
toutes  les  occasions.  M.  Egly  était  une  espèce 
de  monsieur  Marnefîe  qui  fermait  les  yeux 
sur  les  frasques  de  sa  femme,  le  ménage  était 
gêné.  Gillette  avait  du  charme  et  du  bagout; 
mieux  manégée  elle  eût  pu  avoir  une  façade 
et  un  train  de  maison,  mais  sa  légèreté  la 


192  MAISON    POUR    DAMES 

perdait.  Elle  était  réduite  à  atteler  à  trois  et 
'elle  se  débattait  dans  de  perpétuels  ennuis 
pécuniaires.  La  chroniqueuse  avait  tenté  cent 
fois  de  l'aider  de  ses  conseils  et  puis  elle  y 
avait  renoncé,  Gillette  ne  serait  jamais  cotée, 
elle  était  sans  avenir  et  c'était  l'exemple  à  ne 
pas  suivre...  Une  femme  de  tète  devait  tou- 
jours se  refuser. 

Miss  Topsy  était  une  énergique,  une  volonté 
et  une  intelligence.  Elle  avait  le  sens  pratique 
de  ses  compatriotes  et  elle  savait  se  débrouil- 
ler, mais  elle  avait  le  cœur  sec,  et  son  égoïs- 
me  était  incommensurable.  Les  autres  n'exis- 
taient pas  pour  elle  ;  elle  ne  suivait  que  son 
intérêt;  pour  arriver  à  son  but,  elle  eût  mar- 
-ché  sur  la  plus  chère  de  ses  amitiés;  c'était 
un  caractère  odieux  sous  l'enveloppe  la  plus 
séduisante.  La  peintresse,  comme  la  femme 
de  lettres,  l'avaient  bien  déçue,  toutes  deux 
avaient  compté  tour  à  tour  sur  l'une  et  l'autre 
pour  cimenter  une  étroite  et  solide  amitié. 
M"^  de  Mauves  était  une  âme  tendre.  On  la 
croyait  volontaire   et   emportée,    elle  n'était 


L  ARRIÈRE-GOUT    DE    LA    GLOIRE  193 

qu'une  passionnée,  une  passionnée  avide  de 
se  donner,  de  se  dévouer  et  de  se  sacrifier  ; 
personne  ne  l'avait  comprise  :  on  était  tou- 
jours seule  dans  la  vie  et  M""^  de  Mauves  étouf- 
fait dans  cet  isolement.  Rien  n'égalait  sa  dé- 
tresse car  elle  connaissait  le  monde  et  les 
marchés  abominables  et  les  trafics  honteux 
qu'on  nomme  la  société.  Ah  1  si  Florise  d'El- 
lébreuse  voulait  être  pour  elle  l'amie  qu'elle 
avait  toujours  rêvée  et  Vainement  cherchée... 
et,  à  travers  un  panégyrique  exalté  de  l'ami- 
tié entre  femmes,  la  seule  qui  puisse  exister, 
c'était  une  charge  à  fond  de  train  contre  la 
salauderie  et  la  désirante  impureté  des  hom-- 
mes,  ce  troupeau  de  porcs,  de  l'aube  au  soir 
perpétuellement  excité.  Les  hommes  ne 
savaient  pas,  ne  pouvaient  pas  aimer.  Enfié- 
vrés par  le  rut,  abrutis  par  la  débauche,  ils 
n'avaient  que  de  sales  convoitises  ;  la  passi- 
vité des  femmes  leur  avait  appris,  depuis  que 
le  monde  est  monde,  à  les  mépriser,  la 
femme  pour  eux  n'était  même  pas  un  but, 
mais  une  proie,  ils  étaient  les  chasseurs  et 


194  MAISON    POUR    DAMES 

elles  les  bêtes  traquées.  L'hallali  sonnait  jour 
et  nuit  dans  les  garçonnières  du  parc  Mon- 
ceau comme  dans  les  boudoirs  des  Champs- 
Elysées.  Pour  tous,  jeunes  et  vieux,  elles 
étaient  Téternelle  occasion.  D'ailleurs  Gillette 
et  miss  Topsy  l'avaient  édifiée,  mais  elles  l'ai- 
dèrent à  tenir  tête  à  la  meute  et,  comme  effa- 
rée, Florise  avouait  qu'elle  était  invitée  pour 
le  lendemain  dans  la  loge  de  M.  Agrado  à  la 
première  de  l'Opéra.  —  «  Allez-y,  mais  il  faut 
y  aller  !  s'était  écrié  la  chroniqueuse  avec  un 
rire  sauvage,  il  faut  attiser  son  désir,  à  ce 
vieux  satyre,  le  faire  cuire  à  petits  feux  dans 
sa  passion  sénile,  tout  promettre  et  ne  rien 
accorder,  vous  en  obtiendrez  tout  ce  que  vous 
voudrez  si  vous  suivez  absolument  mes  con- 
seils, mais  il  faut  avoir  en  moi  une  entière 
confiance  et,  quoique  je  fasse,  quoique  je 
dise,  jamais  me  dire  non.  »  Et,  devant  les 
grands  yeux  de  biche  effarouchée  d'Emma. — 
«  Si  vous  saviez,  si  vous  saviez,  pauvre 
petite  »,  et  ça  avait  été  la  reprise  de  lamen- 
tables histoires  de  jeunes  femmes  enjôlées. 


L  ARRIÈRE-GOCT    DE    LA   GLOIRE  195 

trompées,  bafouées,  quasi-violentées  et  puis 
après  lâchement  abandonnées  par  d'ignobles 
séducteurs.  Les  beaux  yeux  de  M"^  Farnier 
s'étaient  emplis  de  larmes,  son  cœur  battait 
avec  violence,  M""  de  Mauves  s'était  encore 
rapprochée,  d'un  geste  presque  maternel  elle 
avait  posé  la  tête  de  la  jeune  femme  sur  son 
épaule,  rafraîchi  d'une  caresse  de  sa  main  les 
pauvres  joues  brûlantes,  et  fermé  les  yeux 
sous  un  long  baiser.  Florise,  à  demi  étendue 
sur  le  divan,  avait  senti  l'étreinte  de  M""'  de 
Mauves  se  resserrer  plus  étroitement,  la  chro- 
niqueuse la  tenait  maintenant  à  sa  merci  pal- 
pitante et  renversée,  ses  mains  hardies  dégra- 
faient le  corsage  pour  aller  apaiser,  sous  le 
linge,  Témoi  du  cœur  trop  gonflé,  une  bouche 
s'attachait  à  sa  bouche,  un  baiser  délicieux, 
imprévu,  écartait  ses  dents  et,  les  mains  tout 
à  fait  audacieuses  s'égarant  dans  les  jupes,  le 
baiser  plus  insistant  étouffait  ses  cris... 

M™^  Farnier  s'était  relevée  sans  un  mot,  les 
deux  femmes  n'osaient  même  pas  se  regarder. 
Maintenant  la  chroniqueuse  la  consolait  dou- 


196  MAISON    POUR    DAMES 

cément  et  redevenue  fraternelle,    l'aidyit  à 
passer  son  manteau. 

Florise  d'ËUébreuse  rentrait  à  l'hôtel  Flo- 
rian  avec  une  vague  appréhension  de  revoir 
son  mari.  N'allait-il  pas  découvrir  dans  sa 
pâleur  et  ses  traits  dévastés  l'irrécusable 
preuve  de  sa  faute?  Qu'était-elle  venue  faire 
à  Paris  "?  et  la  petite  provinciale  regrettait 
obscurément  la  monotonie  de  son  logis  d'Avi- 


gnon. 


Le  rideau  venait  de  baisser  sur  le  deuxième 
acte.  Les  critiques  et  les  soireux  se  répan- 
daient dans  les  couloirs,  des  visites  s'organi- 
saient dans  les  loges,  pas  mal  d'hommes  de- 
meurés à  l'orchestre  dévisageaient  du  bout 
de  leurs  jumelles  les  décoUetages  et  les  hauts 
chignons  de  l'amphithéâtre,  la  salle  inspectait 
la  salle,  un  bourdonnement  de  ruche  emplis- 
sait tout  le  monument  Garnier,  c'était  une 
belle  première.  A  l'entrée  des  fauteuils, 
M.  Catulle  Mendès  faisait  au  musicien  l'hon- 
neur de  discuter  son  œuvre  et  voulait  môme 


l'arrière-gout  de  la  gloire  Ty7 

bien  citer  l'auteur  du  livret.  La  tête  en 
arrière,  fier  de  son  profil  et  de  sa  barbe 
blonde,  il  pérorait,  religieusement  écouté  par 
une  nuée  de  jeunes  reporters.  Au  bout  du 
couloir,  M""*  Myriam  Héglon  venait  d'appa- 
raître, majestueuse  et  éclatante  comme  une 
idole  dans  la  rutilance  de  ses  cheveux  fauves 
et  d'une  magnifique  robe  de  brocart.  La  femme 
du  poète  l'accompagnait,  attirante  et  souple 
dans  une  robe  de  crêpe  toute  brodée  de  fleurs 
roses,  et  accentuant  encore  de  sa  présence  et 
de  l'antithèse  de  sa  beauté  nocturne  la  triom- 
phale aurore  qu'était  la  cantatrice...  C'était 
une  belle  première. 

M.  Farnier  avait  déserté  lavant-scène  où  sa 
femme  paradait  assise  au  premier  rang,  les 
épaules  nues,  à  côté  de  M""^  de  Farembourg. 
La  calvitie  et  les  cheveux  blancs  de  M.  Agr'ado, 
se  penchaient  tour  à  tour  au-dessus  de  lune 
et  de  l'autre.  Le  Conservateur  des  hypothè- 
ques avait  fui  la  marée  d'habits  noirs  enva- 
hissant l'avant-scène.  Devant  cet  incessant 
défilé   de   platitudes,  d'impertinences  et   de 


198  MAISON    POUR    DAMES 

vanités,  M.  Farnier  se  sentait  vraiment  trop 
effacé  et  devenu  vraiment  quantité  trop 
négligeable.  Relégué  dans  le  fond  de  l'avant- 
scène  c'est  à  peine  si  on  le  présentait.  On  le 
saluait  du  bout  des  doigts  à  la  volée.  M.  Mursy 
des  Forges,  le  sénateur,  ne  l'avait  pas  re- 
connu. M.  Evimore  avait  bien  raison  :  le 
mari  d'une  femme  connue,  n'est  jamais  que 
le  mari  de  la  reine.  C'est  alors  que,  n'en  pou- 
vant plus,  Emile  s'était  échappé  ;  ses  réflexions 
n'étaient  pas  roses  et  le  Conservateur  des 
hypothèques  regrettait  amèrement  d'être 
venu  à  Paris.  Gomment  n'avait-il  pas  su 
résister  à  Emma?  il  était  encore  plus  coupa- 
ble qu'elle,  car  si  elle  était  là  trônant  dans 
cette  loge,  offrant  à  Tout-Paris  la  grâce  de 
ses  attitudes  et  l'éclat  de  sa  nudité,  c'est  lui 
qui  l'avait  voulu.  M""^  Farnier  avait  refusé 
de  paraître  à  cette  première  comme  elle  avait 
déclaré  ne  pas  vouloir  assister  au  dernier 
dîner  de  M.  Agrado  ;  c'était  lui  qui,  sur  les 
instances  de  Farenboarg,  lui  avait  presque 
forcé   la  main  ;   il  s'agissait,  paraît-il,  de  la 


L  ARRIÈRE-GOUT    DE    LA    GI.OIRE  l'J..» 

carrière  de  sa  femme  ;  elle  se  dessinait  drôle- 
ment la  carrière  de  Florise. 

Tout  en  rôdant  par  les  couloirs,  M.  Farnier 
était  venu  machinalemont  se  poster  à  une 
des  petites  portes  donnant  sur  la  salle  ;  sa 
jumelle  en  avait  fait  lentement  le  tour  et, 
dinstinct,  elle  était  revenue  se  poser  sur 
lavant-scène  du  banquier.  Sa  femme  en  était 
l'attraction  et  la  gloire.  Divinement  coiffée, 
la  nuque  dégagée,  et  la  tète  apparue  plus 
petite  sous  la  chevelure  tassée  en  casque,  elle 
paraissait  nue  tant  la  robe  de  velours  pêche 
adhérait  à  son  corps  et  prenait  de  loin  le  ton 
de  sa  peau.  Dans  les  autres  loges  et  de  For- 
chestre  aussi  on  la  lorgnait,  on  la  regardait. 
Elle  était  le  point  de  mire  de  la  salle,  M.  Far- 
nier devinait  qu'on  s'occupait  et  qu'on  par- 
lait d'elle.  La  présence  et  l'assiduité  du  ban- 
quier auprès  d'Emma  l'énervait,  l'emplissant 
d'une  irritation  sourde.  Dans  la  loge,  le 
défilé  continuait  ;  c'était  M.  Agrado  qui  fai- 
sait les  présentations.  Florise  abandonnait 
nonchalamment  sa  main  aux  hommes  incli- 


200  MAISON    POUR    DAMES 

nés  devant  elle,  il  y  en  avait  qui  baisaient 
cette  main  et  M.  Farnier' avait  une  brusque 
crispation  au  cœur  :  il  lui  semblait  que  sa 
honte  était  publique.  Florise  lui  apparaissait 
comme  une  femme  entretenue  dans  la  loge 
d'un  amant  millionnaire.  La  façon  dont  elle 
croquait  les  fruits  frappés  que  venait  d'ap- 
porter M.  de  Farenbourg,  son  geste  en  se 
retournant  à  demi  et  M.  Agrado  debout  der- 
rière elle,  tout  en  elle  l'exaspérait.  Ce  vieil- 
lard en  prenait  vraiment  trop  à  son  aise,  on 
aurait  dit  que  sa  femme  était  sa  chose,  et 
pourtant,  à  bien  réfléchir,  le  spectacle  était 
le  même  dans  toutes  les  autres  avant-scènes 
et  les  autres  loges.  Partout  des  jeunes  femmes 
nues  et  parées  accueillaient,  le  sourire  aux 
lèvres  et  la  main  tendue,  des  hommes  qui 
n'étaient  ni  des  frères,  ni  des  maris;  partout 
c'étaient,  croquant  des  friandises,  les  mêmes 
mines  alliciantes,  câlines  et  sensuelles,  et 
partout  les  flirts  s'organisaient  sous  la  prési- 
dence amusée  d'un  homme  âgé,  correct  et 
débonnaire,  titulaire    de    la  loge   et  lequel 


L  ARRIÈRE-GOUT    DE    LA    GLOIRE  201 

n'était  pas  davantage  le  père,  ni  le  mari. 
D'ailleurs  partout  le  seigneur  légitime  était 
absent.  Comme  M.  de  Farenbourg  le  lui  avait 
dit  pendant  le  premier  enlr'acte  :  c'était 
Paris  et  la  vie  de  Paris.  Emile  n'avait  rien 
à  dire,  M.  Agrado  était  chez  lui. 

Paris,  la  vie  de  Paris!  M.  Farnier  en  arri- 
vait à  regrelter  la  vie  de  provinceet  pourtant 
la  province  n'avait  pas  été  tendre,  ces 
derniers  jours,  pour  lui.  Il  avait  reçu  tant  de 
Toulon  que  d'Avignon  une  série  de  lettres  oii 
parents  et  amis  ne  lui  avaient  pas  mâché  la 
vérité  sur  la  publication  du  Laurier  d'Or  et 
les  débuts  de  Florise  dans  la  littérature... 

La  famille  d'abord,  M.  Claverie,  son  beau- 
père,  lui  avait  marqué  en  quatre  pages  toute 
sa  stupeur  et  son  indignation.  Comment  avait- 
il  pu  consentir  à  une  pareille  folie  !  Lui,  un 
homme  sensé  ou  qu'on  croyait  tel,  il  avait 
déçu  leur  confiance  à  tous.  Sa  fille  était  à 
jamais  compromise,  la  publication  du  poème 
d'Emma,  suivie  de  celle  de  ses  photographies 
avait  fait  scandale  à  Toulon.   Sa  femme  en 


202  MAISON    POUR    DAMES 

étaitmalade,  elle  était  demeurée  alitée  depuis. 
Il  n'était  pas  de  jour  oi^i  on  ne  leur  fît  de 
visites  de  condoléances  ;  il  fallait  qu'Emma 
eût  perdu  le  sens  pour  avoir  composé  des 
vers  pareils,  les  avoir  laissés  publier  surtout, 
et  puis  qu'elle  eût  consenti  à  poser  ainsi  nue 
devant  un  photographe,  ah!  ce  n'était  pas 
ainsi  qu'elle  avait  été  élevée.  On  leur  avait 
changé  leur  fille.  Deux  de  ses  gendres  avaient 
écrit  qu'ils  ne  pourraient  continuer  à  la  voir  ; 
sans  compter  que  cette  algarade  allait  faire 
un  tort  énorme  à  l'établissement  de  leur  der- 
nière ;  on  n'épousait  pas  la  sœur  d'une  Flo- 
rise  d'Ellébreuse.  Leur  conduite,  à  tous  deux, 
était  sévèrement  blâmée  à  Toulon,  la  sienne 
surtout,  lui,  le  mari,  éditeur  responsable  des 
faits  et  gestes  de  sa  femme.  Et  sa  place  ? 
Qu'allait-il  faire  maintenant.  ?  S'il  croyait 
qu'un  pareil  scandale  allait  aider  à  sa  car- 
rière !  il  était  frais,  son  avancement.  Il  devait 
être  à  l'heure  présente  la  fable  d'Avignon. 
Ah!  ils  allaient  y  avoir  un  joli  retour  et  la 
vie  leur  y  serait  facile  désormais;  et  la  lettre 


LARRIÈRE-GOUT    DE    LA    GLOIUE  2li3 

se  poursuivait  dans  des  récriminations  et  des 
anathèmes  sans  nombre  pour  en  arriver  à  une 
espèce  de  malédiction. 

M.  Glaverie  n'écrivait  pas  à  sa  lillc.  Dans 
l'état  d'âme  où  il  était,  il  aurait  créé  de  l'ir- 
réparable; elle  comprendrait  son  silence. 

M"*  Glaverie  n'avait  écrit  que  deux  phra- 
ses :  «  Vous  avez  perdu  mon  enfant,  je  ne 
vous  le  pardonnerai  jamais  ». 

C'était  la  levée  en  masse  de  la  province, 
de  la  province  insurgée  contre  Paris  et  son 
esprit  de  perdition. 

Les  deux  beaux-frères  aussi  avaient  mani- 
festé sèchement  dans  des  lettres  brèves  et 
similaires  leur  décision  de  rompre  tout  rap- 
port avec  le  ménage  Farnier  :  leur  situation 
et  le  souci  de  la  respectabilité  de  leur  femme 
leur  interdisaient  toutes  relations  après  le 
dernier  scandale.  Les  sœurs  d'Emma  en  souf- 
friraient, mais  il  y  allait  de  la  paix  de  leur 
ménage  et  de  l'avenir  de  leurs  enfants. 

M.  Farnier,  navré,  s'était  bien  gardé  de 
communiquer  ces  lettres  à  sa  femme,  il  se  trou- 


204  MAISON    POUR    DAMES 

vait  depuis  dix  jours  devant  une  Emma  si 
pâle  et  si  soucieuse  qu'il  ne  voulait  rien 
ajouter  aux  ennuis  qu'il  devinait  en  elle. 

Il  lui  avait  encore  bien  moins  communi- 
qué les  lettres  reçues  d'Avignon.  Il  y  en 
avait  une  d'abord  de  son  ami  Pellabra,  le 
secrétaire  de  la  mairie.  C'était  avec  moins 
d'acrimonie  le  texte  même  des  lettres  de 
la  famille.  M.  Pellabra  y  narrait  sa  stupeur 
des  événements,  mais  réservait  à  la  société 
le  chapitre  de  l'indignation.  Les  débuts  de 
i^jme  Parnier  avaient  fait  scandale,  ses  pho- 
tographies surtout  ;  M.  Pellabra  discret,  ne 
parlait  pas  de  la  poésie,  les  plus  acharnés 
contre  M"^  Farnier  étaient  M.  Goliveaux,  le 
capitaine  de  la  gendarmerie,  et  M.  Maton,  le 
receveur  des  contributions,  les  meilleurs 
amis  même  d'Emile,  bref,  leur  conduite  à 
tous  deux  était  unanimement  blâmée,  mais 
c'était  surtout  M™^  Farnier  que  l'on  trouvait 
coupable.  Lui  on  le  plaignait,  le  mari,  il 
avait  cédé  aux  supplications  de  sa  femme 
(M"""   Farnier  était  si   jolie  !)  et  M.  Pellabra 


L  ARRIÈRE-GOUT    DE    LA    GLOIRE  205 

ne  cachait  pas  qu'ils  auraient  quelques 
déboires  à  leur  retour.  Le  fonctionnaire  en 
avait  reçu  une  autre  de  M""  dWlpenaze. 
M""®  d'Alpenaze,  veuve  à  la  situation  assise 
et  à  la  beauté  déjà  mûre,  protégeait  le 
ménage  Farnier.  Elle  avait  pris  Emma  en 
affection,  elle  écrivait  confidentiellement  à 
Emile  pour  lui  demander  ce  qu'il  en  était, 
car  elle  se  refusait  à  croire  les  journaux. 
C'était  inconcevable,  jamais  Emma  n'avait  pu 
commettre  cette  poésie  éhontée  et  consentir 
à  paraître  ainsi  nue  devant  des  hommes, 
^jme  Parnier  était  victime  d'une  méprise 
ou  d'un  bluff,  des  bruits  calomnieux  leur 
avaient  fait  le  plus  grand  tort  à  eux  deux, 
la  société  d'Avignon  était  très  montée  contre 
Emma  surtout,  il  y  avait  un  compte  rendu  de 
soirée  dans  les  salons  du  Laurier  d'Or  qui 
avait  déchaîné  l'indignation,  M"""  d'Alpenaze 
avait  pris  sur  elle  de  démentir  toutes  ces 
rumeurs  injurieuses,  elle  demandait  en 
grâce  à  M.  Farnier  de  la  confirmer  courrier 
par  courrier  dans  son  opinion.   M""  d'Alpe- 

12 


206  MAISON    POUR    DAMES 

naze  avait  hâte  de  proclamer  l'innocence 
d'Emma  et  M.  Farnier  sentait  toute  la  perfi- 
die de  cette  amitié  soi-disant  aveugle  et  si 
haute  qu'elle  repoussait  toutes  insinuations. 

Il  y  avait  aussi  des  lettres  anonymes.  Cau- 
teleuses et  entortillées  de  périphrases,  elles 
concluaient  dans  un  style  au  verjus,  mais 
plutôt  pénible,  que  M.  Farnier  était  un  imbé- 
cile et  M""*  Farnier  une  grue,  d'ailleurs, 
sans  aucun  talent.  Le  Conservateur  des  hypo- 
thèques y  reconnaissait  Tàme  envieuse  et 
prudente  de  M.  Coliveaux  et  de  M.  Maton, 
d'ailleurs  toutes  les  deux  avaient  été  écrites 
sur  du  papier  du  café  de  la  Préfecture.  Pour 
ces  deux-là  il  n'y  avait  pas  de  doute  possible. 
Trois  autres  émaillées  de  fautes  de  français 
et  d'une  orthographe  primaire  avaient  dû  être 
dictées  à  leur  cuisinière  par  des  dames  de  la 
ville  et  M.  Farnier  y  saluait  une  fois  de  plus 
la  lâcheté  venimeuse  des  âmes  de  province. 

La  province,  les  lettres  anonymes  !  La 
province  n'en  avait  pas  le  monopole  car 
M.  Farnier  en  avait  reçu  aussi  de  Paris. 


L  ARRlÈRE-GOUT    DE    LA    OI.OIRE  207 

Toutes  étaient  ordurières  et  cyniques  et  la 
rougeur  de  Thomme  insulté  lui  montait  au 
front  en  les  lisant,  toutes  d'ailleurs,  étaient 
explicites,  on  le  traitait  de  cocu  et  de  ruffian, 
une  ironie  bien  parisienne  le  félicitait  de  la 
beauté  de  sa  femme  et  du  parti  qu'il  avait  su 
en  tirer  et  toutes  étaient  unanimes  sur  les 
talents  de  M""  Farnier,  le  pluriel  du  mot 
souligné  ne  laissant  aucun  doute.  Il  eût  été 
coupable  de  laisser  moisir  tant  de  capacités  à 
Paris.  M.  Agrado  ferait  fructifier  ce  capital, 
M.  Farnier  en  loucherait  certainement  cent 
pour  cent  dans  sa  banque,  et  les  sarcasmes 
se  répétaient  empennés  de  traits  plus  ou 
moins  spirituels, 

Emile  ne  comptait  plus  ces  lettres  ;  elles 
dataient  toutes  du  lendemain  de  la  soirée  du 
Laurie?'  et  depuis  n'avaient  pas  cessé  de 
pleuvoir  au  domicile  du  ménage.  Emile  les 
avait  cachées  soigneusement  à  sa  femme  et 
le  jeudi  matin,  bouleversé,  horripilé,  hors  de 
lui,  il  avait  couru  chez  M.  de  Farenbourg  et 
les  lui  avait  mises  sous  les  veux.    L'homme 


208  MAISON    POUR   DAMES 

de  la  Revue  avait  fait  à  Emile  le  plus  cordial 
accueil  et,  d'un  œil  indifférent,  en  avait  par- 
couru quelques-unes  ;  il  s'était  arrêté  à  la 
dixième  —  «  Inutile  d'aller  plus  loin,  c'était 
prévu  »,  faisait  cette  face  diplomatique, 
«  M"'  d'EUébreuse  a  du  succès.  On  la  traîne 
dans  la  boue,  on  la  couvre  d'ignominie,  c'est 
Fonvers  de  la  gloire.  Tous  les  gens  célèbres 
dépouillent  le  même  courrier  chaque  matin, 
cela  n'a  aucune  importance,  cela  prouve  que 
votre  femme  a  réussi,  je  pourrais  vous  nom- 
mer les  signatures  de  ces  lettres,  quelques- 
unes  n'ont  même  pas  déguisé  leur  écriture, 
d'ailleurs  leur  style  les  accuse,  ce  sont  toutes 
de  vagues  collaboratrices  au  Laurier  plus  ou 
moins  refusées  à  l'ancienneté  ou  à  la  totale 
insuffisance  d'orthographe,  mais  tenez,  celle- 
ci  est  d'un  homme.  »  Les  yeux  de  M.  de 
Farenbourg  venaient  de  tomber  sur  une  let- 
tre oij  M.  Farnier  était  violemment  invectivé 
pour  avoir  conduit  sa  femme  au  lupanar, 
M.  de  Farenbourg  y  était  traité  de  marchand 
de  viande.  — «  C'est  un  rédacteur  àxiLaurier^ 


l'arrière-gout  de  la  gloire  200 

un  rédacteur  remercié  d'hier,  c'est  son  P.  P.  C. 
corné  en  attendant  l'article  où  il  me  couvrira 
de  toutes  les  boues  dans  la  première  feuille 
dont  il  crochètera  la  serrure,  c'est  Maxencc 
Noiremont,  cette  chère  des  Glaïeuls,  je  con- 
nais ses  épithètes.  M.  Agrado  a  exigé  son 
renvoi,  il  se  venge.  M""®  Farnier  a  dû  en 
recovoirune  aussi,  Noiremont  a  des  bassesses 
de  filles,  d'ailleurs  il  est  si  peu  un  homme. 
Voilà  la  vie  mon  cher,  la  gloire  y  éclabousse 
comme  la  boue  »,  et  là-dessus  M.  de  Faren- 
bourg  avait  emmené  déjeuner  au  cabaret  le 
provincial  étourdi. 

Après  les  huîtres,  le  journaliste  avait 
achevé  de  rassurer  Emile,  les  insinuations 
contre  M,  Agrado  ne  tenaient  pas  debout,  il 
y  avait  longtemps  que  le  banquier  avait 
dételé.  Il  était  trois  fois  grand'père  et  ses 
deux  filles  mariées  dans  le  Faubourg:,  la 
comtesse  de  Liétaut  et  la  marquise  Aspri- 
monti,  menaient  la  somptueuse  existence 
des  escales  et  des  yachts  tant  sur  l'Océan 
que    sur    la    Méditerranée,    elles    devaient 

12. 


210  MAISON    POUR    DAMES 

voguer  à  l'heure  qu'il  est  dans  la  Baltique  et 
M.  Agrado  était  bien  plus  préoccupé  de  télé- 
grammes à  envoyer  et  à  recevoir  que  di 
galanteries  séniles.  C'était  un  Mécène  unique- 
ment épris  d'art,  il  adorait- et  encourageait  la 
littérature  et  avait  l'idolâtrie  des  objets  rares 
et  des  jolies  femmes  :  son  culte  de  la  beauté 
s'arrêtait  là. 

Le  Conservateur  des  hypothèques  était  ren- 
tré hôtel  FJorian  rasséréné,  un  petit  Juillet 
cacheté  de  cire  mauve  sur  velin  parfumé 
l'avait  de  nouveau  rendu  perplexe.  —  «  Ou- 
vrez l'œil  et  le  bon,  pauvre  mari  aveugle  que 
l'on  croit  complaisant.  Votre  belle  Emma  ne 
se  contente  pas  de  mêler  le  vin  de  sa  jeunesse 
au  lait  des  vieillards,  Florise  d'Ellébreuse  a 
le  goût  des  aventures  personnelles,  c'est 
plus  qu'une  femme  d'affaires,  c'est  une 
femme  à  béguins,  demandez-lui  donc  ce 
qu'elle  faisait  hier  de  cinq  à  sept,  rue  Nou- 
velle, chez  M.  de  Maubrignan.  Votre  femme 
a  du  goût,  elle  apprécie  les  cheveux  auburn 
et  les  yeux  verts  ». 


L  ARRIÈRE-GOUT    DE    LA    GLOIRE  211 

Cette  lettre  avait  complètement  dévasté  le 
sang-froid  de  M.  Farnier,  il  connaissait  ce 
nom  et  celte  adresse,  il  l'avait  lu  sur  une 
carte ,  traînant  dans  la  chambre  de  sa 
femme. 

Navré  il  n'en  avait  rien  dit  à  Florise,mais 
il  avait  emporté  la  lettre  au  théâtre  pour  la 
communiquera  M.  de  Farenbourg  ;  il  l'avait 
fait  au  premier  entr'acte.  Les  sourcils  du 
publiciste  s'étaient  immédiatement  froncés, 
il  avait  eu  l'air  inquiet.  —  Jalousie  de  femme, 
murmurait-il,  laissez-moi  ce  billet,  ce  ne 
peut  être  que  de  l'une  ou  de  l'autre  ;  est-ce 
que  M™^  Farnier  est  vraiment  sortie  hier  de 
cinq  à  sept  ?  —  Oui.  —  Elle  ne  vous  a  pas 
dit  oii  elle  était  allée  ?  Diable,  diable,  est-ce 
qu'elle  serait  vraiment  allée  là,  déjà  ?  —  et 
devant  l'angoisse  affreuse  du  mari.  —  Ah  ! 
rien  de  grave  encore,  je  vais  vous  montrer  ce 
beau  jeune  homme,  il  ne  peut  manquer  d'être 
là  ce  soir,  vous  rirez  bien  quand  vous  ver- 
rez qui  c'est,  il  ne  peut  tarder  maintenant, 
c'est  l'heure  des  entrées  sensationnelles  »,  et 


212  MAISON    POUR    DAMES 

il  quittait  M.  Farnier  pour  aller  interroger 
habilement  M""'  Farnier.  L'infortuné  Emile 
était  demeuré  seul,  il  avait  ruminé  toutes 
ces  pensées  contradictoires  pendant  l'entr'acte 
dans  les  couloirs.  C'était  trop  pour  sa  pauvre 
tète  :  les  lettres  de  Toulon,  les  lettres  d'Avi- 
gnon, les  signées  et  les  anonymes,  les  bor- 
dées d'insultes  du  Courrier  de  Paris,  le  fil 
compliqué  des  intrigues  qu'il  devinait  sans 
les  comprendre,  le  ton  mystérieux  de  M.  de 
Farenbourg,  tout  cela  bouillait  dans  ses 
méninges  et  la  cervelle  lui  tournait.  Tout  à 
coup  il  dressait  l'oreille.  On  avait  prononcé  le 
nom  de  sa  femme,  deux  jeunes  habits  noirs, 
deux  soireux,  sans  doute,  tenaient  leurs 
jumelles  braquées  sur  Tavant-scène  Agrado 
et  ils  causaient  de  Florise  en  termes  de 
maquignon.  Elle  a  du  sang  la  jeune  pouliche. 
—  Et  de  la  race,  ah!  le  père  Crevel  a  eu  la 
main  heureuse.  —  Quelle  jeunesse  de  poi- 
trine !  hein,  quel  galbe  et  quelle  nuque  et 
une  vivacité  intelligente  dans  le  masque,  ah  ! 
ce  n'est  pas  du  veau  à  cinquante  centimes  la 


L  ARRIÈRE-GODT    DE    LA   GLOIRE  213 

livre  ni  du  vieux  chameau  à  cinq  sols.  — 
Farenbourg  nous  a  sorti  cette  fois  un  mor- 
ceau de  roi.  —  Et  quelle  allure  !  on  n'en  fait 
plus  comme  ça,  une  héroïne  de  Balzac.  — 
M""  Marneffe.  —  Et  le  mari,  que  fait-il  dans 
tout  cela  ?  —  M.  Farnier,  personne  ne  l'a  vu, 
on  ne  le  connaît  pas,  un  pleutre,  un  pochelé 
de  province.  —  Il  paraît  qu'il  ne  sait  rien.  — 
Non,  l'imbécile! 

Les  deux  jeunes  gens  se  retiraient;  M.  Far- 
nier aurait  voulu  les  gifler  et  les  écouter  en- 
core ;  deux  autres  nouveaux  arrivants  avaient 
pris  leur  place  et  tous  deux  lorgnaient  aussi 
Emma.  —  Oh  !  Agrado  est  pris,  faisait  le 
plus  âgé,  voyez  s'il  l'affiche.  —  Ah!  le  fait 
est  qu'il  ne  nous  en  a  jamais  exhibé  une 
aussi  juteuse  et  nous  en  avons  compté  quel- 
ques-unes pourtant!  —  Et  la  petite  marche. 
—  Je  ne  crois  pas.  —  Comment,  après  le  lan- 
cement du  Laurier  d' Or  ?  —  Après  le  lance- 
ment du  Laurier  d'Or,  voyez,  la  petite  n'a  pas 
un  bijou,  pas  un  collier,  sur  ses  splendides 
épaules,  Agrado  eut  marqué  l'esclave  s'il  l'a- 


214  MAISON    POUR    DAMES 

vait  achetée,  la  livraison  n'a  pas  eu  lien,  sans 
cela  l'enfant  aurait  des  diamants  aux  épau- 
les, c'est  la  rivière  qui  consacre...  —  et  les 
deux  habits  entraient  dans  une  loge. 

On  frappait  trois  coups  pour  le  lever  du 
rideau.  Malgré  leur  cynisme,  M.  Farnier 
aurait  volontiers  embrassé  ceux-là,  ils  ve- 
naient inconsciemment  de  proclamer  l'hon- 
nêteté de  sa  femme. 

Emile  regagnait  l'avant-scène  Agrado,  bien 
décidé  à  avoir  une  explication  le  lendemain 
avec  Emma. 


X 

LE   RÉVEIL 

«  Oui,  voilà  ce  que  j'ai  entendu  dire,  ma 
chère  amie  ;  voilà  ce  qu'ils  racontaient  hier 
soir  dans  ce  couloir  sans  se  douter  qu'ils  par- 
laient devant  moi.  Je  n'y  attachais  aucune 
importance  :  la  preuve,  c'est  que  je  ne  vous 
en  ai  même  pas  ouvert  la  bouche,  hier  soir, 
mais  il  fallait  bien  pourtant  que  vous  fussiez 
avertie.  » 

M.  Farnier  venait  de  répéter  à  sa  femme 
les  propos  surpris  la  veille  à  TOpéra;  il  avait 
retardé  l'explication  jusqu'au  lendemain  matin 
pour  ne  pas  effaroucher  Emma  ;  il  tenait 
avant  tout  à  ne  pas  éveiller  sa  méfiance,  et, 
c'est  tout  en  se  faisant  la  barbe  devant  un 
miroir  pendu  à  la  fenêtre,  qu'il  avait  abordé 
le  sujet  du  ton  le  plus  indifférent. 


•216  MAISON    POUR    DAMES 

Flol'ise  était  encore  couchée.  Un  coude  dans 
son  oreiller,  elle  parcourait  les  journaux  du 
matin,  et,  instinctivement,  avait  été  au  compte 
rendu  de  la  soirée.  La  rubrique  mondaine  y 
donnait  la  liste  des  personnalités  de  marque 
qui  y  avaient  assisté;  trois  journaux  la  citaient 
parmi  le  Tout-Paris  :  le  Figaro^  le  Gil-Blas  et 
le  Gaulois.  Aux  premiers  mots  de  son  mari, 
^jme  parnier  avait  levé  la  tête,  puis  elle  avait 
repris  sa  lecture.  Le  front  barré  d'une  grande 
ride,  le  regard  embusqué  sous  ses  paupières 
baissées,  la  jeune  femme  ne  lisait  plus. 

Elle  laissait  parler  Emile  sans  l'interrompre 
une  seule  fois.  Il  y  eut  un  silence  :  «  C'est 
tout  ?  »  demandait-elle  d'une  voix  que  la 
volonté  rendait  brève  et  que  la  colère  faisait 
trembler.  «  Non,  il  y  a  ces  lettres  »,  et,  tran- 
quillement, M.  Farnier  cueillait  dans  la  poche 
de  son  pardessus  un  assez  volumineux  porte- 
feuille, il  éparpillait  sur  la  courtepointe  de 
Floiise  toute  une  liasse  de  paperasses  :  «  Ce 
sont  celles  de  province,  je  vous  donnerai 
celles  de  Paris  après.  »  La  jeune  femme  s'en 


LE    RÉVEIL  217 

était  emparée  et  les  déchiffrait  avidement. 
M.  Farnier  n'avait  posé  sur  le  lit  que  les 
lettres  d'Avignon  ;  il  avait  voulu  éviter  à 
Emma  le  coup  d'émotion  et  la  grosse  peine 
des  lettres  des  siens. 

M""  Farnier  lisait,  les  dents  serrées  et  les 
tempes  apparues  soudain  très  creuses.  Une 
émotion  lui  pinçait  les  narines,  et  ses  joues 
étaient  devenues  blanches  ;  mais  une  sourde 
fureur  flambait  dans  ses  yeux.  L'épaulette  de 
sa  chemise  avait  glissé  le  long  de  son  bras  nu, 
et  M.  Farnier  voyait  se  soulever  et  monter  sa 
poitrine.  «  C'est  tout?  »  faisait  à  son  tour  la 
jeune  femme.  «  Non,  voici  maintenant  celles 
de  Paris.  —  Donne  '  »  Celles-là,  Florise  les 
lisait  fiévreusement,  les  froissant  du  doigt, 
les  bousculant  sur  les  draps  du  lit,  les  déchi- 
rant presque  dans  sa  hâte  à  les  jeter  à  peine 
lues  avec  un  geste  excédé  de  dégoût. 

La  dernière  une  fois  parcourue,  Florise 
bondissait  hors  de  son  lit,  chaussait  ses  niules, 
endossait  un  peignoir  et  courait  à  son  armoire 
ù  glace.  Elle  y  dérangeait  des  piles  de  linge  et 

13 


218  MAISON    POUR    DAMES 

revenait  vers  Emile  avec,  dans  les  mains,  un 
paquet  de  lettres  ficelé  d'une  faveur  bleue  : 
«  Lis  !  »  faisait-elle.  Le  Conservateur  des 
hypothèques  dépouillait  à  son  tour  la  corres- 
pondance d'Emma,  toutes  les  lettres  en  étaient 
anonymes,  trois  seulement  venaient  de  Tou- 
lon, les  autres  étaient  datées  de  Paris. 
C'étaient,  en  termes  plus  cyniques  et  plus 
orduriers  encore,  les  basses  insinuations  et 
les  calomnies  que  connaissait  Emile  ;  les 
insulteurs  avaient  encore  moins  ménagé  la 
femme  que  le  mari  ;  on  eût  dit  qu'ils  avaient 
pris  à  tâche  de  la  blesser  et  de  la  salir  dans  ses 
plus  intimes  pudeurs.  Son  talent  y  était  nié, 
sa  conduite  avilie,  sa  beauté  même  ravalée 
dans  des  termes  d'une  trivialité  inouïe. 
C'étaient  des  injures  de  gueuses  à  une  autre 
gueuse  ;  le  flot  de  boue  et  d'eaux  de  toilette 
d'une  querelle  de  filles  ;  et,  les  deux  poings 
crispés,  M.  Farnier  sentait  la  rougeur  lui 
monter  au  front.  On  avait  pu  adresser  ces 
ordures  à  Emma  ! 
Il  levait  timidement  les   yeux  vers  elle 


LE    RÉVEIL  219 

C'était  lui  qui  se  sentait  en  faute.  Debout 
derrière  lui,  elle  lui  souriait  d'un  sourire 
navré  avec  une  grande  douleur  et  une  grande 
pitié  dans  le  regard.  «  Et  ces  lettres,  il  y  a 
longtemps  que  tu  les  reçois  ?  pouvait-il  enfin 
articuler  d'une  voix  rauque.  —  Depuis  huit 
jours.  —  Le  lendemain  de  la  fête,  comme 
moi;  et  tu  ne  m'en  avais  rien  dit  1...  »  M°^  Far- 
nier  haussait  les  épaules  :  «  A  quoi  bon  te 
faire  de  la  peine.  »  —  Ah  !  chère  femme...  Et 
ils  tombaient  dans  les  bras  l'un  de  l'autre. 
Comme  elle  avait  dû  souffrir  !...  et  elle  avait 
gardé  toute  la  souffrance  pour  elle,  égoïste- 
ment  jalouse  de  sa  tranquillité  à  lui.  «  Ma 
pauvre  petite,  ma  pauvre  petite  Emma  1  »  Il 
l'avait  prise  sur  ses  genoux  Florise  appuyait 
de  toutes  ses  forces  l'émoi  de  sa  poitrine 
secouée  de  gros  sanglots,  contre  celle  de  son 
mari,  leurs  yeux  se  souriaient  à  travers  leurs 
larmes. 

Ah  !  Paris,  la  lâcheté,  l'ignominie,  la  bas- 
sesse et  le  venin  des  lettres  datées  de  Paris  ! 
ah  !  la  province  ne   pouvait  pas  lutter;  et, 


220  MAISON    POUR    DAMES 

sans  vouloir  se  l'avouer  l'un  à  l'autre,  un 
même  regret  les  prenait  de  la  province  et  des 
grands  ciels  limpides  balayés  de  mistral  de 
leur  vallée  du  Rhône.  «  Ah  !  Paris  !  »  Et  leurs 
mêmes  rancunes  contre  la  ville  empoison- 
neuse et  leurs  mêmes  nostalgies  du  home 
abandonné  s'exhalaient  dans  ce  cri  :  «  Ah  ! 
Paris  !  »  «  Tu  sais  de  qui  sont  ces  lettres  ?  » 
hasardait  enfin  Emile  ;  la  jeune  femme  faisait 
signe  que  non.  — Eh  bien,  ce  sont  des  lettres 
de  femmes,  des  confrères  à  toi,  des  collabo- 
ratrices du  Laurier.^  M.  de  Farenbourg  a 
reconnu  leur  style.  —  M.  de  Farenbourg  ?  tu 
les  lui  as  donc  communiquées  ?  —  Naturel- 
lement, si  tu  crois  que  j'avale  des  couleuvres, 
sans  crier  holà  !  j'ai  voulu  savoir,  j'ai  fait  une 
enquête.  —  M.  de  Farenbourg!...  Et  Florise 
d'EUébreuse  avait  un  soupir  qui  en  disait 
long. 

Une  enquête.  Ce  mot  lui  remettait  en  mé- 
moire la  dernière  lettre  reçue  la  veille,  celle 
qui  lui  dénonçait  la  visite  de  sa  femme,  rue 
Nouvelle.    Certes,  M.  Farnier    était   sûr  de 


LE    RÉVEIL  221 

l'honnêteté  d'Emma;  d'ailleurs  M.  de  Faren- 
bourg  l'avait,  dès  la  veille  au  soir,  fixé  sur  le 
sexe  de  l'amant  présumé;  M.  de  Maufrignan 
n'était  autre  que  la  belle  M"^  de  Mauves  «  toute 
aussi  dangereuse  que  Lovelace,  si  ce  n'est 
plus  »,  avait  ajouté  le  directeur  du  Laurier,  et  il 
n'avait  rien  laissé  ignorer  au  mari  du  genre 
de  péril  qu'une  jeune  femme  pouvait  courir 
dans  la  garçonnière  de  la  rue  Nouvelle.  Cette 
révélation  taquinait  un  peu  M.  Farnier,  il 
voulait  en  avoir  le  cœur  net,  il  tendait  à  Flo- 
rise  la  lettre  dénonciatrice  qu'il  avait  pru- 
demment distraite  des  autres.  «  Et  celle-ci, 
peux-tu  me  dire  d'où  elle  vient  ?  car  iu 
penses  bien  que  je  ne  l'ai  communiquée  à 
personne  ?  »  La  jeune  femme  prenait  le  velin 
mauve.  M.  Farnier,  attentif,  lisait  sur  le 
visage  de  Florise  un  mélange  de  gaieté,  d'indi- 
gnation et  de  stupeur  ;  elle  rendait  la  lettre 
à  son  mari  :  «  C'est  complet,  lui  disait-elle,  tu 
sais  qui  c'est,  ce  monsieur?  — Non,  j'attends 
que  tu  me  le  dises.  —  C'est  le  pseudonyme 
de  M"®  de  Mauves,  la  chroniqueuse  de  sports 


222  MAISON    POUR    DAMES 

(lu  Laurier,  qui  m'a  été  présentée  à  la  fèto 
lundi,  et  que  tu  aurais  dû  remarquer,  car  elle 
est  très  jolie  femme,  très  étrange,  surtout: 
j'ai  en  effet  été  vendredi  chez  elle.  —  Tu  ne 
m'en  as  rien  dit.  —  Cela  était  si  peu  intéres- 
sant, M"""  de  Mauves  était  venue  prendre  de 
mes  nouvelles  à  la  suite  de  mon  indisposition; 
son  intérêt  marqué  me  l'avait  même  fait  rece- 
voir; je  lui  ai  rendu  sa  visite,  et  voilà.  — 
Mais  pourquoi  cette  dame  porte-t-elle  un  nom 
d'homme  ?  insistait  Emile  intrigué.  —  Ah  ! 
cela,  je  n'en  sais  rien,  Maxence  Noirmont 
s'appelle  bien  la  baronne  des  Glaïeuls.  En  lit- 
térature, ils  ont  le  sexe  changeant  —  et  une 
malice  involontaire  riait  tout  à  coup  dans  ses 
yeux  ;  un  soupçon  mordait  M.  Farnier.  —  Et 
qui  y  avait-il  chez  cette  dame  ?  tu  étais  seule 
avec  elle  ?  —  Non,  il  y  avait  là  deux  autres 
amies  à  elle,  société  un  peu  mêlée,  ma  foi,  et 
des  conversations  d'un  tour  assez  gênant.  — 
Ah  !  et  que  disaient-elles  donc?  »  et  M""* Far- 
nier répétait,  en  les  atténuant,  les  propos  de 
Gillette  et  de  miss  Topsy  ;  elle  se  gardait  bien 


LE    RÉVEIL  22S 

naturellement  de  narrer  leurs  aventures  chez 
M.  Agrado. 

Le  Conservateur  des  hypothèques  était  indi- 
gné. «  Et  après?  —  Après  elles  sont  parties. 

—  Et  tu  es  restée  seule  avec  M""^  de  Mauves? 

—  Oui.  —  Que  t'a-t-elle  dit?  —  Mais  ce 
qu'elle  m'avait  déjà  dit  ;  elle  m'a  assurée  de 
sa  sympathie,  de  son  admiration,  de  son 
dévouement.  —  Ah  !  elle  ne  t'a  rien  fait,  elle 
n'a  rien  tenté  ?  —  Tenté,  quoi  ?  je  ne  com- 
prends pas.  »  M.  Farnier  avait  une  hésitation. 
«  C'est  que,  vois-tu,  Emma,  cette  M""®  de 
Mauves  est  une  créature  très  dangereuse,  très 
dangereuse  pour  les  femmes,  et  je  regrette 
que  tu  aies  été  chez  elle  ;  tu  ne  me  comprends 
pas  parce  que  tu  es  une  honnête  petite  femme 
et  que  tu  ne  soupçonnes  pas  ces  choses.  Son 
salon  n'est  pas  un  salon  pour  toi,  promets- 
moi  de  ne  pas  y  retourner.  —  Oh  !  de  grand 
cœur!  »  Et  Florise  ouvrait  deux  yeux  naïfs. 
«  Je  m'y  sentais  mal  à  Taise  tout  le  temps, 
chez  M""*  de  Mauves  !  —  Brave  petite  âme  !  » 
Et  M.  Farnier  considérait  sa  femme  avec  atten- 


224  MAISON    POUR    DAMES 

diissoment,  il  revenait  pourtant  à  la  charge. 
«  M""^  de  Mauves  ne  t'a  pas  embrassée?  lui 
demandait-il.  —  Oh  !  si,  plusieurs  fois,  faisait 
Emma  spontanément,  sur  les  mains,  sur  le 
cou,  sur  les  joues,  sur  le  front,  j'étais  même 
un  peu  gênée  de  cette  furie  d'expansion.  » 
M.  Farnier  était  redevenu  perplexe.  «  Et  elle 
n'a  rien  tenté  autre,  pas  d'autres  caresses  ?  — 
Explique-toi,  je  ne  comprends  pas.  »  M.  Far- 
nier respirait  :  c'est  son  innocence  qui  l'a 
sauvée,  pensait-il,  mais,  la  seconde  fois,  elle 
était  perdue.  Et  ce  bon  mari  bénissait  le 
hasard  qui  l'avait  averti  à  temps. 

«  Et  M.  Agrado?  émettait-il  d'un  ton  qu'il 
eût  voulu  indifférent...  Quelle  est  vraiment 
son  attitude?  »  Florise  s'asseyait  auprès  de  la 
table.  «  Son  attitude,  tu  la  connais  comme 
moi.  Il  est  évidemment  flatté  de  se  montrer 
avec  moi  en  public  ;  il  a  une  vanité  puérile 
comme  beaucoup  de  vieillards,  et  puis  je  suis 
la  lauréate  du  Laurier  d'or.  —  La  femme  à  la 
mode  de  la  semaine.  »  Et  Emile  avait  un  sou- 
rire crispé.  «  Et  M.  Agrado  est  dévoué  corps 


LE    Ri:VEIL  22"ù 

et  âme  au  succès  de  sa  Revue  ;  il  en  est  le 
fondateur,  il  s'attelle  à  ma  gloire.  —  Et  nuit 
à  ta  réputation.  —  Oh  !  Emile.  —  Oh  I  Enfin 
les  lettres  sont  là,  c'est  le  bruit  public.  —  Tu 
doutes  de  moi?  —  Il  t'affiche.  —  Alors  lu  n'as 
plus  confiance  ?  —  Mais  si,  mais  si,  ma  petite 
Emma,  je  sais  ce  que  tu  vaux;  cet  homme  a 
dû  tenter  quelque  chose  que  tu  ne  me  dis  pas; 
tu  ne  voulais  pas  dîner  chez  lui,  tu  ne  voulais 
pas  assister  dans  sa  loge  à  cette  première,  tu 
avais  un  motif.  —  Mais  c'est  toi  qui  m'as 
forcée  à  dîner  avenue  Friedland  comme  à 
l'Opéra.  —  Oui,  j'étais  un  imbécile.  —  Je  ne 
te  le  fais  pas  dire.  »  Florise  avail  repris  son 
air  espiègle.  «  Enfin  il  y  a  eu  quelque  chose? 
—  Où  y  aurait-il  eu  quelque  chose,  je  ne  me 
suis  jamais  trouvée  seule  avec  lui.  Il  est  venu, 
deux  fois  en  tout  à  cet  hôtel,  le  soir  de  la  fête 
du  Law'ier,  cette  fête  odieuse  oii  tu  m'as 
encore  forcée  à  paraître;  le  lendemain,  il  est 
revenu  prendre  de  mes  nouvelles,  il  n'est 
même  pas  monté  ici,  tu  l'as  reçu  en  bas.  Il 
n'a  donc  franchi  qu'une  (ois  le  seuil  de  cette 

13. 


226  MA.., ON    POUR    DAMES 

chambre  et  tu  étais  là.  Jeudi,  nous  avons 
dîné  chez  lui  et  il  y  avait  huit  personnes,  et, 
hier,  nous  étions  dans  sa  loge  et  il  y  avait  là 
Tout-Paris.  —  Oui,  Tout-Paris  ».  Et  le  visage 
de  M.  Farnier  se  contractait  encore.  «  Et  cet 
éventail  qu'il  t'a  envoyé,  le  soir  de  notre  dîner 
chez  Paillard,  le  dîner  de  Farenbourg  ?  —  Il 
ne  me  connaissait  pas  encore,  il  ne  m'avait 
même  pas  vue  ;  l'éventail  s'adressait  à  la 
poétesse  et  non  à  la  femme.  —  Mais  il  a  paru 
très  épris,  très  ému  de  te  voir.  —  Ah  !  ça, 
c'est  autre  chose,  je  crois  qu'en  effet  Agrado 
me  trouve  charmante,  tu  as  mis  du  temps  à 
t'en  rendre  compte.  —  Oui,  je  suis  un  grand 
niais  et  un  grand  coupable.  »  M.  Farnier 
s'asseyait  sur  le  lit,  les  mains  croisées  entre 
les  genoux.  «  Mais  enfin,  pour  te  dérober  à 
ses  invitations,  tu  avais  un  motif?  —  Eh 
bien  oui,  devant  l'insistance  de  certains 
regards,  de  certains  contacts  aussi,  oh  !  des 
frôlements  imperceptibles,  mais  trop  souvent 
répétés,  j'ai  cru  deviner  son  désir.  Comme  je 
ne  voulais  pas  l'encourager,  j'ai  tout  fait  pour 


LE    RÉVEIL  227 

éviter  de  me  retrouver  avec  lui,  vous  ne  m'y 
avez  pas  aidée,  vous  et  M.  deFarenbourg,  —Oh! 
celui-là...  »  Et  M.  Farnier  serrait  les  poings. 
Oh  I  celui-là,  déclarait  Emma,  je  suis  de  ton 
avis.  C'est  lui  le  grand  coupable,  et  je  lui  en 
veux  bien  plus  à  lui  qu'à  M.  Agrado.  C'est  lui 
l'organisateur  de  toute  cette  mise  en  scène. 
—  Mise  en  scène,  mise  en  œuvre,  de  tous  les 
bluffs  qui  pouvaient  te  perdre  ou  du  moins  te 
compromettre,  car  on  ne  perd  pas  si  vite  une 
honnête  petite  femme  comme  toi,  et  puis 
c'est  lui  qui  nous  a  fait  venir  à  Paris.  » 

Toute  la  rancune  de  la  Province  était  dans  la 
façon  dont  M.  Farnier  avait  dit  le  motP«m. 

M""*  Farnier  était  venue  se  camper  devant 
son  mari,  elle  le  regardait  intensément  de 
ses  yeux  clairs,  leurs  regards  se  rencontraient. 
«  Dis  donc,  Emma,  tu  tiens  beaucoup  à  ta 
gloire,  à  ta  carrière,  à  tout  ce  bruit  soulevé 
autour  de  toi?  —  Moi,  mais  pas  du  tout, 
fumée,  fumée  acre  et  lourde  à  respirer,  tout 
cet  encens  gâté  par  les  intrigues  et  les  sales 
convoitises.  Ah!  ce  n'est  pas  tentant,  la  gloire, 


528  MAISON    POUR    DAMES 

quand  on  en  connaît  Fenvers!  —  Je  t'aime 
de  t'entendre  parler  ainsi,  Emma/ — Je  parle 
comme  je  pense.  —  Alors  si  je  te  proposais 
de  planter  là  tout  ça  :  M.  de  Farenbourg,  la 
Revue,  les  soirées  du  Laurier  d'or,  les  succès 
de  presse  et  de  jolie  femme,  les  premières  ù 
l'Opéra,  et  si  je  te  demandais  à  revenir 
demain  à  Avignon  dans  notre  bon  petit  logis 
de  la  rue  Reynarde?  — Mais  j'accepterais  des 
deux  mains  et  de  grand  cœur,  mon  bon  Emile, 
j'en  ai  assez,  vois-tu,  de  tout  cela.  —  Et  moi 
donc!  Alors  ça  ne  te  ferait  rien  de  quitter 
demain  Paris?  —  Rien,  mais  ça  me  serait  une 
joie.  Paris,  ah!  je  l'ai  trop  vu,  Paris.  »  M.  Far- 
nier  tombait  aux  genoux  de  sa  femme,  il  lui 
avait  pris  et  lui  pétrissait  les  mains;  il  les 
couvrait  de  baisers,  de  caresses.  Florise  sentait 
des  larmes  couler  sur  ses  doigts  ;  elle  prenait 
Emile  par  les  épaules  et  le  relevait  en  l'attirant 
surelle;  ils  s'étreignaient  silencieusement. 


«  Alors,   moi,  je  vais  chez  M.  de  Faren- 


LE    RliVElL  220 

bourg,  et  toi  tu  vas  faire  les  malles.  —  M.  de 
Farenbourg?  tu  ne  le  trouveras  pas  un  di- 
manche à  la  Revue.  —  Aussi  je  vais  chez  lui  ! 
J'ai  hâte  de  voir  sa  tète  quand  je  vais  lui 
annoncer  notre  départ.  —  En  effet  nous  lui 
glissons  bien  dans  les  mains  :  C'est  une  trahi- 
son,  une  défection!  va-t-il  s'écrier.  Je  crois 
l'entendre.  — Oh  !  M.  de  Farenbourg  n'en  est 
pas  à  une  trahison  près,  mais  va-t'en,  il  y 
a  courses  aujourd'hui  à  Auteuil.  II  peut  très 
bien  y  aller,  il  est  deux  heures.  —  Tu  sais 
bien  qu'il  ne  va  jamais  que  pour  la  dernière 
course,  il  ne  joue  pas.  —  Il  va  se  faire  voir.  » 
Et  M'"*  Farnier  mettait  son  mari  dehors. 

La  scène  se  passait  dans  leur  chambre,  trois 
heures  après  Texplication  de  la  matinée. 

La  porte  était  à  peine  refermée  que  le  visage 
d'Emma  se  détendait.  La  sourde  irritation  qui 
fermentait  en  elle  depuis  la  veille  lui  délabrait 
subitement  les  traits.  Depuis  le  matin,  elle 
luttait  avec  elle-même,  avec  son  émotion  et 
sa  colère  pour  déroiiterles  soupçons  d'Emile. 
Jamais  elle  n'en  avait  mieux  compris  la  bonté  ; 


230  MAISON    POUR   DAMES 

elle  avait  voulu  éviter  toute  peine  à  ce  pauvre 
être,  mais  elle  était  à  bout  de  forces,  et  main- 
tenant le  masque  tombait. 

Comme  ils  l'avaient  tous  trompée  et  leur- 
rée ;  s'étaient-ils  assez  joués  d'elle  ! 

Réclame  vivante  entre  les  mains  trop 
adroites  d'un  M.  de  Farenbourg,  ce  prestidi- 
gitateur, avait  fait  d'elle  un  appeau  pour  les 
convoitises  fatiguées  d'un  vieillard.  Sans  s'en 
douter,  elle  avait  été,  dès  le  lendemain  de 
son  arrivée  à  Paris,  l'enjeu  d'un  ignoble  mar- 
ché; le  journaliste  avait  trafiqué  sur  elle 
comme  sur  une  fille,  et  le  banquier  ne  lui 
avait  même  pas  caché  son  désir.  Dès  le  pre- 
mier soir,  il  avait  osé  les  pires  attouchements 
et,  sous  l'onction  de  ses  manières,  l'audace  du 
collier  de  perles,  une  minute  posée  sur  sa 
peau,  ne  lui  laissait  plus  un  doute.  C'était  la 
brutalité  d'une  enchère  mal  enveloppée  sous 
un  badinage  d'amateur. 

D'ailleurs  Gillette  et  miss  Topsy  l'avaient 
éclairée  sur  les  habitudes  de  la  maison,  et, 
M""'  de  Mauves  ne  i'eût-elle  pas  avertie,  l'atti- 


LE    RÉVEIL  231 

lude  de  M.  Agrado,  la  veille,  dans  sa   loge, 
ne  lui  permettait  plus  un  doute.     . 

Elle  avait  été  assez  explicite.  Le  banquier 
t'tait  revenu  à  la  charge  :  «  Et  cette  visite  que 
vous  m'aviez  piomise,  avait-il  chuchoté  dans 
la  nuque  de  la  jeune  femme  pendant  le  der- 
nier entr'acte,  vous  m'aviez  laissé  espérer 
qu'on  vous  reverrait  avenue  Friedland;  mes 
iialeries  devaient  avoir  l'honneur  de  votre 
visite.  Vous  n'avez  fait  que  les  parcourir, 
elles  méritent  mieux  que  cela.  J'ai  de  curieuses 
vitrines,  je  voudrais  vous  soumettre  quelques 
pièces  rares,  des  joyaux  surtout.  Vous  avez 
un  tel  goût,  vous  êtes  si  artiste  !  Vous  souve- 
nez-vous du  collier,  il  jetait  des  feux  sur  vos 
épaules  !  vous  avez  un  tel  grain  de  peau,  et 
puis  vous  n'avez  rien  vu,  les  plus  belles  pièces 
sont  dans  ma  chambre.  —  La  chambre  aut 
tapisseries  de  Boucher.  »  Florised'Ellébreuse 
avait  eu  la  phrase  sur  les  lèvres,  mais  elle 
s'était  contenue,  voulant  voir  jusqu'où  irait 
le  cynisme  du  vieillard.  «  Quel  jour  vous 
verra-t-on  ?  car  on  vous  reverra,  mais  seule; 


232  MAISON    POUR    DAMES 

venez  sans  votre  mari,  les  maris  n'entendent 
rien  aux  bijoux  ;  je  suis  toujours  chez  moi 
(le  quatre  à  cinq.  Inutile  de  me  prévenir,  vourî 
me  trouverez  toujours  là.  »  Et  élevant  un  peu 
la  voix  :  «  Farenbourg  vous  a-t-il  vue  pour  le 
roman  que  vous  devez  nous  donner  à  la 
Revue?  vos  conditions  sont  les  nôtres;  vous 
n'avez  qu'à  parler.  »  Et,  se  penchant  sur  ses 
épaules  :  La  des  Glaïeuls,  je  veux  direMaxence 
Noirmont,  est  mise  à  pied;  Farenbourg  ne 
voulait  pas,  mais  j'ai  imposé  ma  volonté,  j'ai 
exigé  son  renvoi;  il  n'est  plus  des  nôtres  ;  je 
vous  avais  promis  une  revanche,  j'ai  tenu  ma 
parole,  tiendrez-vous  la  vôtre?  vous  voyez 
que  l'exécution  n'a  pas  traîné.  » 

C'est  à  elle  qu'on  avait  osé  parler  ainsi. 
Oh  !  comme  elle  les  haïssait  tous,  et  de 
Farenbourg,  etAgrado,et  cette  pourriture  de 
Noirmont,  et  tous  ces  curieux  insolents  et 
cyniques  de  la  fête  du  Laurier,  et  la  convoitise 
impure  des  hommages  obséquieux  dans  sa 
loge,  hier,  et  les  auteurs  des  lettres  anonymes, 
et  les  conseilleuses  équivoques  et  pratiques 


LE    RKVEIL  23:; 

du  salon  de  la  rue  Nouvelle,  les  Gillette  Ëgly 
et  les  miss  Topsy,  et  les  consultations  inté- 
ressées des  belles  M""^  de  Mauves;  comme  elle 
la  détestait  aussi,  celle-là,  et  peut-être  aussi 
plus  que  les  autres!  La  rancune  qu'elle  lui 
gardait  de  l'avoir  ainsi  prise  et  surprise  s'ag- 
gravait chez  Emma  d'une  étrange  déception. 
Elle  la  devait  plus  au  directeur  du  Laurier 
qu'à  la  chroniqueuse  elle-même,  et  c'était  à 
M"'''  de  Mauves  qu'elle  en  voulait."  Cette  nou- 
velle rancœur  datait  encore  de  l'Opéra. 

Pendant  le  dernier  acte,  la  porte  d'une  loge, 
demeurée  vide  pendant  la  représentation, 
s'était  tout  à  coup  ouverte;  une  femme  y  était 
entréeaccompagnée  d'un  homme  en  habitnoir  : 
la  loge  était  presque  située  en  face  de  son 
avant-scène.  Aux  battements  précipités  de  son 
cœur,  à  sa  chair  involontairement  en  émoi. 
Florise  avait  reconnu  M"""  de  Mauves,  Très 
pâle  et  magistralement  belle  avec  son  masque 
étrange  et  douloureux  de  captive  ou  de  sphinx 
M""^  de  Mauves  avait  immédiatement  attiré 
les  regards.   L'immédiate  levée  des  jumelles 


234  MAISON    POUR    DAMES 

avait  prouvé  à  la  provinciale  combien  son 
amie  était  parisienne.  «  Vous  êtes  toutes  en 
beauté,  lui  avait  murmuré  méchamment 
M.  de  Farenbourg,  venu  s'insinuer  derrière 
son  fauteuil.  «  Qui,  nous  toutes?  avait  demandé 
Emma.  —  Mais,  mes  collaboratrices  du  Lau- 
rier, vous,  M'"''  de  Mauves,  M"""  Egly  aussi 
avec  M.  Egly....  Vous  ne  la  connaissez  pas? 

—  Non,  mais  je  connais  M""^  de  Mauves;  vous 
me  l'avez  présentée.  Quel  est  l'homme  qui 
l'accompagne.  —  Mais,  son  amant.  —  Com- 
ment, son  amant?  —  Mais  oui,  Master  Haxon, 
un  milliardaire  américain,   son  entreteneur. 

—  M"'^  de  Mauves  est  entretenue?  —  Naturel- 
lement, il  faut  bien  vivre,  oh!  elle  n'aime  pas 
précisément  les  hommes  et  ça  doit  bien  l'en- 
nuyer, mais  il  y  a  là  des  questions  de  budget. 
Si  vous  croyez  que  la  chronique  des  sports 
suffit  à  payer  des  installations  comme  celle 
de  la  rue  Nouvelle  et  les  caprices  de  M.  dé 
Maufrignan  !  et  il  citait  à  dessein  le  pseudo- 
nyme masculin  de  l'authoresse  :  M"**  de 
Mauves  a  des  vices  qui  lui  coûtent  cher. 


I.K    RÉVEIL  235 

M"'*  Farnier  s'était  sentie  toute  glacée  : 
M""*  de  Mauves  avait  un  entreteneur  !  elle  aussi  : 
ses  philippiques,  sa  haine  affichée  contre  les 
liommes,  ses  charges  à  fond  de  train  contre 
lesmœurs  ignobles  etleurs  brutalités  n'étaient 
que  des  plaidoiries  intéressées;  elle  aussi  subis- 
sait la  loi  commune  delà  prostitution.  C'est  un 
amant  qui  subvenaitau  luxe  de  ses  plaisirs;  elle 
aussi  avait  menti,  et  la  jeune  femme,  qui 
avait  fait  de  la  chroniqueuse  une  créature  à 
part,  lui  réservait  une  place  à  part  aussi  dans 
son  mépris  et  dans  sa  haine. 

Le  garçon  avait  apporté  les  malles  et,  tout 
en  bousculant  les  tiroirs  et  en  y  entassant  les 
robes  avec  une  violence  distraite,  les  traits 
de  la  jeune  femme  avaient  pris  une  énergie 
soudaine.  Ses  mâchoires  paraissaient  plus 
accusées,  son  profil  plus  précis;  tout  à  coup, 
jyjmc  parnier  laissait  là  ses  rangements  et  se 
dirigeait  vers  une  armoire  ;  elle  était  devenue 
songeuse.  Avant  de  l'ouvrir,  elle  consultait 
sa  montre,  l'heure  en  était  d'accord  avec  celle 
de  la  pendule.  «  Oui,  je  leur  dirai  leur  fait, 


236  MAISON    POUR    DAMES 

monologuait  tout  haut  la  jeune  femme,    ils 
sauront  tous  ce  que  je  vaux.  » 

Florise    d'Ellébreuse   venait    de    prendre 
une  décision. 


XI 

LE  COLLIER  DE  LA  REINE 

Assis  devant  une  grande  table  encombrée 
d'estampes  et  de  vieilles  gravures,  M.  Agrado 
procédait  à  de  minutieux  classements.  Des 
cartonniers  s'échafaudaient,  appuyés  contre 
les  pieds  de  son  fauteuil  ;  une  longue  enfi- 
Jade  de  salons  formait  galerie  devant  et  der- 
rière lui.  De  quelque  côté  qu'il  se  tournât,  le 
banquier  pouvait  embrasser  d'un  coup  d'oeil 
la  coûteuse  splendeur  de  ses  collections  (c'é- 
tait là  une  des  joies  du  millionnaire  de  passer 
trois  ou  quatre  heures  par  jour  au  centre 
des  objets  d'art  et  des  pièces  uniques  amas- 
sées par  lui)  ;  il  y  trouvait  l'âpre  jouissance 
silencieuse  d'un  avare  au  milieu  de  ses  tré- 
sors. 

M.  Agrado  était  assis  perplexe;  les  choses 


238  MAISON    POUR   DAMES 

étaient  loin  de  marcher  avec  la  jolie  M™^  Far- 
nier  aussi  vite  qu'il  l'eût  voulu,  la  jeune 
femme  se  dérobait.  Il  se  heurtait  chez  elle  à 
une  incompréhension  de  son  désir  plus  irri- 
tante qu'un  refus.  Le  millionnaire  n'était  pas 
habitué  à  tant  de  résistance  et  son  caprice, 
buté  contre  l'obstacle,  s'exaspérait  peu  à  peu 
en  passion.  Jamais,  même  au  temps  de  sa 
jeunesse,  il  n'avait  convoité  aucune  femme 
avec  cette  ardeur  âpre  et  têtue  ;  ses  sens, 
plus  que  blasés,  de  sexagénaire  et  de  viveur 
venaient  d'être  fouettés  et  surexcités  par  cette 
petite  provinciale,  avec  une  violence  qu'il 
n'espérait  même  plus  ;  le  réveil  d'une  sen- 
sualité qu'il  croyait  endormie  flattait  et  ca- 
brait le  vieillard.  Le  grain  de  sa  peau,  l'odeur 
et  la  chute  de  sa  nuque,  la  pureté  de  son  pro- 
fil et  la  candeur  profonde  de  son  regard,  tout, 
dans  la  jeune  femme,  affolait  et  crispait  l'éré- 
thisme  du  banquier  ;  il  en  perdait  réellement 
son  sang-froid  et  se  sentait  à  la  veille  de 
commettre  quelque  folie  irréparable.  Ah  ! 
cette  petite  Florise  le  tenait  bien. 


LE    COLLIER    DE    LA    REINE  239 

Elle  l'eût  mené  loin  si  elle  eût  voulu  ;  son 
succès  aussi  le  grisait. 

Tout  Paris  était  de  son  avis  sur  la  poétesse 
d'Avignon  et  le  défilé  de  visiteurs,  qui  avait 
passé  la  veille  dans  sa  loge,  ne  lui  laissait 
aucun  doute  là-dessus  ;  le  public  de  l'Opéra 
avait  accepté,  mieux  !  adopté  la  lauréate  du 
Laurier  d'Or.  C'était  la  consécration.  Pendant 
toute  la  soirée,  à  travers  sa  joie  d'afficher  la 
jeune  femme  dans  son  avant- scène,  le  ban- 
quier avait  souffert,  dans  sa  vanité,  de  l'ab- 
solue nudité  des  épaules  et  des  bras  d'Emma  ; 
il  les  eût  voulus  étincelants  de  diamants, 
allumés  de  perles.  Ces  parures,  ces  joyaux 
eussent  proclamé  qu'elle  était  sa  maîtresse, 
et  cette  absence  de  parures  criait  à  tous 
qu'il  n'était  encore  qu'un  soupirant....  Ah  î 
si  elle  avait  voulu  !  mais  M""'  Farnier  ne 
voulait  pas  ;  elle  avait  écouté,  sans  un 
tressaillement,  le  visage  pensif  et  les  yeux 
ailleurs,  son  ardente  requête  de  venir  visiter 
chez  lui  ses  collections  ;  elle  n'avait  pas 
sourcillé  quand  il  avait  parlé  du  collier,   ce 


240  MAISON    POUR    DAMES 

double  rang  de  perles  qu'il  avait  tenu  un 
soir  attaché  sur  sa  g'or2;e  ;  et,  à  l'ofîre  d'une 
commande  de  romans  au  Laurier  au  prix 
qu'elle  voudrait  fixer  elle-même,  comme  à  la 
nouvelle  de  l'expulsion  de  Noirmont,  elle 
n'avait  pas  eu  un  remerciement.     ■ 

De  quelle  neige  était-elle  donc  faite  !  Rou- 
blarde !  Pas  même,  pis  :  honnête  !  C'était 
cette  honnêteté  qui  enthousiasmait  et  exaspé- 
rait le  financier  ;  l'honnêteté,  c'était  là  l'obs- 
tacle infranchissable,  car  ce  n'était  pas  ce 
pleutre  de  M.  Farnier  qui  gênait  la  jeune 
femme,  et,  d'ailleurs,  Florise  n'aimait  pai 
son  mari. 

Trois  coups  de  timbre  (l'annonce  d'un  visi- 
teur) arrachaient  M.  Agrado  à  ses  estampes  ; 
le  collectionneur  prenait  la  carte  sur  le  pla- 
teau que  lui  tendait  un  valet  de  pied  ;  un 
flot  de  sang  lui  affluait  aux  joues  ;  tout,  dans 
son  vieux  visage,  ses  tempes,  son  front,  jus- 
qu'à la  racine  dé  ses  cheveux  s'étaient  subite- 
ment colorés  de  rose  :  «  Elle,  elle  !...  faites 
entrer,  et  Florise  à  peine  dans  l'embrasure  de 


LE    COLLIER    DE    LA    RELNE  241 

la  porte...  Vous  êtes  venue,  vous  êtes  venue, 
je  ne  vous  attendais  plus,  je  n'osais  espérer, 
c'est  trop  beau  !...  Gomme  vous  êtes  bonne  ! 
vous  avez  bien  voulu  faire  l'aumône  de  votre 
visite  à  un  vieillard  !  Voyez,  tout  c'est  subi- 
tement éclairé,  ici  ;  j'étais  triste,  maussade, 
occupé  de  rangements  dans  cette  solitude 
qui  est  le  lot  des  hommes  de  mon  âge,  et 
voilà  que  mon  ennui  s'est  tout  à  coup  dissipé. 
Voyez  comme  il  fait  clair  et  gai  maintenant, 
ici  !  la  lumière  est  entrée  avec  vous  dans  ce 
salon...  Vous  êtes  venue,  vous  êtes  venue..  » 
et  il  l'étourdissait  de  paroles  sans  lui  laisser 
placer  un  mot.  «  Mais  oui,  je  vais  bien,  puis- 
que je  suis  là.  —  Naturellement  avec  ces 
yeux  d'enfant  et  ce  teint  de  fleur,  on  a  la 
santé.  Vous  étiez  bien  belle  à  l'Opéra,  hier, 
vous  êtes  encore  plus  jolie  aujourd'hui.  Vous 
êtes  toujours  plus  jolie  chaque  fois  que  l'on 
vous  revoit.  Comment  faites-vous  ?  »  Il  ne 
se  lassait  pas  de  la  regarder.  Moulée  dans  une 
robe  tailleur  de  drap  bleu  pastel,  un  chef- 
d'œuvre  où  les  sœurs  Millaux  s'étaient  sur- 

14 


•242  MAISON    POUR    DAMES 

passées,  jamais  Emma  n'avait  encore  atteint 
cet  éclat  de  fraîclieur  et  cette  élégance  de  sil- 
houette. Ses  yeux  chargés  d'orage  et  la  gra- 
vité pensive  de  son  jeune  visage  lui  don- 
naient le  mystère  d'une  figure  de  Musée,  et 
M.  Agrado  était  trop  artiste  pour  ne  pas 
admirer  cette  créature  d'Helleu  au  sourire  et 
aux  yeux  dessinés  par  Luini.  «  Gomme  vous 
êtes  jolie  !  Non,  vous  ne  savez  pas  combien.  » 
Et  il  l'aidait  à  se  déganter.  «  Si,  je  me  doute 
un  peu,  mais  vous  exagérez,  faisait-elle  avec 
un  sourire  ambigu,  je  ne  suis  pas  venue  pour 
que  vous  me  parliez  de  ma  beauté,  mais  visi- 
ter vos  collections.  —  C'est  vrai  !  Moi  qui 
oubliais  !  Avant,  voulez-vous  prendre  une 
tasse  de  thé  ?  préférez-vous  du  Porto?...  du 
Sherry  ?  —  Non,  du  thé.  —  Et  des  pains  au 
foie  gras  ;  mon  cuisinier  en  fait  d'excellents. 
—  Soit,  pour  les  pains  au  foie  gras...  »  Et 
avant  de  donner  les  ordres  :  «  Nous  serions 
mieux  dans  la  chambre  aux  Gobelins,  s'avi- 
sait M.  Agrado  ;  ici,  c'est  mon  salon  d'étude, 
une   sorte   de    parloir,   cela  manque   d'inti- 


LE    COLLIER    DE    LA    REINE  243 

mité.  —  Nous  sommes  très  bien  ici  ;  nous 
verrons  la  chambre  aux  Gobelins  plus  tard, 
articulait  Emma  d'une  voix  un  peu  sèche.  — 
Comme  il  vous  plaira  !  »  et  le  banquier  don- 
nait des  ordres  :  «  Vous  servirez  ici,  Joseph, 
et  je  n'y  suis  pour  personne,  entendez-vous. 
—  Comment,  vous  consignez  votre  porte  ?  — 
Vous  pensez,  j'ai  l'aubaine  de  vous  avoir  ici  à 
moi  ;  tout  visiteur  me  devient  un  fâcheux.  Je 
suis  jaloux  de  mon  bonheur,  je  veux  le  savou- 
rera moi  seul.  N'êtes-vous  pas  le  plus  bel  objet 
d'art  de  mes  collections  ?  mais  de  passage, 
hélas  !  et  un  objet  qui  pourtant  pourrait  de- 
venir à  la  fois  le  trésor  et  la  fleur  du  logis  ! 
il  ne  tiendrait  qu'à  vous.  —  Je  ne  comprends 
pas.  »  Et  M™^  Farnier  reculait  sa  chaise,  le 
banquier  lui  avait  pris  les  mains  :  «  Vous  ne 
comprenez  jamais.  Vous  ne  voulez  pas  com- 
prendre )),  et,  avec  une  vraie  tristesse  dans 
la  voix  :  «  Enfin,  vous  êtes  là,  je  ne  peux  rien 
demander  de  plus  :  c'est  si  inespéré,  si  inat- 
tendu, votre  présence  chez  moi  !  —  Mais, 
puisque  vous  m'attendiez  tous  les  jours,  vous 


244  MAISON    POUR    DAMES 

me  le  disiez  encore  hier  soir.  —  Embrouillez- 
vous  assez  à  plaisir  les  fils  de  la  tapisserie  ! 
Ah  !  vous  êtes  bien  Pénélope.  —  Vous  ne  me 
preniez  pas  pour  Phryné  ?»  Le  banquier 
frappait  le  plancher  du  pied  :  «  M.  Farnier 
se  porte  bien  ?  —  Mais  oui,  Ulysse  se  conduit 
assez  vaillamment.  —  Et  vous  l'avez  laissé  à 
l'hôtel  ?  — Non,  il  est  chez  M.  de  Farenbourg, 
il  y  discute  mes  conditions  de  collaboration, 
c'est  plus  convenable.  —  Le  mari,  homme 
d'affaires  ?  »  le  persiflage  de  Florise  commen- 
çait à  énerver  le  banquier  :  «  Gela  vous  le 
gâte  ?  —  Non  pas,  c'est  tout  naturel,  c'est 
la  bonne  association  ;  il  place  ce  qiie  vous  pro- 
duisez. —  Oh  !  le  placement  de  ses  propres 
œuvres  par  une  femme  est  si  difficile,  si  pé- 
rilleux, parfois.  »  M.  Agrado  ne  bronchait 
pas  :  «  M.  Farnier  vous  sait  chez  moi  ?  — 
Non,  mais  je  le  lui  dirai  en  rentrant  ;  je 
l'informe  toujours  après  chose  faite.  » 
M.  Agrado  avait  un  regard  oblique  :  «  Et 
vous  n'avez  pas  peur  de  venir  seule,  ici,  chez 
moi  ?  —  Peur  !  Pourquoi  ?  n'êtes-vous  pas 


LE    COLLIER    DE    LA    REINE  24"j 

un  ami  ?  —  Et  puis,  un  iiomme  de  mon  âge, 
n'est-ce  pas?  »  EtM.  Agrado,  visiblement  lior- 
ripilé,  se  levait  :  «  Si  nous  voyions  ces  collec- 
tions ?  — J'allais  vous  le  demander,  »  Et  ils 
s'engageaient  dans  le  salon  consacré  aux 
peintures  de  l'école  anglaise. 

Ils  expédiaient  assez  vite  les  Lawrence,  les 
Gainsborough  et  les  Hoppner  de  la  galerie  ; 
Florise  d'EUébreuse  s'arrêtait  devant  chaque 
portrait  et  passait  aussitôt  à  un  autre  ;  le 
coin  des  Turner  et  des  Constable  la  retenait 
un  peu  plus  longtemps;  M.  Agrado  don- 
nait de  brèves  indications.  Sa  pensée  était 
ailleurs  ;  il  sentait  l'hostilité  d'Emma,  mais 
cette  attitude  ne  l'inquiétait  pas  ;  au  con- 
traire. Dans  sa  longue  carrière  d'homme  à 
femmes,  il  avait  rencontré  souvent  cette 
airressivité  de  tons  et  d'allures  chez  les  victi- 
mes  prêtes  au  sacrifice  ;  il  y  reconnaissait  les 
dernières  révoltes  de  la  pudeur  ;  la  nervo- 
sité des  femmes  se  donnant  l'illusion  de  la 
résistance,  c'est  l'impertinence  des  avant  la 
chute,  et  le  vieux  marcheur  savourait,   dans 

'  14. 


246  MAISON    POUR    DAMES 

les  raideurs  voulues  de  M"""  Farnier,  les 
spasmes  ultimes  d'une  vertu  agonisante,  les 
derniers  coups  de  tête  d'une  biche  aux 
abois. 

Le  salon  des  vitrines  ne  la  retenait  pas 
davantage.  Florise  d'Ellébreuse  avait  déjà 
manié  et  admiré  ces  éventails.  Elle  pressait 
le  pas  devant  Ja  vitrine  oii  le  millionnaire 
avait,  l'autre  fois,  cueilli  le  collier  une  mi- 
nute posé,  attaché  sur  son  cou.  Elle  avait  re- 
connu, sur  la  tablette  de  cristal,  les  grosses 
perles  espacées  de  noisettes  de  diamants. 
M.  Agrado  guettait  en  vain  le  regard  da  la 
jeune  femme  embusqué  sous  l'ombre  de  ses 
cils.  M""*  Farnier  tenait  ses  paupières  obstiné- 
ment baissées  ;  mais  il  sentait  sa  prunelle 
attentive  et  le  silence  entre  eux  s'aggravait  de 
cet  examen  sournois. 

Il  passait  dans  le  cabinet  des  estampes  : 
«  Je  vous  fais  grâce  des  vieilles  gravures  ; 
la  plupart  sont  licencieuses...  —  Je  vous  en 
remercie.  —  Oui,  je  sais  ces  choses  sans 
attrait   pour  vous    ;   vous  êtes   passionnée 


LE    COLLIER    DE    LA    REINE  247 

mais  pure,  les  Lavriers  roses  en  font  foi.  » 
La  poétesse  ne  relevait  pas  le  compliment. 
Ici,  l'enfilade  des  salons  finissait  ;  le  couple 
se  trouvait  devant  une  porte  fermée  :  le 
banquier  l'ouvrait  :  «  C'est  le  salon  des  Bou- 
cher... celui  qui  contient  les  pièces  les  plus 
rares,  les  vrais  joyaux  de  ma  collection  ;  je 
vous  demande  pardon  pour  les  tapisseries, 
elles  sont  un  peu  vives,  mais  Boucher... 
Voyez,  le  coloris  en  est  admirable  ;  ce  sont 
moins  des  tapisseries,  que  des  peintures  : 
vous  allez  en  juger.  Vous  permettez  que  je 
donne  l'électricité  ?  le  jour  baisse  et  il  faut 
les  voir  en  pleine  lumière.  »  M.  Agrado  avait 
appuyé  sur  l'obturateur  :  «  Je  ferme  aussi 
les  rideaux,  ce  faux  jour  obscurcit  les  cou- 
leurs ».  Il  avait  été  lui-même  aux  fenê- 
tres. 

Une  clarté  vive  et  tendre  régnait  dans 
toute  la  pièce,  grâce  aux  ampoules  électriques 
teintées  de  tons  jaunes  et  rosés  ;  la  clarté  y 
avait  des  carnations  de  chair.  C'était  le  jour 
d'apothéose,  des  alcôves  galantes  incendiées 


2t8  MAISON    POUR    DAMES 

Je  bougies,  des  petites  maisons  du  xviii"  siè- 
cle. Des  Gobelins  admirables,  des  nudités  de 
nymphes  poursuivies  par  des  Faunes,  et  des 
groupes  de  baigneuses  lutinées  par  des  ber- 
gers parachevaient  le  décor  ;  le  vert  vicace 
des  roseaux,  en  opposition  avec  le  vermillon 
des  ventres  et  des  gorges,  était  une  caresse 
pour  l'œil  ;  d'épais  rideaux  de  moire  rose  se 
drapaient  aux  fenêtres.  Emma  remarquait 
debout  au  milieu  du  salon  un  grand  lit  à  bal- 
daquin, empanaché  de  plumes  :  «  Mais,  c'est 
une  chambre  à  coucher  ?  faisait  la  jeune  fem- 
me. —  Rassurez- vous,  je  n'y  couche  pas  ; 
mais  parmi  toutes  ces  nymphes  suivies  et 
poursuivies,  le  décor  du  lit  s'imposait.  »  M. 
Agrado  avait  avancé  une  large  bergère  aux 
coussins  de  soie  bleue  de  lin.  Florise  s'y  ins- 
tallait en  s'enfonçant  plus  avant  qu'elle  n'au- 
rait voulu  ;  le  banquier  lui  poussait  un  tabou- 
ret très  haut  sous  les  pieds  :  «  La  bergère  de 
miss  Topsy,  pensait  M""^  Farnier  ;  ça  com- 
mence... »  M.  Agrado  avait  été  chercher,  dans 
un  coin,    un  cartonnier   plein   de   gravures 


LE    COLLIKR    DE    LA    REINE  249 

avant  la  lettre,  et  même  de  dessins  originaux. 
C'étaient  des  sanguines  de  Watteau,  avec  des 
crayons  de  Prudhon,  des  esquisses  de  Bou- 
cher, des  études  de  Longhi,  de  la  grâce  et  de 
la  volupté,  du  libertinage  et  de  l'élé- 
gance, toute  Tâme  sèche,  frivole  et  liber- 
tine du  xviii^  siècle.  Quelques  gravures 
d'une  audace  effarante  dans  le  retroussis  des 
falbalas  et  dans  l'abandon  des  femmes  cul- 
butées se  trouvaient  éparses  au  milieu  des 
dessins  :  «  Pour  illustrer  l'édition  des  Fer- 
miers généraux,  les  Contes  de  La  Fontaine.  » 
Mais  devant  l'impassibilité  d'Emma,  il  esca- 
motait les  eaux  fortes.  Le  sexagénaire  avait 
les  yeux  allumés  et  luisants  ;  son  souffle 
devenait  court  ;  ses  mains,  plus  hardies, 
avaient  déjà  rencontré  plusieurs  fois  celles 
d'Emma,  au  hasard  des  gravures  feuilletées, 
et  la  chaleur  de  son  souffle,  qu'elle  sentait 
dans  sa  nuque,  la  faisait  frisonner  toute. 

«  J'ai  bien  quelques  intailles  romaines  et 
un  lot  de  curieuses  statuettes  campaniennes 
provenant  des  fouilles  dePompéi...  Oh  !  dans 


2'>0  MAISON    POUR    DAMES 

les  environs;  mais  vous  devez  peu  goûter  ce 
genre  de  curiosités  ;  je  vous  crois  plus  sen- 
sible aux  bijoux.  J'ai  là  de  vraies  parures  du 
xviii'^  siècle,  ayant  appartenu,  je  ne  vous  dirais 
pas  à  la  Reine,  mais  à  des  femmes  de  la  coiir.  » 
M.  Agrado  s'était  dirigé  vers  une  vitrine. 
«  Regardez-moi  cette  bague,  ce  saphir  en- 
touré de  brillants  ;  la  monture  est  de  Boeh- 
mer,  le  joaillier  de  Marie-Antoinette  et  du 
cardinal  de  Rohan;  cela  vaut  sept  mille  sur 
le  marché  et  n'a  pas  de  prix  chez  un  anti- 
quaire ;  et  ces  pendeloques  de  perles  !  Regar- 
dez cet  orient,  ah  !  ce  ne  sont  pas  des  co- 
quilles réappliquées,  comme  la  plupart  des 
perles  d'aujourd'hui  !  »  Et  le  banquier,  avec 
des  mains  caressantes  de  collectionneur,  fai- 
sait les  honneurs  et  la  nomenclature  de  la 
vitrine  aux  bijoux.  La  lenteur  souple  et  par 
moments  agile  de  ses  mains  frôleuscs  et  volti- 
geantes hypnotisait  Emma;  mains  de  vo- 
luptueux, d'escroc  ou  de  prestidigitateur. 
M.  Agrado  avait  étalé  toutes  ses  bijouteries 
sur  une  table;    il  les  repoussait  un   peu  du 


LE    COI.LIEU    DE    LA    REINE  251 

doigt,  et,  avec  mille  et  une  précautions,  y 
déposait  un  écrin.  «  Cela,  c'est  la  merveille  1 
Ouvrez  les  yeux,  chère  madame.  »  La  voixdu 
banquier  s'était  singulièrement  adoucie  : 
<(  C'est  une  pièce  unique,  comme  ils  n'en  ont 
pas  à  Carnavalet.  »  Le  ressort  cédait  sous  la 
pression  d'un  pouce,  et,  sur  un  coUétin  de 
velours  ciel,  devenu  orangé  par  endroits, 
s'étageait  une  triple  barrette  de  brillants  d'où 
larmaient,  alternées,  des  pendeloques  de  perles 
et  des  pendeloques  d'émeraudes  ;  deslosangcs 
de  perles  emplissaient  l'intervalle  des  trois 
rangs  de  diamants. 

Si  préoccupée  que  fût  Emma  du  danger  de 
sa  situation,  elle  retenait  mal  un  cri.  Les  mul- 
tiples feux  du  collier  se  croisaient  dans  un 
('■blouissement.  «  Qu'en  dites-vous?  deman- 
dait le  banquier.  —  Rien,  c'est  trop  beau.  — 
Oui,  la  pièce  est  unique  ;  elle  vautà  elle  seule 
toute  ma  collection,  du  pur  Louis  XVJ.  comme 
VOUS'  voyez.  Cela  aurait  appartenu  à  la  prin- 
cesse de  Lamballe  ;  en  tout  cas  cela  sort  delà 
maison  de  Pentbièvre,  une  épave  de  la  Révo- 


252  MAISON    POUR    DAMES 

lution.  —  Qui  sait  si  son  poids  n'a  pas  lait 
tomber  plus  d'une  tête  ?  soupirait  Florise, 
levenue  mélancolique.  Le  prixfabule;px  d'une 
telle  pièce  est  une  insulte  à  la  misère  publi- 
que, il  voue  à  la  mort  les  épaules  qui  le  portent 
et  c'est  presque  justice.  Tant  de  bien-être 
immobilisé  dans  ces  pierres  éclatantes  et 
froides  doit  appeler  la  colère  de  ceux  qui  souf- 
frent de  la  misère  et  de  la  faim.  —  En  tout 
cas,  ces  perles  et  ces  émeraudes  ne  feront  pas 
tomber  la  vôtre,  chère  madame;  le  temps  de 
la  guillotine  est  bien  passé  ;  nous  ne  rever- 
rons plus  cela.  »  D'un  mouvement  preste 
M.  Agrado  avait  agrafé  le  collier  sur  le  cor- 
sage de  la  jeune  femme.  Interdite,  Florise 
d'Ellébreuse  sentait  sur  sa  poitrine  comme  le 
poids  d'une  chape  de  plomb  ;  le  banquier 
s'était  reculé  pour  juger  de  l'effet  :  «  Vous 
semblez  émerger  d'une  flamme  ;  mais  c'est  de 
la  chair  et  de  la  peau  nue  qu'il  faudrait  pour 
allumer  l'orient  de  ces  perles  et  l'eau  de  ces 
diamants.  »  Et  d'un  geste  de  couturier, 
M.  Agrago  faisait  sauter  le  premier  bouton  du 


LE    COLLIKR    I)K    LA    REINE  Hj?, 

corsage  et  rabattait  l'étofTc,  dénudait  la  poi 
trine  et  les  seins.  Le  mouvement  avait  été  si 
imprévu,  que  la  jeune  femme  n'avait  pu    se 
défendre  ;  elle  se  levait  rouge  d'indignation, 
suffoquant  presque. 

Une  haute  glace  suspendue  vis-à-vis  d'elle 
lui  renvoyait  son  image  :  une  Florise  révoltée, 
débraillée,  debout  dans  une  mouvante  au- 
réole de  perles  et  de  diamants.  Le  vieillard 
s'était  rapproché  d'elle  ;  il  la  sentait  vibrante 
comme  une  tige;  il  respirait  la  tiédeur  de  ses 
épaules,  se  grisait  de  l'effroi  de  ses  yeux  à  la 
fois  durs  et  suppliants.  Un  parfum  de  linges 
et  de  chair  nue  achevait  de  l'affoler  :  il  s'abat- 
tait comme  un  fauve  sur  cette  fragile  nudité 
de  femme  et  la  mangeait  goulûment  de  bai- 
sers. «  Ah  !  Florise,  Florise,  balbutiait-il, 
vous  êtes  venue,  enfin  !  »  M""  Farnier  avait 
d'abord  plié  sous  l'étreinte.  L'attaque  avait 
été  si  brusque  qu'elle  était  tombée  assise 
sur  la  bergère;  mais  elle  se  redressait 
presque  aussitôt,  et,  repoussant  durement  le 
vieillard  :  «  Vous  faites  erreur,  monsieur,  me 

lo 


2y4  MAISON    POUR   DAMES 

prenez-vous  pour  une  madame  Egly?  w  Et 
comme,  abasourdi  de  la  riposte,  le  banquier 
balbutiait.  «  Oh  !  je  connais  les  habitudes  de 
la  maison  et  je  savais  très  bien  ce  qui  m'atten- 
dait ici;  je  ne  suis  pas  de  celles  qu'on  prend 
dans  une  bergère  et  encore  moins  de  celles  que 
Ton  viole  à  demi  consentantes  pour  un  bra- 
celet ou  un  collier,  eùt-il  la  valeur  de  celui- 
ci!  »  Et  elle  faisait  un  mouvement  pour  se 
débarrasser  du  joyau  infamant;  son  bras 
effleurait  un  des  cartonniers  posés  sur  la  table, 
et  un  vol  de  gravures  s'éparpillait  sur  le  tapis. 
Le  collectionneur  se  précipitait  pour  les  ra- 
masser :  «  Oh  !  n'ayez  aucune  crainte,  raillait 
M™°  Farnier,  je  ne  vous  les  déchirerai  pas  ;  je 
ne  suis  pas  miss  Topsy.  Je  suisau  courant  de 
tout,  je  n'ai  rien  à  apprendre  ;  je  connais  le 
mécanisme  du  traquenard  tendu  journelle- 
oent  ici  à  la  faiblesse  des  femmes,  mais  je 
ne  suis  ni  à  prendre,  ni  à  vendre,  toute  petite 
provinciale  et  toute  pauvre  que  je  suis.  J'aime 
mon  art  et  mon  mari  ;  je  suis  venue  à  Paris, 
non  pas  pour  faire  de  la  prostitution,  mais  de 


LE    COLLIER    DE    LA    REINE  255 

la  littérature.  Etais-je  assez  ignorante  1  Mais 
vous  m'avez  vite  déniaisée,  pis  :  dégrossie. — 
Madame,  croyez  que...  — Oh!  je  ne  crois  rien, 
je  ne  vous  en  veux  même  pas  ;  les  torts  sont 
de  mon  côté.  J'ignorais  qu'à  Paris  toutes  les 
maisons,  même  la  vôtre,  fassent  un  mauvais 
lieu;  vous  me  l'avez  appris.  Ah  !  je  vous  laisse 
un  bon  lot  de  mes  illusions,  monsieur  le  Mé- 
cène ;  je  n'ignore  même  pas  ce  que  l'on  dit 
de  vous,  de  moi  et  de  mon  mari  ;  pour  tout  le 
monde,  je  suis  votre  maîtresse.  Ayez  au  moins 
la  galanterie  de  le  démentir...  ;puisque  la  pou- 
liche est  rebelle  au  montoir,  annoncez  et  cla- 
mez au  moins  qu'elle  a  bien  rué  quand  on  a 
voulu  lui  mettre  les  fers.  »  Et,  s'afTalantdans  un 
fauteuil,  la  jeune  femme  éclatait  en  sanglots. 
C'était  la  crise  prévue.  M.  Agrado  en  escomp- 
tait la  détente.  Il  s'agenouillait  auprès  de 
Florise,  et  l'enveloppant  d'une  étreinte  res- 
pectueuse, quasi-paternelle,  il  essayait  d'es- 
suyer ses  larmes  :  «  Calmez-vous,  mon  enfant, 
vous  vous  méprenez,  je  vous  assure,  calmez- 
vous  !   »  Tant  de  tragique  dans  la  douleur  le 


2j6  maison    pour   DAMES 

déconcertait.  La  jeune  femme  sanglotait  tou- 
jours; ses  dents  déchiraient  fébrilement  son 
mouchoir.  «  Moi  qui  vous  aime  tant!  »  gé- 
missait le  vieil  homme. 

Cet  aveu  rappelait  Florise  d'Ellébreuse  à 
elle-même  ;  elle  se  levait,  dégrafait  le  lourd 
collier  de  la  maison  de  Penthièvre  et  le  posait 
sur  son  écrin.  «  Sonnez  donc  une  femme  de 
chambre;  qu'on  m'apporte  de  la  poudre  et  de 
leau  tiède,  je  ne  veux  pas  que  l'on  voie  que 
j'ai  pleuré.  »  Maintenant  elle  reboutonnait 
son  corsage. 

Les  traces  des  larmes  une  fois  effacées  : 
«  Notez  que  je  ne  vous  en  veux  même  pas, 
disait-elle  au  banquier  penaud;  vous  m'avez 
cru  comme  les  autres.  C'est  cette  ville  infâme 
•ît  complice  qui  est  la  vraie  coupable.  Vous 
avez  cru  que  vos  millions  vous  donnaient  le 
droit  d'acheter  n'importe  qui,  à  plus  forte 
raison,  la  petite  provinciale  que  je  suis.  Adieu, 
monsieur  Agrado,  nous  né  nous  reverrons 
plus.  Je  quitte  demain  Paris,  et,  dormez  en 
paix,  je  n'en  parlerai  môme  pas  à  mon  mari.  » 


XII 

ÉVADÉE 

Le  lendemain,  le  ménage  Farnier  prenait  à 
la  gare  de  Lyon  le  rapide  de  neuf  heures  vingt 
du  soir.  Toute  la  journée  avait  été  employée 
à  faire  et  à  boucler  les  malles.  Florise  d'EUé- 
breuse  y  avait  apporté  une  ardeur  fébrile, 
elle  avait  hâte  de  quitter  Paris.  Paris  !  ces 
deux  syllabes  prenaient  une  saveur  toute  par- 
ticulière dans  la  bouche  du  ménage  Farnier  ; 
la  lauréate  du.  Laimer  (/'Orn'avait  même  pas 
été  prendre  congé  de  son  directeur  ;  M.  Far- 
nier avait  passé  dans  la  matinée  à  la  rédaction 
de  la  Revue  et  en  avait  rapporté  le  traité  com- 
mandant à  Florise  un  roman  de  cinq  mille 
lignes  à  un  franc  la  ligne,  prix  inespéré, 

«  C'est  une  liquidation,  avait  pensé  le  mari, 
ils  ont  aussi  hâte  de  se  débarrasser  de  nous, 


2o8  MAISON    POUR    DAMES 

que  nous  de  les  quitter.  Cela  aidera  à  payer 
nos  frais  a,  car  les  mille  francs  de  prime 
accordés  à  la  poésie  hors  concours  étaient 
depuis  longtemps  mangés.  Il  y  avait  déjà 
trois  semaines  que  le  ménage  était  installé  à 
l'hôtel  Florian,  dans  l'attente  et  la  poursuite 
aussi  de  la  gloire. 

Or,  les  séjours  à  Paris  coûtent  :  les  cinq 
mille  francs  seraient  donc  les  bienvenus  pour 
solder  la  note  de  Millaux  sœurs,  car  les  trois 
robes  qu'Emma  avait  dû  y  commander  de- 
vaient monter  dans  les  trois  mille ,  en  dépit 
des  prix  spéciaux  d'artiste  faits  àFlorisepar 
la  maison  de  mode  ;  recommandée  du  Laurier 
la  robe  de  la  présentation  de  la  soirée  avait 
été  cotée  huit  cents  ;  deux  cents  de  diadème 
d'émail  ;  la  robe  en  velours  pêche  du  dîner 
Agrado,  treize  cents  ;  et  la  jeune  femme  esti- 
mait vingt-cinq  louis  son  costume  de  drap 
bleu  pastel,  et  elle  ne  comptait  pas  la  note  de 
la  lingère  et  de  la  modiste.  Ah  !  leur  budget 
de  la  dernière  semaine  allait  être  diflicile  à 
équilibrer  !  La  veille,  quand  le  Conservateur 


EVADER  259 

des  hypothèques  avait  été  annoncer  leur  dé- 
part à  M.  de  Farenbourg,  il  avait  été  très  mal 
reçu;  le  journaliste  s'était  presque  emporté  : 
«  Qu'est-ce  que  c'était  que  cette  panique?  ils 
fuyaient  devant  des  lettres  anonymes  et  des 
propos  de  couloirs  de  première;  mais  c'était 
enfantin,  enfantin  et  ridicule.  Ces  petits 
accrocs-là  étaient  l'inévitable  envers  de  la 
gloire  et  du  succès.  Ah  !  ils  en  entendraient 
bien  d'autres... —  C'est  justement  pour  ne  pas 
les  entendre  que  nous  partons  »,  avait  riposté 
M.  Farnier.  M.  de  Farenbourg  avait  haussé 
les  épaules  :  «  Vous  êtes  comme  des  passa- 
gers qui,  aux  premières  atteintes  du  mal  de 
mer,  se  feraient  débarquer.  Ce  sont  les  petits 
ennuis  de  la  traversée.  Vous  n'arriverez  nulle 
part,  si  vous  demeurez  au  port.  Vous  êtes 
très  coupable  mon  cher,  vous  obéissez  aux 
nerfs  de  votre  femme,  quand  vous  devriez 
prendre  sur  vous  de  la  remonter,  de  la  cha- 
pitrer. —  C'est  justement  à  cause  d'elle  que 
nous  partons;  la  santé  de  M""^  Farnier  m'in- 
quiète beaucoup  depuis  huit  jours  ;  je  la  trouve 


260  MAISON    POUR    DAMES 

pâlie,  secouée  de  tics  nerveux,  et  puis  ce  sont 
des  prostrations  et  des  accablements  inexpli- 
cables, et  puis  des  reprises  d'énergie  fiévreu- 
ses ;  je  ne  veux  pas  que  ma  femme  tombe 
malade  ici.  Quand  Paris  me  l'aura  tuée,  que 
deviendrais-je,  seul,  à  Avignon.  —  L'aura 
tuée  !  non,  vraiment,  on  n'a  pas  idée  de  ça. 
Oh  !  la  littérature,  ça  se  gagne.  —  Et  puis,  je 
suis  moi-même  à  bout  de  patience,  avait  re- 
pris le  mari;  hier,  à  l'Opéra,  les  doigts  me 
démangeaient,  je  serrais  les  poings  pour  ne 
pas  gifler  les  railleurs,  et  ce  serait  l'esclandre, 
le  fatale  esclandre.  — Alors,  partez,  avaitfait 
M.  de  Farenbourg  en  levant  les  bras  au  pla- 
fond, des  gifles,  des  voies  de  fait  et  du  scan- 
dale, voilà  qui  serait  peu  parisien  !  Ah  !  vous 
êtes  bien  de  votre  province.  Ah!  la  province  I 
Retournez  en  Avignon  »  ;  et  sur  le  seuil  de 
son  cabinet  de  travail  :  «  Mais,  pour  le  roman 
de  M""^  d'EUébreuse,  n'aurais-je  pas  l'honneur 
de  la  voir  demain  dans  la  journée,  dans  les 
bureaux  de  la  rédaction  ?  »  et  M.  de  Faren- 
bourg grimaçait  son  plus  aimable  sourire  : 


ÉVADiiE  201 

«  J'y  passerai  moi-même,  avait  répliqué  le 
mari,  ma  femme  est  très  souffrante,  et  puis 
ses  malles,  ce  départ,...  je  traiterai  pour  elle, 
j'aurai  ses  instructions.  —  Alors,  demain  à 
cinq  heures,  n'est-ce  pas?  »  Et  les  deux 
hommes  s'étaient  séparés  froidement. 

Ma  femme  est  très  souffrante.  M.  Farnier 
ne  croyait  pas  si  bien  dire.  En  rentrant  rue 
de  Beaune  il  avait  trouvé  Emma  bouleversée, 
le  teint  brouillé,  les  yeux  rouges  et  tout  le 
corps  secoué  par  un  tremblement  :  «  Mais 
qu'est-il  encore  arrivé?  »  Il  était  pris  d'une 
secrète  angoisse.  «  Tu  as  reçu  une  visite?  tu 
as  rencontré  quelqu'un  ?  —  Mais  rien,  je  tas- 
sure,  ce  sont  toutes  ces  lettres  qui  me  sont 
revenues  en  tête  et  les  propos  d'hier  soir,  les 
propos  rapportés  par  toi  ce  matin  ;  c'est  stu- 
pide,  mais  le  choc  en  retour  en  a  été  plus 
douloureux  que  la  chose  même  et  j'ai  eu  une 
crise  de  larmes.  —  Emma,  tu  me  caches 
quelque  chose,  tu  as  vu,  tu  as  rencontré 
quelqu'un;  d'abord,  tu  es  sortie,  tu  es  encore 
chaussée,  et  cette  robe...  »  M'""  Farnier  était 
15. 


262  MAISON   POUR   DAMES 

prise  :  dans  son  désarroi,  elle  avait  oublié  de 
se  déshabiller  ;  ses  bottines  à  hauts  talons  et 
son  costume  bleu  pastel  l'accusaient. 

«  C'est  une  aventure  ridicule  que  je  vou- 
lais te  taire.  Eh  !  bien,  oui,  j'ai  rencontré 
quelqu'un  ;  le  nom,  je  l'ignore. —  Comment  ! 
—  Oui,  c'était  un  inconnu,  chez  un  pâtissier, 
dans  une  des  avenues  avoisinant  l'Etoile,  au 
retour  du  Bois.  Après  ton  départ,  vers  quatre 
heures,  je  me  suis  trouvée  étourdie;  ces  malles, 
notre  explication  de  ce  matin...  j'avais  besoin 
d'air,  je  suis  sortie,  j'ai  pris  une  voiture  et  je 
me  suis  fait  conduire  au  Bois.  —  Le  Bois,  le 
dimanche  !  —  Au  retour,  à  la  hauteur  de 
l'Arc-de-Triomphe,  j'ai  eu  une  crampe  d'esto- 
mac, je  suis  entrée  dans  une  pâtisserie;  elle 
était  remplie  de  monde,  c'était  l'heure  du 
lunch  ;  je  me  suis  assise  à  une  petite  table  et 
j'ai  demandé  des  gâteaux  secs  et  un  porto. 
Des  groupes  de  femmes  élégantes  caquetaient 
autour  de  moi,  et  je  ne  remarquais  pas  tout 
de  suite  qu'un  grand  monsieur,  un  homme 
entre    deux  âges,    décoré  d'ailleurs,  et  d'al- 


ÉVADÉE  203 

lures  parfaites,  m'observait  et  me  dévisa- 
geait... Devant  son  insistance,  je  devais  m'en 
apercevoir.  Un  peu  gênée,  je  payais  et  je  sor- 
tais ;  Je  monsieur  me  rejoignait  au  seuil  et 
mabordait  chapeau  bas  :  «  Madame  Florise 
d  EUébreuse  »,  medisait-il.  J'étais  interloquée. 
«  En  effet,  monsieur,  c'est  bien  moi,  mais  que 
voulez-vous  ?  »  L'inconnu  se  nommait  ;  il  avait 
la  plus  grande  admiration  pour  mon  talent  ; 
il  avait  lu  mes  vers  du  Laurier  ;  il  s'était 
délecté  de  mes  portraits  dans  la  Revue,  ces 
portraits  enivrants  !  3Iais  combien  j'étais  plus 
belle  îllm'avait  entrevu  augaladeM.  deFaren- 
bourg...  Oh!  ma  pâleur,  quand  je  m'étais 
évanouie  !  Le  sang  lui  avait  reflué  au  cœur. 
«  Bref,  il  m'aimait  et  il  me  désirait,  et  ce 
désir,  il  me  le  disait  là,  dans  cette  rue,  avec 
un  égarement  dans  les  yeux,  un  trouble  dans 
la  voix  et  une  brutalité  dans  les  termes  qui 
me  figeaient  de  stupeur.  Je  n'étais  môme  pas 
indignée,  j'étais  ahurie.  Il  n'eût  pas  parlé 
autrement  à  une  fille.  C'était  un  fou  ou  un 
goujat.    Je  ne  me  ressaisissais  vraiment  que 


264  MAISON    POUR    DAMES 

lorsqu'il  me  remit  sa  carte,  car  il  meremitsa 
carte  en  me  suppliant  de  lui  fixer  une  heure 
et  un  jour  espérant  bien  que  j'irais  le  voir.  A 
ne  pas  croire,  mais  exact  :  j'ai  mis  la  carte  en 
morceaux  et  je  suis  remontée  en  voiture.  La 
peur  ne  m'a  vraiment  prise  qu'en  fiacre,  et, 
une  fois  arrivée  ici,  j'ai  eu  une  crise,  cela,  je 
l'avoue.  Je  suis  bien  pardonnable,  hein  !  hein, 
chéri!  » 

M.  Farnier  avait  écouté,  les  dents  serrées, 
les  yeux  en  boules,  semblant  prêts  àjaillir,  de 
l'orbite  :  «  Ce  monsieur  n'était  ni  un  fou,  ni  un 
goujat,  articulait-il  d'une  voix  rauque,  c'est 
un  monsieur  qui  avait  lu  tes  vers  et  l'article 
du  Laurier.  La  rédaction  de  ce  Laurier  d'Or 
ost  un  b...  »,  et  il  lâchait  le  mot  tout-à-trac. 
«  Tes  photographies  ont  achevé  de  lui  monter 
la  tête  ;  il  ta  rencontrée,  et,  à  la  première 
rencontre,  il  t'a  traitée  comme  une  pension- 
naire de  la  maison!...  Oh!  ma  pauvre  petite. 
Qu'est-ce  que  nous  sommes  venus  faire 
ici?  » 

M""^  Farnier  attirait  son  mari  contre  elle, 


ÉVADÉE  205 

et,  \m  prenant  la  tète,  le  baisait  longuement 
sur  les  yeux  :  «  Nous  partons  toujours  de- 
main? »  lui  demandait-il  d'une  voix  câline, 
toute  sa  fureur  tombée  sous  la  caresse.  «  De- 
main !  tu  le  demandes,  mais  ce  soir  même,  si 
on  le  pouvait  !  » 

Florise  d'EUébreuse  s'en  était  tirée  par  un 
mensonge  ;  M™*  Farnier  avait  évité  à  M .  Agrado 
la  visite  de  son  mari. 

Aussi  est-ce  avec  un  soupir  de  délivrance 
que  M.  Farnier  sentait  le  train  s'ébranler,  le 
lendemain  soir  à  neuf  heures  vingt-cinq  pré- 
cises, sous  le  grand  hall  vitré  de  la  gare  de 
Lyon  ;  il  avait  installé  Emma  dans  un  coin, 
déplié  d'avance  les  couvertures.  C'était  avec 
un  véritable  attendrissement  dans  les  yeux 
qu'il  regardait  cette  jolie  tête  pâle  lui  sourire 
au  milieu  des  capitons  gris  du  comparti- 
ment. 

C'était  à  la  fois  la  joie  d'une  évasion  et 
l'enivrement  d'un  enlèvement,  car  il  enlevait 
vraiment  sa  femme  à  Paris  où  tous  et  toutes 


266  MAISON    POUR    DAMES 

avaientvoulu  la  lui  prendre,  et  c'est  une  Emma 
reconquise  et  enfin  bien  à  lui  qu'il  ramenait 
ù  Avignon,  une  Emma  consacrée  par  Paris, 
Paris  où  il  l'avait  vue  convoitée  et  désirée  par 
un  public  de  premières,  et  sa  joie  de  mari 
vainqueur  n'était  pas  exempte  d'un  certain 
orgueil.  Son  Emma,  l' avait-il  assez  chèrement 
disputée  à  la  Ville  ?  et  de  quelles  intrigues  et 
de  quelles  calomnies  n"avait-on  pas  essayé  de 
salir  leur  bonheur?  C'était  fini  et  bien  fini, 
ces  mauvais  jours  étaient  déjà  du  passé,  du 
néant,  de  la  mort!...  Et  le  Conservateur  des 
hypothèques  respirait  bruyamment  comme  au 
sortir  d'un  cauchemar. 

M'"*Farnier  avait  fermé  les  yeux  et  M.  Far- 
nier,  considérant  ce  visage  au  repos,  consta- 
tait combien  ces  trois  semaines  de  Paris 
avaient  amaigri  et  pâli  la  jeune  femme.  Ce 
visage  allongé,  ces  traits  affinés,  d'une  expres- 
sion quasi-douloureuse  et  ces  yeux  agrandis 
dans  des  cernes  bleuâtres  étaient  d'une  con- 
valescente. Pauvre  Florise  d'Ellébreuse,  il 
n'avait  pas  été  seul  à  souffrir...  Elle  n'avait 


ÉVADER  207 

pas  été  non  plus  seule  à  mentir,  car  celle 
dernière  journée  à  Paris,  M.  Farnier  l'avait 
passée  à  monter  la  garde  et  à  veiller  au  bu- 
reau de  rhôtel,  afin  qu'Emma  n'eût  pas  con- 
naissance d'un  ignoble  article,  dont  la  lecture 
l'eût  certainement  achevée.  Sans  qu'un  nom 
y  fût  prononcé,  l'odyssée  du  ménage  à  Paris 
y  était  racontée  avec  un  luxe  de  délails  qui 
ne  permettait  pas  un  doute  sur  l'identité  des 
personnages  :  les  intrigues  de  M.  de  Faren- 
bourg,  le  désir  affiché  de  M.  Agrado  et  le  flirt 
équivoque  de  M™^  de  Mauves  y  étaient  pré- 
sentés, interprétés  et  déformés  de  la  façon  la 
plus  odieuse  et  la  plus  ridicule.  Florise  d'El- 
lébreuse  y  devenait  une  sorte  de  fiancée  du  roi 
de  Garbe,  passant  de  mains  en  mains  et  de- 
meurant aux  plus  vicieuses,  sinon  aux  plus 
offrantes  ;  la  pouliche  avait  du  sang.  L'article 
avait  paru  dans  Le  Scandale  du  dimanche 
soir,  des  exemplaires  avaient  été  adressés  à 
l'hôtel  Florian,  l'un  à  M.  Farnier,  l'autre  à 
madame.  La  chance  avait  voulu  qu'Emile  des- 
cendît, ce  matin-là,  au  bureau  de  l'hôtel,  il  y 


268  MAISON    POUR    DAMES 

avait  cueilli  son  courrier.  A  la  vue  des  deux 
numéros,  il  avait  de  suite  flairé  un  mystère. 
Déplier  l'un,  le  parcourir  et  s'y  reconnaître 
tout  vif,  lui  avaient  pris  en  tout  trois  minutes; 
l'important  était  qu'Emma  n'eût  pas  connais- 
sance de  cette  infamie,  il  donnait  ordre  à 
l'hôtel  qu'on  ne  remît  aucun  courrier  à  ma- 
dame, un  peu  souffrante,  et,  sans  perdre  une 
minute,  sautait  en  fiacre  :  «Au Laurier  d'Or, 
20,  rue  de  la  Paix  »,  avait-il  dit  au  cocher. 

Si  le  ménage  Farnier  avait  hâte  de  quitter 
Paris,  M.  de  Farenbourg  n'était  pas  moins  im- 
patient de  les  voir  partis  ;  les  choses  étaient  loin 
d'aller  à  son  gré,  elles  se  gâtaient  même  tout 
à  fait  depuis  trois  jours.  INon  seulement  cette 
petite  provinciale  opposait  une  résistance  tout 
à  fait  inattendue  chez  une  aussi  jeune  femme 
et  d'une  si  notoire  inexpérience,  mais  voilà 
que  le  mari  s'en  mêlait.  Ce  fonctionnaire  se 
permettait  d'avoir  des  scrupules,  des  révoltes 
et  des  volontés;  ça  avait  d'abord  été  la  scène 
des  lettres   anonymes  ;   M.    de   Farenbourg 


ÉVADÉE  269 

avait  eu  toutes  les  peines  du  monde  à  le  cal- 
mer; le  lendemain,  ça  avait  été  une  autre 
scène  à  cause  des  propos  de  couloirs  de 
l'Opéra;  TAvignonnais  s'était  permis  devenir 
à  son  domicile  et  de  lui  signifier  en  cinq  secs 
leur  départ  à  lui  et  sa  femme.  De  son  autorité, 
il  avait  déclaré  emmener  Emma,  sans  se  sou- 
cier des  projets  que  lui,  M.  de  Farenbourg, 
avait  pu  échafauder  sur  elle,  a  Rendez  donc 
service  aux  gens  »,  et  ce  mari  grincheux  me- 
naçait de  faire  du  scandale!  Un  nouveau 
M.  Farnier  s'était  révélé.  Qu'cût-ce  été  s'il  eût 
connu  la  vérité,  et,  tout  en  maugréant,  le 
journaliste,  pris  sans  vert,  avait  signé  son 
exeat  au  ménage.  «  Je  vous  aurai  même  un 
sleeping  »,  avait-il  ajouté. 

Or,  cela  se  passait  le  dimanche,  entre  trois 
et  cinq  heures,  la  matinée  du  lundi  s'annon- 
çait encore  plus  grosse  d'orage.  En  arrivant 
aux  bureaux  du  Laurier,  M.  de  Farenbourg 
trouvait  son  secrétaire  particulier  et  tous  les 
garçons  de  bureaux  en  émoi  ;  toute  la  maison 
avait  déjà  lu  le  Scandale  et  reconnu  le  direc- 


270  MAISON    POUR    DAMES 

teiir  ;  M.  de  Farenbourg  rentrait  dans  son  ca- 
binet et  il  y  dépouillait  le  courrier  posé  sur  la 
table.  M.  Fichet,  son  secrétaire,  lui  désignait 
sous  bande,  à  son  adresse,  trois  des  journaux 
incriminés  ;  M.  de  Farenbourg  déchirait, 
dépliait  et  lisait. 

L'article  est  intitulé  «  une  nouvelle  Recrue  », 
Une  jeune  Grecque  des  îles  amenées  à  grands 
frais  à  Athènes  par  un  ruffian  de  marque, 
pour  y  être  vendue  à  un  riche  marchand  de 
papyrus,  y  était  rencontrée  par  une  courti- 
sane experte  dans  les  pratiques  saphiques,  et 
la  blonde  Milyta,  destinée  à  la  couche  du 
richissime  Hécus,  devenait  l'amie  docile  et 
reconnaissante  de  la  brune  Illynis.  La  barque 
affrétée  pour  Gythère  faisait  escale  à  Lesbos. 
Un  mari  plus  bête  qu'une  oie  sacrée  accom- 
pagnait cette  proie  d'alcôve  et,  aveugle  ou 
roublard,  on  ne  savait  trop  !  empochait  dans 
sa  ceinture  les  gros  gains  échus  à  sa  femme. 
C'était  le  Léno  légitime.  L'auteur  du  pamphlet 
avait  transposé  la  scène  à  Athènes  pour  éga- 
rer un  peu  les  soupçons;  les  allusions  étaient 


ÉVADÉE  271 

si  transparentes  qu'elles  fondaient  comme 
neige  au  bout  de  cinq  lignes;  le  ruffian,  mar- 
chand d'esclaves  et  propriétaire  d'un  collège 
de  joueuses  de  flûtes,  tenait  une  échoppe  à 
l'enseigne  du  Myrthe  d'argent,  et  le  négociant 
Hécus  possédait  la  plus  curieuse  collection 
do  vases  de  Corinthe  et  les  plus  beaux  tableaux 
d'Apelles.  Quant  à  Milyta,  son  portrait  tracé 
avec  mille  complaisances  était  presque  mot 
à  mot  le  même  qui  avait  paru  dans  le  dernier 
numéro  du  Laurier;  il  n'y  avait  pas  de  mé- 
prise possible.  M.  de  Farenbourg  repoussait 
le  journal  d'un  geste  dégoûté.  «  Il  fallait  s'y 
attendre.  C'est  la  réponse  de  Noirmont.  Nous 
n'avons  pas  attendu  longtemps.  Ah!  j'avais 
prévenu  M.  Agrado.  11  n'a  pas  voulu  m'écou- 
ter;  on  en  parlera  pendant  deux  jours,  et  puis 
après....  »,  et  le  directeur  de  la  Revue  faisait 
le  geste  d'expulser  en  l'air  de  la  fumée  de 
cigarette  :  «  Mais  le  mari,  voilà,  car  Noiremont 
a  dû  envoyer  des  numéros  au  mari  et  à  la 
femme,  aux  deux.  Il  ne  va  pas  être  commode 
à  calmer,  le  fonctionnaire,  il  est  sorti  de   ses 


272  MAISON    POUR    DAMES 

gonds.  Ah  !  ces  gens  de  province,  on  m'y 
reprendra  à  ces  concours  littéraires  et  à  ces 
muses  de  département;  ah!  pourvu  qu'il  ne 
nous  mette  pas  quelque  sotte  affaire  sur  les 
bras  !  »  La  porte  d'entrée  claquait  bruyam- 
ment. «  C'est  lui,  pensait  tout  haut  M.  de 
Farenbourg,  c'était  prévu,  ah  !  nous  l'avons, 
nous  n'y  coupons  pas  à  la  corvée.  » 

M.  Farnier  se  précipitait  dans  le  bureau, 
d'un  pas  délibéré;  il  fonçait  sur  M.  de  Faren- 
bourg; le  directeur  s'était  levé,  et,  très  froid, 
lui  désignait  un  siège;  le  mari  d'Emma  s'était 
arrêté,  il  avait  aperçu  étalé  sur  la  table,  le 
numéro  du  Scandale.  «  Vous  avez  lu?  articu- 
lait péniblement  M.  Farnier.  — Je  lisais,  fai- 
sait M.  de  Farenbourg.  —  Et  vous  avez 
reconnu?  —  Naturellement,  c'est  stupide  et 
ignoble.  — Oui,  mais  l'auteur?  —  L'auteur? 
vous  ne  connaissez  pas  l'auteur?  ah!  c'est 
vrai,  vous  êtes  d'Avignon.  —  Vous  le  con- 
naissez, vous?  —  Sans  doute,  il  est  signé  cet' 
article.  — Vous  connaissez  l'auteur?  faisait 
M.  Farnier,  son  nom,  son  adresse,  donnez-les- 


EVADKK  273 

moi  à  rinstant!  —  Pourquoi?  —  Mais  pour 
aller  claquer,  gifler,  assommer  cet  homme. 
S'il  le  faut  je  retournerai  à  la  salle  d'armes, 
j'en  ai  fait  autrefois.  —  Ne  dites  donc  pas  de 
bêtises,  mon  cher  ami.  —  Comment,  des 
bêtises!  on  nous  insulte,  moi  et  ma  femme, 
on  la  traite  comme  une  fille,  et..,. —  D'abord, 
M™*  Farnier  n'est  pas  nommée,  pas  plus  que 
vous  et  moi,  et  pas  plus  que  personne.  Ch  !  je 
sais  très  bien  que  je  suis  visé.  C'e.st  moi  le 
rtiffiaiï;  l'article  est  anonyme,  c'est  donc  une 
lâcheté.  La  perfidie,  l'habileté  même  des  allu- 
sions sont  un  aveu  que  l'auteur  est  un  poltron  ; 
il  peut  toujours  se  retrancher  et  dire  qu'il  n'a 
voulu  viser  personne.  C'est  vous,  ce  cocu; 
votre  femme  est  cette  fille,  et  moi  ce  ruffian. 
Est-ce  que  je  me  fâche,  moi?  » 

Tant  de  sang-froid  déconcertait  et  faisait 
bouillir  le  mari  d'Emma  :  «  L'auteur  d'un 
article  pareil,  cela  se  cravache  ou  cela  s'as- 
somme !  et  vous  ne  pouvez  pas  vous  colleter 
avec  Noirmont.  On  crierait  à  l'assassinat; 
c'est  un  nain  et  vous  êtes  un  géant;  le  gifler, 


274  MAISON    POUR    DAMES 

lui  envoyer  des  témoins  et  le  traîner  sur  le 
terrain,  ce  serait  proclamer  que  vous  avez 
reconnu  votre  femme  :  toute  la  honte  serait 
pour  vous  !  Qui  est-ce  qui  lit  le  Scandale  "? 
On  n'en  parlera  plus  d'ici  trois  jours,  l'article 
nest  pas  signé,  donc  il  ne  compte  pas,  et  le 
serait-il...  une  baronne  des  Glaïeuls,  on  ne  se 
bat  pas  avec  une  baronne  des  Glaïeuls,  ce 
Noirmont  est  d'un  sexe  incertain.  » 

Une  sonnerie  de  téléphone  appelait  M.  de 
Farenbourg  à  l'appareil,  il  s'excusait  auprès 
du  fonctionnaire.  C'était  M.  Agrado  qui  télé- 
phonait. 11  venait  de  lire  l'article  et  il  était 
r.avré  pour  M""^  Farnier  qui  était  bien  la  phis 
parfaite  honnête  femme,  et  priait  instamment 
M.  de  Farenbourg  de  faire  tout  pour  étouffer 
l'affaire  ;  il  fallait  que  le  silence  s'établît  autour 
du  nom  de  M""^  Farnier  ;  il  fallait  avant  tout  que 
la  jeune  femme  ignorât.  Dès  l'instant  que  la 
beauté  et  le  talent  de  M""'  Florise  d'EUébreuse 
déchaînaient  de  pareilles  haines  et  que  la 
sottise  et  l'envie  recouraient  à  de  pareilles 
armes  contre    une   innocente    et  délicieuse 


EVADKE  --y 

jeune  femme,  il  valait  mieux  que  Florise 
d'EUébreusc  disparût  momentanément  de 
Paris;  il  fallait  que  le  ménage  retournât  à 
Avignon  :  M.  Agrado  comptait  sur  l'amitié  de 
M.'de  Farenbourg  pour  y  décider  M.Farnicr. 
«  Quant  au  roman,  ajoutait  le  banquier, 
accordez-leur  ce  qu'ils  demanderont  par  ligne 
et  réexpédiez-les  au  plus  vite  dans  leur  Com- 
tal-Venaissin.  » 

Le  journaliste  revenait  au  Conservateur  des 
hypothèques  :  «  C'était  justement  M.  Agrado 
qui  me  parlait  ;  j'aurais  voulu  que  vousenten- 
diez  ce  quïl  m'a  dit  »,  et  le  journaliste  répé- 
tait la  communication  au  mari,  à  peu  de 
choses  près. 

Emile  demeurait  perplexe.  Ainsi  tout  le 
monde  était  contre  lui,  tous  ne  se  rencon- 
traient que  sur  un  môme  point,  leur  départ 
immédiat  de  Paris  et  leur  retour  en  Provence. 
«  Mais  ce  misérable,  cette  crapule  de  Noir- 
mont,  mâchonnait  Emile  entre  ses  dents.  — 
Oh  !  celui-là,  rassurez-vous,  je  m'en  charge, 
scandait   le  journaliste    d'une    voix    lente, 


276  MAISON    POUR    DAMES 

M.  Agrado  est  intimement  lié  avec  le  Préfet 
do  Police,  je  vais  recommander  la  baronne 
des  Glaïeuls  au  service  des  mœurs.  » 

Vingt  minutes  après,  M.  de  Farenbourg 
congédiait  M.  Farnier,  enfin  plus  calme.  Le 
traité  de  sa  femme,  dûment  signé  avait  eu 
raison  de  ses  dernières  indignations.  «  Oui, 
cher  ami,  comptez  sur  moi  à  Avignon;  je 
marrêterai  vous  y  dire  bonjour,  quand  j'irai, 
cet  hiver,  à  Monte-Carlo,  et,  en  attendant, 
que  M"^  d'Ellébreuse  travaille  et. prenne  tout 
son  temps,  elle  nous  doit  un  chef-d'œu- 
vre, mais  aujourd'hui,  faites  bonne  garde,  il 
ne  faut  pas  que  M'"''  Farnier  connaisse  cet 
ignoble  article.  » 

M.  de  Farenbourg  avait  une  idée  derrière 
la  tète  :  il  ne  renonçait  pas  si  facilement  à 
ses  idées  de  vengeance.  M.  Farnier  à  peine 
expédié,  il  sonnait  un  garçon  de  bureau  et 
donnait  ordre  d'acheter  douze  numéros  du 
Scandale.  «  Non,  quatorze,  ajoutait-il  en  con- 
sultant samontre.  Vous  découperez  cetarticle, 
faisait-il  en  indiquant  le  pamphlet  de  Noir- 


EVADEE  277 

mont,  et  me  remettrez  les  coupures.  »  Puis 
il  commandait  à  la  copiste  à  la  machine  de  la 
/?et';/c,  quatorze  enveloppes  à  cette  adresse  : 
Madame  de  Mauves,  12,  rue  Nouvelle  (Paris). 
«  Par  pneu  remis  toutes  les  demi-heures,  elle 
aura  fini  de  tout  recevoir  à  huit  heures;  ù 
neuf  heures  elle  sera  à  point.  » 

Le  même  soir,  à  dix  heures  moins  vingt, 
au  moment  où  le  rapide  P.-L.-M.  emportait 
en  Provence  le  ménage  Farnier  évadé  de  Paris, 
le  bruyant  et  banal  et  méprisant  public  des 
répétitions  générales  se  répandait  en  gouail- 
lant  dans  les  couloirs  du  Vaudeville.  C'était  le 
premier  entr'acte  :  les  amis  de  l'auteur  y  débi- 
naient la  pièce  et  les  fournisseurs  des  étoiles 
niaient  l'élégance  de  leurs  clientes.  «  Ah  !non, 
c'était  un  vrai  plaisir  que  d'habiller  celle-là, 
elle  ne  faisait  pas  valoir  les  toilettes.  »  Parmi 
les  éreinteurs  les  plus  féroces  se  distinguait  le 
petit  Noirmont.  Dressé  sur  ergots,  cambré, 
crèté  comme  un  coq,  il  s'agitait  et  pérorait 
suspendu  aux  bras  de  son  ami  le  jeune  sculpteur 
géant;  des  demi-mondaines  le  suivaient,  amu- 

16 


2/8  MAISON    POUR    DAMES 

sées  et  attentives,  saintes  femmes  enjoaillées 
de  ce  mauvais  Christ  de  cabinet  particulier 
à  Ihaleine  malsaine,  au  front  purulent.  Le 
beau  Maxence,  cette  chère  des  Glaïeuls,  se 
rengorgeait  dans  la  spéciale  fierté  qu'un 
article  très  lu  et  très  commenté  à  Paris,  le 
matin  ou  la  veille,  donne  à  celui  qui  l'a  com- 
mis. Or,  celui  du  Scandale  avait  porté,  etTec- 
zéma  de  Noirmont  était  rayonnant.  M.  Agrado 
n'était  pas  dans  sa  loge;  l'absence  du  ménage 
Farnier  s'y  faisait  aussi  remarquer;  le  trio 
dénoncé  par  sa  verve  n'avait  pas  osé  affron- 
ter le  public  parisien.  C'était  un  triomphe  : 
et,  encensé  par  ses  belles  auditrices,  Maxence 
Noirmont  sautillait  et  frétillait  auprès  de  son 
sculpteur  norvégien.  Tout  à  coup  la  porte 
d'une  loge  s'ouvrait  et  la  courriériste  se  trou- 
vait en  face  d'une  grande  femme  très  pâle,  la 
gorge  sertie  dans  un  corsage  échancré  de 
velours  noir.  Maxence  avait  un  mouvement 
de  recul,  car  il  avait  reconnu  la  femme. 

M™^  de  Mauves  tenait  à  la  main  un  numéro 
du  Scandale  ;  elle  saisissait  le  journaliste  par 


EVADEE  271) 

un  bouton  de  son  habit  :  <(  Monsieur,  vous 
savez  ce  que  l'on  fait  aux  chats  mal  élevés; 
on  leur  met  le  nez  dans  leurs  ordures  »,  et  elle 
approchait  la  feuille  imprimée  du  visage  de 
Noirmont,  il  voulait  éviter  le  mouvement, 
mais  deux  autres  femmes  pesaient  de  tout 
leur  poids  à  ses  épaules.  M""*  Egly  et  miss 
Topsy  s'étaient  suspendues,  chacune,  à  un  de 
ses  bras  et  tandis  qu'elles  le  maintenaient 
immobile,  M""*  de  Mauves  lui  frottait  violem- 
ment la  face  avec  le  Scandale  froissé  en  tam- 
pon. Le  papier  rude  égratignait  les  joues,  les 
boutons  des  tempes  saignaient,  le  journal 
s'était  taché  de  sanies  et  de  sang,  et  les  trois 
femmes  riaient  d'un  rire  faux,  éclatant  et  cruel. 
«  Son  maquillage  ne  tient  pas  »,  pouffait  la  jolie 
M"®  Égly.  On  avait  fait  cercle  autour  du 
groupe,  (c  Orphée  et  les  bacchantes  »,  ricanait 
un  habit  noir;  —  le  journaliste  était  enfin  par- 
venu à  se  débarrasser  de  ses  agresseurs. 
«  Madame,  madame,  mesdames,  faisait-il  en 
épongeant  sa  face  tuméfiée  et  en  rajustant  son 
plastron,  je  me  vengerai,  vous  me  rendrez 


280  MAISON    POUR    DAMES 

raison.  —  Mais  comment  donc,  s'exclaffail  la 
chroniqueuse  de  sports,  j'attends  vos  témoins. 
A  vos  ordres;  je  fais  des  armes  »,  et,  d'un 
geste  bref,  lui  cassant  sur  le  nez  les  branches 
nacre  et  soie  d'un  frêle  éventail  :  «  voilà  ma 
carte.  Bataille  de  dames  ». 

Arrêté  au  fond  du  couloir,  un   sourire  aux 
lèvres,  M.  de  Farenbourg  assistait. 


TABLE 


I  Lauréate 1 

II.  M.  de  Farenbourg l'.t 

III.  Devant  robjectif 41 

IV.  Pour  réussir  ! 6:J 

V.  L'avant-goût  de  la  gloire 85 

VI.  La  consécration 107 

VII.  Chers  confrères 129 

VIII.  Tuyaux  précieux 157 

IX.  Larrière-goùt  de  la  gloire 189 

X.  Le  réveil 215 

XI.  Le  collier  de  la  rein-- 237 

XII.  Kvadée 2hl 


KVREIX.     IMIMUMERIE     Cit.     HERISSE  Y    ET     FILS 


I 


La  Bibliothèque 

Université  d'Ottawa 

Echéance 


P. 


The  Librory 

University  of  Ottawa 

Date  due 


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2009 


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CE  PQ   2235 

.D93M3  1908  ; 

COO   OUVAL,  PAUL  MAISON  POUR  § 

ACC#  1221944  1